Sauce Prod : « On aimerait créer un festival de rap »

Josman, Alpha Wann, Koba la D, Zola… Organisatrice d’une trentaine de concerts de rap à Bordeaux depuis leurs débuts, l’association Sauce Prod. ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Rencontre avec ses fondateurs, Mathias et Lucien.

Ce soir-là, à l’IBOAT, c’est l’effervescence. Pendant que Joysad termine les répétitions pour son concert qu’il s’apprête à donner deux heures plus tard, de leur côté, les serveur·euses et la sécurité s’activent pour que tout soit prêt pour l’ouverture des portes. Paradoxalement, Mathias et Lucien de Sauce Prod., l’association qui organise le concert, semblent sereins. « À une époque, on aurait jamais pu faire d’interview à ce moment-là. Mais maintenant ça va, on gère relativement bien la pression. » Il faut dire qu’avec une trentaine de concerts à leur actif, ils commencent à avoir de la bouteille. Josman, Alpha Wann, Koba la D, Zola, ou encore Alkpote font partie des artistes qu’ils ont programmé dans l’une des salles de concerts de Bordeaux. Une liste uniquement composée de rappeurs ? Rien de plus normal pour ces trentenaires bordelais fans de rap, qui se connaissent depuis tout petit. On a rembobiné leur histoire avec eux.

Premier concert, l’époque des viatiques et le retour au rap

Comme beaucoup de jeunes de leur âge, au début des années 2010, Lucien et Mathias découvrent L’Entourage, le collectif de rap emmené par Nekfeu, Alpha Wann et autres Guizmo. Alors en plein buzz, ils viennent faire un concert à Bordeaux en 2011 au CAT (devenu Le Complexe depuis). « Lorsqu’on a appris que c’était un mec âgé de 20 ans comme nous qui avait organisé le concert, on s’est dit que nous aussi on pouvait le faire. »

Ils contactent donc le groupe 1995 pour qu’il puisse venir faire un concert à Bordeaux, mais se font directement recaler : « on n’avait aucune légitimité à ce moment-là » se souvient le duo. Finalement, un peu par miracle, en 2012, ils arrivent à attirer un autre membre de L’Entourage, Deen Burbigo, qui vient de sortir son premier EP Inception, et le font jouer dans la petite salle de la Rock School Barbey. Ce qui peut sembler banal aujourd’hui, relève du petit miracle à  l’époque. « Les concerts de rap, à ce moment-là, si t’étais pas une grosse tête d’affiche comme Booba ou Rohff, c’était très dur. Mais quand L’Entourage est arrivé, ils étaient assez populaires, et beaucoup plus accessibles grâce à l’explosion des réseaux sociaux. Ça nous a aidé à nous lancer dans l’aventure. »

Puis Lucien part finir ses études à Lille. Mais entre temps, ils continuent quand même à se faire la main sur des événements de musiques électroniques (une dizaine), notamment par le biais de l’asso’ Les Viatiques, qu’ils ont monté avec d’autres potes. En 2017, ils veulent à nouveau organiser des concerts de rap. Ils font alors revenir Deen Burbigo ; « son tourneur se souvenait de nous » confie l’un des deux, pour un concert qui se déroulera cette fois-ci dans la grande salle de la Rock School Barbey. Dans la foulée, ils arrivent à faire venir Josman à l’IBOAT : « Il y avait 700 personnes ce soir-là, c’était le feu. On a cru que le bateau allait couler ».

Josman
Josman. Crédit photo : @sophiehugues_

L’épisode avec Koba la D, et le rap bordelais

Auréolés de ces succès, ils enchaînent alors les concerts : Alpha Wann, Youv Dee, Zola, Take a Mic, Chilla, ou encore Koba La D, qui reste l’un de leurs plus beaux souvenirs à ce jour. « Après le succès de son concert à Bordeaux, on a doublé la date, et on l’a fait à Lille. Il a fait 1700 billets en 2 jours, ce qui représente sans doute l’une de ses plus grosses dates en dehors de Paris. »

Ce jour-là, Sauce Prod. s’improvise même tourneur : « On a été obligé d’aller le chercher chez lui, dans son fameux bât 7 avec des vans qu’on avait loué. Diez du festival de rap Rest in zik (récemment interviewé sur Le Type) nous a filé un coup de main pour faire la route jusqu’à Lille. » Une ville où les deux potes se sont implantés au fil du temps : « Durant mes études là-bas, je n’ai pas vu énormément de concerts de rap, donc je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire » décrypte Lucien. Ils estiment faire aujourd’hui « 80 % de concerts à Bordeaux, 20 % à Lille. »

On est un peu deg’ qu’il n’y ait pas d’artiste qui pète ici, alors on essaye d’y contribuer à notre échelle.

Lucien et Mathias, Sauce Prod.

Attachés à Bordeaux, les deux associés de Sauce Prod. tiennent à mettre en avant des première parties locales, à l’image de la Mouse Party du journaliste Mehdi Maizi, où l’on a pu voir les rappeurs bordelais $ouley, Maydo et Denza. « On est un peu deg’ qu’il n’y ait pas d’artiste qui pète ici, alors on essaye d’y contribuer à notre échelle. »

Ils aimeraient les faire connaître dans d’autres villes. Et pour ça, ils ont une stratégie en tête : « À termes, on aimerait que les premières parties bordelaises aillent à Lille, et inversement. Car au bout d’un moment, quand t’as fait l’IBOAT, le Rocher et la Rock School, tu commences à faire le tour. On essaye de se mettre en lien avec Nantes, Rennes et Toulouse aussi. Généralement, les gens qui tiennent les salles de spectacles, ils ont 50 piges, et ils sont un peu dépassés par le rap. Alors que les gars des asso’ des villes voisines ont le même âge que nous, on parle le même langage. C’est plus facile pour collaborer ensemble. »

« Chez nous, il n’y a pas d’opportunisme »

À ce propos, Bordeaux est-elle devenue une ville rap ? « De plus en plus. Les statistiques sont en notre faveur. Nous, on se compare à des villes comme Montpellier en termes de fréquentation. Toulouse c’est un peu plus fort, environ 100 places de plus que Bordeaux. Lille et Nantes c’est au-dessus aussi, environ 300 places de plus que Bordeaux. Lyon, on n’en parle même pas. » Même si le rap est le genre musical numéro 1 en France, il reste parfois difficile d’évaluer le succès d’un artiste dans une ville. « On a déjà vu certains artistes qui font des millions de streams galérer à remplir des petites salles…»

Résultat, même s’ils essayent d’accorder au mieux le choix de la salle avec l’engouement autour d’un artiste, le succès est parfois aléatoire. « On a été surpris par J9ueve par exemple. On a misé sur lui alors qu’il n’avait pas grand chose sur les réseaux, pas beaucoup de sons sur les plateformes, peu d’abonnés sur Insta, pas de buzz Tiktok… mais on a fait sold-out en 3 semaines (350 billets vendus). Là, à la Rock School, il a fait sold-out en 1 mois, et il y a 400 personnes sur liste d’attente. »

J9ueve (crédit : priorité ouverture)

L’argent dans les concerts de rap

Au fait, on gagne beaucoup d’argent en organisant des concerts ? « Nous on fait ça pour la culture ! On en rigole, mais c’est un peu ça. On a un vrai boulot à côté. L’argent qu’on gagne, on ne se paye pas avec. C’est juste pour grossir, et payer notre stagiaire. » Mais alors qu’ils aspirent à en vivre à plein temps un jour, pour cela, une solution existe : organiser des concerts dans des plus grosses salles. « Plus la salle est petite, moins t’as des chances de faire de l’argent. Sur un IBOAT, tu gagnes quasi pas d’argent. À la Rock School, un peu plus. Au Rocher de Palmer, encore un peu plus. Et à l’Arkéa Arena, t’es quasi sûr d’en gagner selon les deals. Mais il y a de plus en plus de contrats dans lesquels, à partir du moment où t’es bénéficiaire, tu partages le bénéfice avec le tourneur. Et les contrats varient selon la taille de la salle, de l’artiste, sur ta capacité de négociation, le bookeur que t’as en face…» 

Si tu te trompes sur un concert, t’as besoin d’environ six autres pour te rattraper

Mathias et Lucien (Sauce Prod.)

Autre défi à relever pour réussir à en vivre un un jour : organiser quatre fois plus de concerts, eux qui en sont à une dizaine par an pour le moment. « Pour qu’on réussisse à se payer, il faudrait faire 40 concerts par an minimum. Et ne pas se tromper. Si tu te trompes sur un concert, t’as besoin d’environ six autres pour te rattraper » déclarent-ils, eux dont les revenus sont uniquement générés par la vente de billets, alors que dans l’électro par exemple, les organisateur·ices peuvent également gagner de l’argent sur les recettes du bar. « De toute façon, le public rap est assez jeune, et a tendance à moins consommer. Tant mieux pour leur santé, tant pis pour nous (rires). »

Cartographier sa ville

Et concrètement, comment fait-on pour organiser un concert ? « Il faut cartographier l’environnement : qui gère les salles, les artistes, quel label, quelle maison d’édition… une fois que t’as fait ça, tu les contactes, et tu te prends des portes (rires). Mais au bout d’un moment, il y en a un qui dit oui. Et là, ça part. Le plus dur, c’est de choper des artistes qui font venir du monde, car tu ne seras pas le seul dessus. »

Pour contacter les rappeurs, rien de plus simple : il suffit de le contacter directement sur les réseaux sociaux. « Même si aujourd’hui, dès qu’il a 12 ans, il a déjà un manager… On a l’impression d’être comme dans le foot. Ils se font signer de plus en plus tôt… Un mec comme Favé par exemple, il a 18 ans, et il est déjà signé chez Live Affaire, le même tourneur que Joysad. Il faut être bien placé avec les tourneurs pour connaître leurs signatures, et essayer de choper l’artiste avant que d’autres structures essayent de le faire. Ici, on est donc en “concurrence” avec les programmateurs des SMAC (Scènes de musiques actuelles), c’est-à-dire la Rock School Barbey, le Krakatoa ou le Rocher de Palmer. Mais aussi d’autres associations ou entreprises comme EUTERPE ».

Ensuite, il faut négocier un prix de location avec la salle. Ce qui peut s’avérer un peu plus dur quand l’association n’est pas directement partenaire avec la salle. « Les salles de concerts appartiennent aux villes. Et ce sont principalement des associations affiliées aux salles qui organisent des concerts dans celles-ci, à l’image de Musique de nuits au Rocher de Palmer par exemple. » Sans salle ni structure associée, Sauce Prod. est quasiment l’une des seules associations indépendantes à organiser des concerts de rap à Bordeaux. « Il y a Diez avec Big Challenge, qui a monté son festival Rest in Zik et qui s’occupe du booking d’artistes en club. Il y a Medusyne, mais nous ne sommes pas sur le même créneau. Et puis Théo du Quartier B, avec ses concerts dans son bar et à l’IBOAT. »

Même si c’est épuisant, au moins, on ne s’ennuie jamais.

Mathias et Lucien (Sauce Prod.)

Enfin, dernière étape : gérer la venue de l’artiste. « Généralement, tu ne t’occupes pas de ses transports jusqu’à la ville. Mais tu gères l’hôtel, la bouffe, et les transports locaux. Tu essayes aussi de faire coïncider les fiches techniques des artistes avec ce dont la salle dispose. Et bien sûr, tu gères la billetterie : la mise en vente, la communication… » Pour leur premier concert avec Deen Burbigo, les deux potes de Sauce Prod., novices dans le milieu, ne savaient pas comment s’y prendre. Résultat, ils s’étaient se sont mis une pression folle. « On avait imprimé 3000 flyers qu’on distribuait Rue Sainte-Catherine. Aujourd’hui, avec le digital, ça prend beaucoup moins de temps. Et on est rodés : maintenant, on est à plus d’une trentaine de concerts. On arrive à faire en sorte que ce soit carré, et que tout roule. Il y a beaucoup de casquettes différentes : budget, administration, production, logistique… et ça reste un métier où il y a toujours un problème de dernière minute à gérer. Mais même si c’est épuisant, au moins, on ne s’ennuie jamais.»

Sofiane Pamart

« On aimerait créer un festival de rap »

La suite pour Sauce Prod. ? Essayer de répéter le même schéma qu’ils ont fait avec Josman : accompagner les artistes de A à Z à Bordeaux, avec un premier concert à l’IBOAT, puis un à la Rock School Barbey, puis un autre au Rocher de Palmer, et enfin un à l’Arkéa Arena en guise de consécration. Autre objectif : élargir leur panel d’artistes, tout en ayant toujours un lien avec le rap, en faisant venir des artistes comme par exemple Sofiane Pamart qui fait du classique mais aussi des prods pour des rappeurs, Youv Dee qui fait du rock mais qui vient du rap, ou encore Sebastian qui fait de la musique électronique ainsi que des prods pour Franck Ocean.

« On aimerait créer une autre marque pour travailler une autre esthétique musicale, et pourquoi pas gérer un lieu de diffusion ou la programmation de celui-ci. Et surtout, on aimerait créer un festival de rap » expliquent-ils également, alors que l’heure tourne et que le concert de Joysad va bientôt commencer. Toujours pas stressés ? « Pas trop pour l’instant, mais ça peut venir à tout moment. Pour la Mouse Party de Mehdi Maïzi par exemple, à 15 minutes de l’ouverture, on a eu un problème de matos : il manquait les platines. Heureusement, on a réussi à régler le problème, et tout s’est très bien passé. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *