Au-delà d’un club : merci l’IBOAT (1/5)

Après l’annonce de la fermeture de l’IBOAT le 12 février dernier, l’équipe de Le Type rend hommage à ce lieu ayant joué un rôle majeur pour la scène culturelle locale et dans l’histoire de notre média – l’IBOAT et Le Type sont tous les deux nés en 2011. Nous publierons dans les prochains jours une série de cinq articles, donnant la parole aux publics, artistes, collectifs et équipes du lieu – nous récoltons vos témoignages et souvenirs ici. Dans ce premier texte, nous partageons notre regard sur ce que cette perte signifie pour la vie culturelle locale – et ce qu’elle raconte de notre époque.

Crédit photos : Arthur Brémond, DORA et Jacob Khrist

Lorsque Le Type voit le jour en septembre 2011 à Bordeaux, un autre « opérateur culturel indépendant » émerge dans un quartier des Bassins à Flot en pleine mutation. Avec ses presque 700 m2 et ses trois niveaux, le bateau de l’IBOAT s’ancre alors dans un paysage culturel nocturne en re-configuration, quelques mois après la fermeture de l’emblématique 4 Sans qui laissa orphelin un bon nombre d’oiseaux de nuit à Bordeaux.

Après plusieurs années de travaux, le ferry La Vendée se transforme donc en « Intelligent Boat » et devient le nouveau lieu de rendez-vous pour les amateur·ices de cultures électroniques à Bordeaux. Présenté comme un projet « parallèle à celui du Batofar » – club parisien ayant fermé en 2018 – par son directeur artistique Benoît Guérinault dans Sud-Ouest au moment de son lancement, l’IBOAT s’envisage comme un endroit où l’on peut « faire la fête mais aussi aller voir des expositions ou des projections. »

En quelque mois, le lieu va asseoir sa place de phare pour les nuits électroniques bordelaises. Et devenir une véritable plateforme pour la scène culturelle locale : DJs, promoteurs, artistes, collectifs, labels… Plus généralement, l’IBOAT s’impose pour les publics de Bordeaux comme un carrefour de découverte de cultures indépendantes, émergentes et alternatives. Sa disparition annoncée en ce début d’année 2026 représente en ce sens une perte immense pour le paysage culturel local.

Anetha à l’IBOAT. Crédit : Arthur Brémond

« Hello, Je peux noter l’accred. »

Lorsqu’on tape les 5 lettres de son nom dans la barre de recherche de nos boîtes e-mails Le Type, on prend la mesure des liens tissés entre dans nos deux structures au fil des années. Après avoir suivi avec attention le lancement du projet en 2011, on ose faire notre première demande d’accréditation en 2015, pour un concert du groupe indé français Deportivo. Elle sera acceptée (« Hello, Je peux noter l’accred. ») par Jean-Philippe Van-Ghelderen. Le début d’une longue relation entre l’IBOAT et Le Type, entre participation à des conférences de presse, la mise en place de partenariats (merci Pauline, Célia, Marguerite, Jean-Philippe, Cyrielle, Lucas, Estelle, Thomas, Marie, Laurene, Nathan…), l’organisation d’événements et une couverture éditoriale appuyée.

217 articles font aujourd’hui mention de l’IBOAT sur notre site. Ses festivals Hors Bord, AHOY et Rêve de Jour, ses multiples artistes et collectifs résidents, la vie du lieu pendant l’épidémie de COVID-19, le travail de ses programmateurs club (Florian et Thibault), ses anniversaires, ses nouveaux formats, le lancement de Blonde Venus, la déconstruction de légendes urbaines à son propos, ses ateliers de mixes pour une scène plus paritaire… Notre équipe a accompagné l’évolution du lieu dans ses différentes aventures.

Tremplin et espace de découverte

Pour beaucoup à Bordeaux, l’IBOAT a été un véritable tremplin. D’abord pour les artistes émergent·es de la scène locale, qui trouvèrent dans sa cale un terrain de jeu pour se tester et parfois côtoyer des profils nationaux ou internationaux plus confirmé·es, grâce à la confiance que pouvaient leur accorder les équipes de programmation du lieu. Mais aussi pour les collectifs, médias, labels et promoteurs accueillis au bateau pour organiser leurs événements, dans le cadre de résidences ou à d’autres occasions – ce fut notamment notre cas à l’été 2022 via notre plateforme Scene city.

Au-delà d’un club, on peut ainsi considérer que l’IBOAT a joué un rôle d’incubateur pour la scène électronique bordelaise. Il a accompagné l’éclosion et le développement de certain·es de ses talents, proposant une plateforme d’expression et un terrain de jeu artistique pour ces acteur·ices, dans un contexte de raréfaction de tels espaces à Bordeaux.

Pour les oreilles curieuses et les amateur·ices de musiques électroniques, de cultures alternatives et indépendantes, l’IBOAT incarnait un espace de découverte essentiel. Par sa jauge et la diversité de ses espaces, le lieu était en mesure d’accueillir une pluralité d’offres ; du club au concert, de la techno au rock garage, de simples formats apéros à des expos plus conceptuelles. En découvrant dans sa cale de nouveaux profils de DJs ou de groupes, le public bordelais a pu parfaire au fil de ces 15 années une partie de sa culture musicale, notamment électronique. C’est notre cas au sein de l’équipe de Le Type ; au sein de l’équipe, certain·es ont foulé leur premier dancefloor de club à l’IBOAT. Nous y avons découvert des figures majeures de la scène électronique contemporaine ayant forgé nos univers artistiques, de Nicolas Jaar à Jen Cardini, Anetha à Jeff Mills, Marie Davidson à Omar S, KINK à Jayda G, Laurent Garnier à Nastia.

Les 7 ans de l’IBOAT : KINK. Crédit : Jacob Khrist.

Bordeaux et la carte des musiques électroniques

Grâce à son ancrage local, ses programmations exigeantes et sa capacité à inventer de nouveaux formats – en allant par exemple à quelques reprises proposer des événements hors les murs avec différents partenaires –, l’IBOAT s’est forgé un important réseau et construit une solide réputation. Tout n’y était pas parfait mais le lieu comblait néanmoins un manque à Bordeaux. L’espace vacant laissé en 2011 par la fermeture du 4 Sans – bien que son équipe déclarait dès ses débuts ; « on ne remplace pas quelque chose ; on arrive avec un projet nouveau » –, plus tard du BT59 puis des lieux de plus faible jauge mais plus centraux (on pense au Bootleg, au VOID…) ont fait du club un lieu incontournable pour la scène électronique et ses publics. 

Cette dimension a offert à l’IBOAT sa place de club de référence des musiques électroniques à Bordeaux, comme peuvent l’être des lieux nocturnes dans d’autres villes qui marquent ces territoires de leur empreinte. Par ricochet, ce lieu a ainsi largement contribué à placer Bordeaux sur la carte des musiques électroniques hexagonales et européennes. Sa disparition est à cet égard une lourde perte pour Bordeaux et son rayonnement culturel.

Ce dont cette disparition est le nom

Cette disparition s’inscrit dans un contexte plus large inquiétant pour l’offre culturelle bordelaise. Si l’arrivée de nouveaux lieux comme Bien Public est encourageante pour l’avenir des artistes, collectifs et publics bordelais, reste que cette fermeture fait écho à de nombreuses autres fermetures de lieux nocturnes au niveau local. L’extinction du dancefloor de l’IBOAT questionne la place qu’une ville accorde aux cultures alternatives, vitales pour l’expression des communautés marginalisées et l’invention de nouvelles pratiques artistiques.

Quelques semaines avant le scrutin des municipales, le symbole lié à la disparition de l’IBOAT interroge l’avenir de la scène culturelle locale. Si la Mairie semble vouloir conserver la dimension culturelle du lieu, l’arrêt de ses activités pose plusieurs questions aux candidat·es : comment soutenir le tissu culturel local indépendant, en manque de moyens chroniques ? Quelle place accorder dans la ville aux pratiques culturelles nocturnes et plus largement aux cultures alternatives et en marge ? Et comment s’assurer que Bordeaux continue d’avoir sa place dans le récit des cultures électroniques, à l’échelle française et européenne ?