« Mettre en avant celles qu’on ne voit pas assez » : conversation avec Pelles Melles

Entretien avec Clara et Charlotte, membres de Pelles Melles, un collectif bordelais FLINTA qui œuvre à la visibilisation des artistes DJs FLINTA (acronyme allemand signifiant « Frauen, Lesben, Intergeschlechtliche, nichtbinäre, trans und agender Personen », soit femmes, lesbiennes, personnes intersexes, non binaires, trans et agenres. au sein de la scène électronique locale. Dans cette conversation – à retrouver en français ici sur Le Type et en anglais sur Ransom Note dans le cadre d’un partenariat entre nos deux médias – elles reviennent sur la naissance de l’initiative, son développement au sein de la scène électronique bordelaise, et les enjeux de visibilité, de parité et de solidarité qui traversent le paysage musical local.

La version anglaise de l’entretien avec Clara et Charlotte de Pelles Melles sera bientôt disponible sur le média anglais Ransom Note.

Le Type : Comment décririez-vous la place et la représentation des personnes FLINTA au sein de la scène électronique bordelaise ? Quels constats vous ont poussé à créer ce collectif, et quel besoin cherchiez-vous à combler au sein de cette communauté ?

Clara : À Bordeaux, on observe que ce sont souvent les mêmes collectifs qui sont programmés, les mêmes styles qui sont représentés aussi. L’objectif de Pelles Melles, c’est justement d’avoir quelque chose de concret : plus de parité dans les programmations, mettre en avant celles qu’on ne voit pas assez.

Notre objectif, c’est de montrer qu’on est un joli pêle-mêle de styles musicaux, de niveaux, et que tout le monde a sa place

Clara (Pelles Melles)

Il n’y a pas assez de femmes programmées sur les scènes à Bordeaux. En tout cas, elles ne sont pas assez visibles, pas assez considérées comme légitimes. L’idée avec Pelles Melles, c’est de leur donner plus de crédibilité, plus de place, alors qu’il y a des artistes qui font des choses vraiment incroyables. Notre objectif, c’est de montrer qu’on est un joli pêle-mêle de styles musicaux, de niveaux, et que tout le monde a sa place.

Le but, c’est de permettre aux artistes FLINTA d’être davantage mises en avant, mais aussi de les accompagner, de rester solidaires et de répondre à des questions qu’on peut vite avoir quand on est DJ et souvent assez seule. Notre objectif n’est donc pas de travailler uniquement sur la programmation : c’est aussi de rappeler que l’union fait la force.

Charlotte : On veut pousser ces artistes à gagner en légitimité et en confiance pour pouvoir le faire. Dans le collectif, certaines mixent depuis des années mais n’ont pas forcément encore joué devant un public, parce qu’elles ne se sentaient pas légitimes ou qu’elles ne savaient pas comment s’y prendre ; par exemple, comment faire un press kit ? Ce sont ces sujets sur lesquels on a envie de les accompagner.

Comment se traduit concrètement les valeurs que vous défendez, comme l’entraide ou la force collective ?

Clara : On a un groupe WhatsApp organisé en sous-catégories, avec l’idée de s’écouter et de s’entraider. Les sujets sont assez variés : ça peut être des offres ou des gigs (propositions de dates sur lesquelles jouer, ndlr), une FAQ (foire aux questions, ndlr) sur la technique ou la communication, des informations à partager sur des collectifs ou des lieux à éviter, ou encore des infos autour de tables-rondes, de débats, de mouvements. 

Il y a aussi des appels à témoignages sur des événements, bons comme mauvais. Et on organise aussi des open decks avec Bien Public et Medusyne – qui s’occupe d’ailleurs de toute la partie booking et administrative de Pelles Melles. Quand des collectifs ou des événements nous contactent, on fait la curation, on reçoit les press kits, on sélectionne des DJs et une fois que les artistes sont bookées, Medusyne prend le relais pour tout le reste. Ça nous permet d’avoir un cadre, et aussi de créer un lien avec une structure déjà implantée et visible.

Charlotte : On a aussi un partenariat avec Amplitudes Radio. On l’a fait une première fois et ça devrait sûrement se reproduire. Trois DJs de Pelles Melles ont eu l’opportunité d’enregistrer un set sur leur radio, ce qui leur a donné de la visibilité. Et puis, on essaie aussi de créer des moments entre nous, des après-midis où on mixe ensemble, où on se donne des tips (conseils, ndlr) et où on partage nos façons de mixer.

Les open decks occupent une place importante dans votre activité. Quel rôle jouent-ils dans l’émergence de nouvelles artistes ? 

Clara : Une partie, oui. Les open decks, c’est parfait parce que ça fait le lien pour la suite. On ne dirait pas comme ça, mais ce sont de petits tremplins, de petites visibilités qu’on leur propose. À chaque open deck, il y a des photos et des vidéos qu’on leur envoie, et qu’elles peuvent ensuite intégrer dans leurs press kits. 

Par exemple, Streia, qui vient d’arriver à Bordeaux après plusieurs années au Mexique où elle a appris à mixer, a participé au tout premier open deck qu’on a organisé. Elle a un style assez unique et encore peu présent à Bordeaux, on l’a invitée sur Amplitudes Radio, ce qui lui a donné encore plus de visibilité. Aujourd’hui, elle mixe pour Barrio Fino, et elle a aussi joué sur la scène Red Bull pour la Fête de la musique. Il y a plein de choses qui se sont développées autour d’elle et c’est un peu un exemple type de ce que ça peut créer.

On sent qu’il y a vraiment un engouement autour de cette communauté.

Charlotte (Pelles Melles)

Charlotte : On met aussi en avant les dates de toutes les meufs pour savoir qui joue où et quand, et leur donner de la visibilité. Quand Pelles Melles a été créé, et qu’on a ouvert le compte Instagram, on ne savait pas trop jusqu’où ça allait aller ni l’engouement que ça allait provoquer. Et au final, on s’est retrouvées bookées sur de gros événements à Bordeaux, avec des collectifs bien implantés dans la scène depuis des années. On sent qu’il y a vraiment un engouement autour de cette communauté. C’est prometteur.

Clara : Même si je suis amenée à partir un jour, la communauté doit continuer à tourner toute seule. Et de se dire qu’en fait, quoi qu’il arrive, le fait d’être en communauté aide à la crédibilité et à la visibilité. Il y a aussi des personnes qui souhaitent s’impliquer dans l’organisation, etc.

On a récemment vu émerger un certain nombre d’initiatives locales (Track One), nationales ou européennes visant à encourager la représentation des artistes FLINTA ces derniers mois dans la scène électronique ; comment créer de la synergie entre tous ces projets ?

Clara : On peut faire des ponts et des collaborations. Par exemple, avec Track One, qui est plutôt axé sur la prod, on peut imaginer des workshops si certaines veulent se lancer. On peut aussi faire des jumelages avec différentes villes. 

Quand on a lancé Pelles Melles, il n’y avait pas vraiment de communauté de DJs FLINTA à Bordeaux, et quelques mois après, des initiatives ont commencé à émerger à Lyon, ou encore à Nantes avec une amie qui a créé un collectif 100% FLINTA. L’idée, c’est aussi de se dire : pourquoi ne pas créer des liens entre tout ça ? Et plus il y a de collectifs, de communautés qui apparaissent, plus ça montre qu’il y a un vrai besoin et un vrai intérêt.

Plus on est nombreuses à se mobiliser pour cette cause, plus les retombées seront positives sur tous ces sujets.

Charlotte (Pelles Melles)

Charlotte : Medusyne travaille aussi sur ce sujet. Ça fait partie de leurs objectifs, mettre en avant la scène FLINTA à Bordeaux. Et quand on a créé Pelles Melles, elles ne nous ont pas du tout perçues comme des concurrentes ou quoi que ce soit. Au contraire, elles nous ont vues comme une force supplémentaire.

On s’est rencontrées et on s’est demandé : « Comment est-ce qu’on peut collaborer ? Comment est-ce qu’on peut unir nos forces ? » Chaque entité a sa singularité, ce qui permet de créer des passerelles entre nos différentes communautés. Je pense que plus on est nombreuses à se mobiliser pour cette cause, plus les retombées seront positives sur tous ces sujets.

Pelle Melles est un réseau de sororité, de partage, de mise en avant, de tremplin, de fédération et de curation.

Clara (Pelles Melles)

Est-ce que vous envisagez que l’association évolue aussi vers la production musicale ? 

Clara : Non, je ne pense pas qu’on va aller vers ça, parce que ce n’est pas notre force. On préfère laisser la place à celles qui sont déjà compétentes sur ces sujets-là. Track One s’en occupe, et je leur souhaite vraiment de se développer à fond. 

Pelle Melles est un réseau de sororité, de partage, de mise en avant, de tremplin, de fédération et de curation. On n’est pas une agence de booking, on n’est pas une boîte de prod, on n’est pas un label. C’est une communauté. 

Comment est-ce que vous traduisez concrètement ces valeurs de parité des genres dans vos événements ? 

Charlotte : On a co-organisé notre première soirée à Bien Public le 13 juin dernier avec le collectif bordelais Marée Basse. On a programmé deux membres de Pelles Melles, Marc et Enola, qui sont assez connues à Bordeaux, ainsi que deux membres de Marée Basse, Barbara et Jacqueline

Par le biais de Marée Basse, on a aussi invité Ams, qui vient de Paris et qui était notre tête d’affiche. L’idée, c’était vraiment de proposer une soirée avec une programmation 100 % féminine et de mettre plusieurs artistes à l’honneur.

On est aujourd’hui plus de soixante sur le groupe WhatsApp de Pelles Melles.

Clara (Pelles Melles)

Quelles sont aujourd’hui vos principales sources de motivation et les réussites dont vous êtes fières ?

Clara : Je pense que notre plus grande réussite, c’est qu’on est aujourd’hui plus de soixante sur le groupe WhatsApp. Il y a des échanges tous les jours, et ça vit vraiment. Les réussites, c’est aussi quand on voit que des artistes FLINTA de Pelles Melles commencent à être davantage bookées, ou quand des opportunités circulent entre les membres. 

Par exemple, l’autre jour, quelqu’un cherchait des dates et une autre personne a tout de suite partagé un plan qu’elle avait. Il y a aussi eu notre première soirée à Bien Public avec Marée Basse. C’était notre tout premier événement, et malgré la concurrence de Madame Loyale le même soir, on a réussi à faire du bénéfice. Donc on était vraiment contentes.

Charlotte :  Je trouve ça génial de voir les filles sur le groupe proposer plein d’idées. On sent qu’il y a un vrai engouement autour du projet. Certaines vont même démarcher des lieux en présentant le collectif, en expliquant nos objectifs et nos motivations. 

Du coup, on commence à être contactées pour savoir comment booker des membres de Pelles Melles. Il y a plein de choses qui se développent au fur et à mesure, et nous, on est juste là pour accompagner cette dynamique et faire en sorte que ça puisse se concrétiser.

Trop souvent, on voit des filles bookées uniquement pour faire les warm-up ou les fins de soirée. L’idée, c’est vraiment que tout le monde soit mis sur un pied d’égalité.

Charlotte (Pelles Melles)

Comment imaginez-vous l’évolution du collectif et la place de la communauté artistique FLINTA dans la scène musicale bordelaise durant les prochaines années ? 

Clara : J’aimerais vraiment que ça dure. Il y a des artistes qui nous inspirent beaucoup, comme Mayou Picchu ou Girls Don’t Sync. Elles sont quatre, elles tournent énormément, elles ont une vraie identité et je me dis que Pelles Melles pourrait aller vers ça : faire des dates un peu partout et représenter la communauté FLINTA bordelaise. 

L’idée, c’est aussi de montrer qu’à Bordeaux, il se passe des choses, qu’il n’y a pas que des fermetures de lieux culturels, mais aussi une scène qui bouge, des initiatives, des artistes. On est là, et on a envie que les gens viennent nous voir. Et puis, à terme, l’objectif, c’est vraiment la parité sur les line-ups, avec une vraie place pour les femmes et les minorités. 

Il y a aussi tout le travail autour des VHSS, qui permet de recueillir des témoignages et de faire évoluer les choses. La scène musicale reste un milieu compliqué, donc il faut continuer à pousser vers plus d’égalité, de respect et de bienveillance.

Charlotte : Et une égalité qui soit réelle, pas juste pour l’image. Parce que trop souvent, on voit des filles bookées pour faire les warm-up ou les fins de soirée. L’idée, c’est vraiment que tout le monde soit mis sur un pied d’égalité, à la hauteur des carrières et des performances. Et pas qu’on soit toujours reléguées au second plan, si je peux dire ça comme ça.

Clara : L’avenir, c’est de continuer à faire tourner. Il y a plein d’inspiration, on déborde d’idées. Maintenant, le truc le plus difficile, c’est de les mettre en place. Parce qu’on se dit : on est inspirées par tellement de choses… mais comment les concrétiser ? Qui s’occupe de quoi ? Les plannings, la DA, la communication, etc. Comment on met tout ça en place ?Je pense qu’en fait, chacune a ses forces et ses compétences. Et c’est de se dire : toi, tu sais faire ça, est-ce que tu veux participer à ça ?

Et surtout, on parle des communautés DJs, mais on commence aussi à parler des communautés de la scénographie, des ingés son… On rencontre d’autres personnes qui se disent que, dans certains métiers très masculins, Pelles Melles peut aussi être une source d’inspiration pour celles et ceux qui veulent développer plus d’égalité des genres dans d’autres corps de métier. Servir d’exemple, c’est aussi ça. Notre objectif, c’est vraiment l’union fait la force : on n’est pas concurrent·es, tout le monde doit avoir sa part de gâteau.

  • La version anglaise de l’entretien avec Clara et Charlotte de Pelles sera sera bientôt disponible sur le média anglais Ransom Note.