DJ et productrice, Marge a récemment co-fondé avec Camille Doe et Émilien Track One, une initiative dédiée à rendre la production musicale plus accessible à la communauté FLINTA (acronyme allemand signifiant « Frauen, Lesben, Intergeschlechtliche, nichtbinäre, trans und agender Personen », soit femmes, lesbiennes, personnes intersexes, non binaires, trans et agenres). Dans cet entretien, elle revient sur la construction du projet, son parcours en tant qu’artiste et sa vision de la production musicale actuelle. Cette conversation est à retrouver en français ci-dessous et en anglais sur Ransom Note, dans le cadre d’un partenariat entre les deux médias pour promouvoir la scène musicale bordelaise.

La version anglaise de l’entretien avec Marge est disponible sur le média anglais Ransom Note.
Crédit photo : Corentin Fardeau
Le Type : Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer Track One et de le penser spécifiquement pour les personnes FLINTA ?
Marge : L’origine du projet s’est construite en deux temps. D’un côté, j’avais envie de lancer des workshops à Bordeaux, parce qu’il n’y avait aucune initiative permettant de rencontrer des producteurs et productrices. J’avais aussi envie d’apprendre des autres. Je me suis donc dit que ce serait intéressant de proposer des sessions en petit comité, centrées sur des sujets spécifiques.
J’ai alors proposé à Camille Doe d’animer ce premier workshop. De son côté, Camille donnait déjà des cours sur Twitch destinés aux personnes FLINTA. Les autres pouvaient participer, à condition de faire un don d’environ dix euros à une association, en le justifiant. Le lendemain, elle m’a rappelé en me disant : « Tu veux lancer quelque chose de ton côté? Moi aussi. Alors pourquoi ne pas le faire ensemble ? »
L’essentiel du projet, à 90 %, est de donner un premier élan à celles et ceux qui n’osent pas se lancer.
Marge
C’est comme ça qu’est né Track One. On s’est naturellement tournées vers les personnes FLINTA, même si l’idée n’est pas d’exclure complètement – on pourra sans doute inviter des hommes plus tard. L’essentiel du projet, à 90 %, est de donner un premier élan à celles et ceux qui n’osent pas se lancer, comme ça a pu être difficile pour nous.
Camille est déjà très installée et reconnue dans ce milieu, tandis que moi je suis encore à une étape en dessous, et je sais à quel point il peut être compliqué de se dire qu’on a sa place. L’idée de Track One, c’est donc vraiment de mettre l’accent sur ces personnes-là, parce qu’il est souvent plus facile de se lancer entre nous avant de plonger dans le grand bain.

J’ai rarement été confrontée à un milieu aussi dur et peu bienveillant que celui de l’artistique.
Marge
En tant qu’artiste et femme dans la musique, quels obstacles as-tu rencontrés dans l’industrie ?
Que ce soit comme DJ ou comme productrice, j’ai rarement été confrontée à un milieu aussi dur et peu bienveillant que celui de l’artistique. En tant que DJ, j’ai beaucoup fait face au sexisme : des portes qui se ferment, ou au contraire qui s’ouvrent uniquement parce qu’on est une femme, sans jamais vraiment s’intéresser à l’artiste derrière. On retrouve là tout ce qu’on connaît du sexisme et des violences psychologiques. Ça, c’était la première étape de ma carrière.
En me lançant dans la production, j’ai de nouveau ressenti des débuts très compliqués : il faut prouver encore plus, se faire une place en studio, être acceptée par les labels, réussir à être écoutée… et même quand on l’est, il y a souvent des critiques au lieu d’encouragements. C’est aussi pour ça que j’ai voulu aider des personnes qui n’imaginent même pas pouvoir se lancer dans la production. Parce qu’une fois dedans, on se rend compte que tout le monde est légitime à créer de la musique. C’est quelque chose de très subjectif : il suffit d’en avoir conscience et d’oser.

J’ai cherché des femmes pour m’accompagner dans cet apprentissage, mais c’était très compliqué, d’autant plus qu’à Bordeaux, elles sont peu nombreuses.
Marge
Pour ma part, j’ai été entourée presque uniquement d’hommes pour apprendre, à part Camille. On collabore depuis des années : elle m’a énormément poussée à produire, à créer, et elle m’a beaucoup transmis sur la production. Mais en dehors d’elle, ce sont surtout des hommes qui m’ont appris à produire, à aller en studio… Ça montre bien qu’il faut vraiment s’accrocher pour y aller. J’ai cherché des femmes pour m’accompagner dans cet apprentissage, mais c’était très compliqué, d’autant plus qu’à Bordeaux, elles sont peu nombreuses.
Ce qu’on veut avant tout, c’est susciter des vocations et répondre, à notre échelle, à des freins systémiques.
Marge
Peux-tu nous parler du format des ateliers et de ce que vous souhaitez transmettre aux participant·es ?
Je pense que le programme va être très évolutif, surtout la première année, durant laquelle on va tester pas mal de formats pour voir ce qui fonctionne le mieux. Ce qu’on veut avant tout, c’est susciter des vocations et répondre, à notre échelle, à des freins systémiques.
L’idée, c’est de se dire : si tu n’y as jamais pensé, peut-être qu’avec nous tu peux commencer à l’envisager. Peut-être qu’un simple workshop d’initiation ne t’emmènera pas forcément très loin, mais au moins tu auras essayé.
À plus long terme, notre objectif serait que des projets musicaux émergent grâce à ce programme. Mais l’essentiel est déjà de réussir à rassembler des personnes FLINTA, créer du lien et du réseau. On commencera donc avec un premier workshop d’initiation, puis l’idée est de proposer ensuite des sessions plus pointues, pour ouvrir le programme à tous les niveaux.
On ne veut pas s’adresser uniquement à des débutantes, mais construire une communauté plus large de personnes FLINTA qui produisent, pour favoriser l’apprentissage collectif. Il y aura donc des workshops sur des sujets plus spécifiques, un peu partout en France, ainsi que des talks et des temps d’échange. On aimerait aussi organiser des sessions de jam en studio, pour démystifier cet espace qui peut être impressionnant, surtout quand on manque de confiance. L’idée, ce serait de proposer des moments sans pression, sans objectif précis. Et à terme, on souhaite également monter des soirées et des événements.

Le premier workshop a duré quatre heures et était animé avec Camille. L’objectif était de prendre le temps de partager nos expériences dans la production, aussi bien les siennes avec son parcours, ses signatures en label, son expérience, que les miennes. On veut aussi comprendre pourquoi les participantes sont là, ce qu’elles ont envie d’apprendre. Concrètement, on prendra le temps d’ouvrir Ableton, d’expliquer à quoi ça sert, les différentes façons de produire, et d’aborder les bases. En quatre heures, ça reste dense, mais le fait de travailler en petits groupes permettra d’accompagner les participantes au mieux.
Qu’espérez-vous voir émerger grâce à Track One, en termes de diversité musicale ?
Il n’y aura pas un seul style de musique. Au vu de nos parcours et de ce qu’on connaît, on va naturellement avoir une forte présence des musiques électroniques. C’est aussi là que se situe notre réseau et où on a envie de faire bouger les choses en priorité.
Je fais moi-même un peu de musique à l’image et de sound design, et je sais que tout commence par cette étape mentale : se dire que c’est possible.
Marge
Mais j’ai aussi envie d’ouvrir la production à d’autres pratiques, comme le beatmaking ou la musique à l’image, où il existe une forte sous-représentation des femmes et des personnes FLINTA. J’ai d’ailleurs plusieurs idées de collaborations, notamment autour de projets liés au cinéma. L’objectif, c’est aussi d’initier à ces formats, parce que ce sont des domaines qui peuvent sembler inaccessibles au départ, où l’on peut facilement se dire que ce n’est pas pour soi, alors qu’en réalité, si.
Je fais moi-même un peu de musique à l’image et de sound design, et je sais que tout commence par cette étape mentale : se dire que c’est possible. J’ai envie de d’ouvrir Track One sur ces perspectives de la production. Dans un premier temps, on va principalement se concentrer sur les musiques électroniques, simplement parce que c’est là où on a le plus d’expérience et de réseau.

Qui sont vos partenaires et allié·es à Bordeaux sur ce projet ?
Le premier partenaire important, c’est Café Sonore et Bureau Sonore, qui nous soutient notamment en mettant à disposition un studio, un très bel espace, ce qui permet aussi de le faire découvrir à des personnes qui n’y ont pas accès. Côté médias, on travaille avec Le Type.
Plus largement, on bénéficie aussi du soutien direct d’Ableton, ce qui est très positif : on fait partie des initiatives françaises mises en avant par la marque. On a également été approchées par d’autres acteurs et actrices, même si rien n’est encore confirmé à ce stade.

Quels sont vos projets pour étendre Track One et toucher encore plus de créateur·ices ?
Pour l’instant, on n’a pas encore beaucoup avancé sur ce sujet, c’est très récent. Le projet s’est lancé de manière assez spontanée, même s’il est bien cadré, notamment parce qu’on travaille avec Émilien. Il gère toute la direction artistique, les visuels et la stratégie de communication. C’est très précieux de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un dédié au projet, qui apporte son temps et son savoir-faire.
On a réussi à construire quelque chose de solide, mais ça reste encore très frais. Il y a une vraie envie de le développer davantage : on a déjà eu de très bons retours. Maintenant, il faut structurer la suite. Je pense que ça va se faire assez naturellement, à travers des collaborations. On a déjà été contactées par des lieux pour organiser des workshops, donc l’évolution devrait se faire progressivement, étape par étape.
- La version anglaise de l’entretien avec Marge est disponible sur le média anglais Ransom Note.
