Tekno Anti Repression Bordeaux : « La loi RIPOST vise à en finir avec les free parties »

Entretien avec l’un des représentants du collectif Tekno Anti Repression Bordeaux, au sujet de la loi RIPOST adoptée cet été qui s’en prend – entre autres – aux organisateurs et organisatrices de free parties. Répression du mouvement, attaque ciblée contre les espaces de fêtes et mobilisation locale : échange avec un organisme en première ligne pour défendre nos libertés festives.

Depuis plusieurs mois, le collectif Tekno Anti Repression est en première ligne pour lutter contre la loi RIPOST, un texte qui prévoit entre autres un durcissement de la répression à l’encontre du mouvement des free parties. Né en 2022 dans le sillage des manifestives, le collectif assure aujourd’hui un travail de veille médiatique, de soutien aux sound systems et de contre-argumentation face aux discours sécuritaires.

À Bordeaux, il participe également avec son antenne « Tekno Anti Repression Bordeaux » à l’organisation de temps publics pour défendre une fête libre et une société moins « liberticide et autoritaire », à l’instar d’un événement place Saint-Michel le 21 juillet dernier ou de son appel à la mobilisation le samedi 19 septembre place de la Bourse à Bordeaux contre la loi RIPOST. Entretien avec l’un des membres du collectif.

Action de Tekno Anti Repression Bordeaux à la Caserne B, Bordeaux.

Le Type : Tekno Anti Repression Bordeaux a organisé mardi 21 juillet une soirée à Bordeaux place Saint-Michel contre la loi RIPOST. Quel était l’esprit de cette mobilisation ?

Tekno Anti Repression Bordeaux : Avant même cette soirée, il y avait une volonté d’élargir la mobilisation. Jusqu’ici, les luttes autour de la free party étaient surtout portées par les sound systems ou par Tekno Anti Repression. Cette fois, nous voulions que le public prenne pleinement sa place.

Un appel a été lancé sur les réseaux sociaux et beaucoup de personnes issues d’horizons très différents ont répondu présentes. Cela a conduit à une assemblée générale début juillet qui a réuni environ 150 personnes.

C’est au cours de cette assemblée qu’a émergé l’idée de réinvestir l’espace public. Puisqu’on cherche à interdire la fête libre, nous avons décidé d’amener la fête directement au cœur de la ville, dans un lieu ouvert à toutes et tous.

Événement de Tekno Anti Repression Bordeaux le 21 juillet place Saint-Michel, Bordeaux.

Comment s’est déroulée cette soirée en juillet dernier ?

Notre objectif n’était pas d’organiser une soirée réservée aux habitué·es des free parties. Nous voulions créer un événement populaire, accueillant et accessible. Il y avait de la musique, bien sûr, mais aussi des animations, des jongleur·euses, des installations visuelles, du mapping… Les styles musicaux étaient volontairement variés afin que chacun·e puisse s’y retrouver, qu’il ou elle connaisse ou non l’univers des free parties.

Des habitant·es du quartier sont venu·es spontanément discuter avec nous, participer à la soirée et découvrir ce que nous faisions. C’était ce que nous recherchions : montrer que la fête libre peut être un moment de convivialité ouvert sur son quartier. La soirée s’est déroulée sans incident majeur et sans confrontation avec les forces de l’ordre. Pour nous, c’est la preuve qu’il est possible d’occuper l’espace public autrement et de proposer une fête populaire au cœur de la ville.

La loi RIPOST est l’aboutissement de plusieurs années de durcissement contre les cultures alternatives.

Tekno Anti Repression Bordeaux
Événement de Tekno Anti Repression Bordeaux le 21 juillet place Saint-Michel, Bordeaux.

La loi RIPOST est au cœur de votre mobilisation. Que prévoit-elle exactement et pourquoi suscite-t-elle une telle inquiétude ?

Pour nous, la loi RIPOST est l’aboutissement de plusieurs années de durcissement contre les cultures alternatives. Depuis longtemps, les free parties dérangent parce qu’elles sont difficiles à encadrer. Elles reposent sur des principes d’autogestion, d’autonomie et d’organisation collective qui échappent aux cadres traditionnels.

Jusqu’à présent, la répression existait déjà, mais elle dépendait surtout des décisions prises localement par les préfectures ou les forces de l’ordre. On a connu des interventions très violentes, notamment à Redon, à Lyon ou encore à Nantes avec la mort de Steve Maia Caniço. Mais il n’y avait pas de texte qui institutionnalisait cette répression.

L’objectif de la loi RIPOST est de rendre l’organisation des free parties quasiment impossible.

Tekno Anti Repression Bordeaux

Avec la loi RIPOST, on change d’échelle. Pour la première fois, cette volonté est inscrite dans la loi. L’objectif est clairement de rendre l’organisation des free parties quasiment impossible. Concrètement, les organisateurs et organisatrice risquent des peines de prison, les participant·es s’exposent à des amendes forfaitaires délictuelles de 500 euros – 7500 s’il y a un procès –, et la définition de l’organisation est extrêmement large. Une personne qui aide simplement au montage d’une installation pourrait, en théorie, être considérée comme organisatrice et poursuivie.

C’est une logique que l’on a déjà observée ailleurs, notamment en Italie, où les mesures prises par le gouvernement de Giorgia Meloni ont profondément fragilisé la scène free. Aujourd’hui, on voit arriver en France une approche qui nous semble aller dans la même direction.

Il faut aussi rappeler que cette disposition s’inscrit dans un texte beaucoup plus large, qui renforce les pouvoirs des forces de l’ordre et prévoit plusieurs mesures sécuritaires. Pour nous, ce n’est pas uniquement une loi contre les free parties : elle participe d’un mouvement plus global de durcissement des politiques publiques.

Vous faites le parallèle avec l’Italie : est-ce que vous échangez avec les collectifs qui sont confrontés à ces pressions ?

Oui. Nous sommes en lien avec Smash Repression, un collectif italien qui lutte contre la répression des free parties. Malheureusement, les acteur·ices en Italie étaient moins structuré·es qu’en France. Cela a rendu leur mobilisation plus difficile lorsque les nouvelles lois sont arrivées. Beaucoup de sound systems ont disparu ou ont dû cesser leurs activités.

En France, nous disposons d’un réseau plus solide. Il y a Tekno Anti Repression, ainsi que plusieurs associations locales. Cette organisation nous permet de partager des informations, de coordonner nos actions et de mieux répondre aux attaques. Nous savons que la situation est sérieuse, mais nous pensons aussi que cette structuration nous donne davantage de moyens pour résister.

Un dialogue avec les pouvoirs publics est-il encore possible pour faire de la médiation sur le sujet des free parties ?

Contrairement à ce que l’on imagine parfois, la culture free a toujours été dans le dialogue. Quand on organise une free party, on est amené à discuter avec les riverains, les propriétaires de terrains, les maires, les préfectures ou les forces de l’ordre. Cette médiation existe depuis longtemps et, dans certains territoires, elle fonctionne plutôt bien.

Il y a même eu des périodes où des solutions étaient recherchées localement, avec des élu·es ou des agriculteur·ices prêt·es à mettre des terrains à disposition afin que les événements puissent se dérouler dans de bonnes conditions.

Le problème, c’est que ces initiatives sont régulièrement bloquées au niveau national. Aujourd’hui, nous avons le sentiment que le ministère de l’Intérieur ne souhaite plus laisser de place à ce dialogue. Pourtant, sur le terrain, les retours sont souvent positifs. Les habitant·es constatent que les sites sont nettoyés après les événements, que les commerces locaux travaillent davantage et que les relations sont, dans la majorité des cas, apaisées.

Malgré un contexte politique de plus en plus sécuritaire, nous pensons qu’il reste indispensable de maintenir ces espaces de dialogue. 

Tekno Anti Repression Bordeaux

Nous continuons malgré tout à échanger avec différents acteur·ices, notamment Technopol ou la Ligue des droits de l’Homme, qui réalisent un important travail juridique et parlementaire. Ensemble, ils ont produit plusieurs analyses et contre-rapports afin de répondre aux arguments avancés pour justifier cette loi et d’apporter des éléments aux parlementaires qui souhaitaient défendre la culture free. Malgré un contexte politique de plus en plus sécuritaire, nous pensons qu’il reste indispensable de maintenir ces espaces de dialogue. 

Événement de Tekno Anti Repression Bordeaux le 21 juillet place Saint-Michel, Bordeaux.

Vous évoquiez aussi les questions de surveillance. Comment le collectif s’organise-t-il dans ce contexte pour communiquer ?

La question de la sécurité est devenue incontournable. On sait que certaines formes de communication sont plus facilement accessibles que d’autres, donc on adapte nos pratiques. Aujourd’hui, nous utilisons presque exclusivement Signal pour nos échanges, parce que c’est l’un des outils qui offre le plus de garanties en matière de confidentialité.

Pour des événements qui ne relèvent pas du cadre légal, il est essentiel de protéger les personnes impliquées. Quand c’est possible, certaines informations ne circulent même pas par téléphone : elles se transmettent directement de vive voix. C’est la manière la plus sûre de fonctionner.

La loi RIPOST s’inscrit dans un contexte politique plus global de durcissement sécuritaire. Pour nous, cela appelle à construire des mobilisations communes.

Tekno Anti Repression Bordeaux

Face à cette loi, avec qui souhaitez-vous nouer des liens ?

Nous sommes ouvert·es à toutes les convergences avec les forces progressistes. Les mouvements féministes, antiracistes, antifascistes, queer… Tous ceux qui luttent contre le recul des libertés publiques sont des allié·es potentiels.

La loi RIPOST dépasse largement le cadre de la free party. Elle s’inscrit dans un contexte politique plus global de durcissement sécuritaire. Pour nous, cela appelle à construire des mobilisations communes. Cette convergence doit fonctionner dans les deux sens. Nous souhaitons voir le milieu de la fête libre rejoindre d’autres mouvements sociaux, mais aussi que ces mouvements défendent à leur tour les free parties comme des espaces d’expression, de culture et d’organisation collective. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique de ces questions ?

Il n’y a pas une seule manière de traiter ces sujets. Certains médias prennent le temps de comprendre les enjeux et de donner la parole aux personnes concernées. Lors des manifestives, par exemple, nous avons constaté une couverture parfois plus nuancée que par le passé.

À l’inverse, sur certains événements comme les teknivals, on retrouve souvent les mêmes biais : une approche centrée sur les discours des pouvoirs publics, des informations parfois inexactes et une absence de parole des premiers concernés.

Malgré cela, nous faisons le choix de dialoguer avec un maximum de médias – à l’exception de ceux dont la ligne éditoriale est ouvertement hostile à nos combats. Si nous voulons que notre parole soit entendue au-delà du cercle militant, il faut accepter de s’adresser aussi à des publics qui ne connaissent pas notre culture. C’est parfois un exercice délicat, mais il nous semble nécessaire.

Pour beaucoup de personnes, la free party représente bien plus qu’un simple espace festif : c’est un mode d’organisation, une culture et un engagement.

Tekno Anti Repression Bordeaux

Comment voyez-vous les prochains mois, notamment à Bordeaux ?

La mobilisation ne fait que commencer. L’été a ralenti forcément les dynamiques collectives, mais nous nous attendons à une reprise importante à la rentrée, notamment avec les étudiant·es et les différents collectifs mobilisés.

Plus largement, nous pensons que la free party continuera d’exister, même si ses formes évolueront. Avec le renforcement de la répression, les organisateurs devront s’adapter, imaginer d’autres manières de faire, d’autres formats et d’autres lieux.

Ce qui est certain, c’est que cette culture ne disparaîtra pas. Pour beaucoup de personnes, la free party représente bien plus qu’un simple espace festif : c’est un mode d’organisation, une culture et un engagement. La mobilisation contre la loi RIPOST s’inscrit dans cette continuité et, à Bordeaux comme ailleurs, elle est appelée à se poursuivre dans les mois à venir, notamment le samedi 19 septembre.