Depuis 2016, Sortie 13 déploie à Pessac une programmation à la croisée des musiques actuelles et des arts visuels. Concerts, expositions gratuites, ateliers, cours de chant et événements ponctuels se partagent les 600 m² de ce lieu qui entend rapprocher les publics des artistes émergent·es comme confirmé·es. Portrait de ce projet culturel protéiforme et rencontre avec son directeur, Vincent Charnay, à l’occasion des 10 ans du lieu organisé le jeudi 10 septembre.
Crédit photo : Yann Dubour
Installé rue Walter Scott à Pessac, Sortie 13 rassemble sur 600 m² une salle de concerts, une galerie d’exposition, une salle polyvalente, cinq ateliers, un bar, une grande loge, une terrasse et des bureaux administratifs. À quelques centaines de mètres de la rocade – dont la treizième sortie lui a donné son nom – le bâtiment peut changer de visage au fil de la semaine : lieu de répétition le jour, espace de cours ou de formation, galerie ouverte au public, puis salle de spectacle lorsque les amplis s’allument.
Sortie 13 ne juxtapose pas une salle de concerts, une galerie et des ateliers : le lieu cherche à les faire fonctionner ensemble pour créer, à Pessac, un espace culturel vivant, accessible et à taille humaine. « On fait des passerelles. On est aussi un petit peu là pour ça », résume son directeur, Vincent Charnay, arrivé à la tête du lieu en 2022.
Cette circulation sera particulièrement visible en cette rentrée de septembre 2026. Le jeudi 10 septembre, le vernissage de deux expositions photographiques précédera un hommage à Prince par Saults, organisé pour les dix ans du lieu. En quelques heures, la galerie, le bar et la scène formeront moins trois rendez-vous successifs qu’une même soirée, pensée pour passer d’un langage artistique à l’autre.

Une salle de spectacle, « des moments de vie »
Au cœur du bâtiment, la salle de concert accueille environ 150 personnes. La jauge impose une économie différente de celle des grandes salles métropolitaines, mais elle constitue aussi sa principale force : ici, la distance entre l’artiste et le public se réduit. Après certains concerts, les musicien·nes restent discuter, prolongeant la soirée au-delà de la scène. « Ce sont des moments de vie et de partage autour de la musique et de la culture. C’est vraiment la philosophie de notre lieu » confie Vincent Charnay.
Avec près de 70 concerts par saison, Sortie 13 ne s’enferme pourtant pas dans une seule chapelle. Le blues et le rock occupent une place historique, mais la programmation s’étend désormais à la chanson, au jazz, au hip-hop, au métal, à la soul ou aux propositions hybrides. Seul le classique reste encore difficile à accueillir pour des raisons acoustiques. L’enjeu n’est pas seulement de multiplier les genres, mais de faire bouger les habitudes : « On a des gens qui ne juraient que par le blues et le blues-rock et qui viennent aujourd’hui écouter du hip-hop, de la chanson française ou du métal. Les publics commencent à se mélanger. »
En Gironde et en Nouvelle-Aquitaine, on a de vrais jolis projets qui méritent d’être connus.
Vincent Charnay (Sortie 13)
Les affiches de ce mois de septembre racontent cette amplitude sans se transformer en inventaire. Après la soirée anniversaire consacrée à Prince, Kate Clover et The Tensions ramèneront la salle vers une énergie punk et rock le 22 septembre, tandis que la release party de Dawa Salfati, trois jours plus tard, fera du concert le point de départ public d’un nouveau projet. Sortie 13 accueille des artistes confirmé·es, mais utilise aussi ces rendez-vous pour donner une première partie ou une visibilité à des groupes locaux. « En Gironde et en Nouvelle-Aquitaine, on a de vrais jolis projets qui méritent d’être connus », insiste Vincent Charnay.

Entre 60 et 80 candidatures par an : une galerie en soutien aux artistes
La musique n’est toutefois qu’un versant du projet. Chaque saison, la galerie accueille plusieurs expositions, choisies parmi plusieurs dizaines de propositions. Peinture, sculpture et photographie y bénéficient d’un accompagnement qui dépasse la simple mise à disposition des murs : Sortie 13 finance le commissariat, la scénographie, l’accrochage, la mise en lumière et le vernissage, sans prélever de commission sur les ventes. « C’est vraiment du soutien aux artistes picturaux, sculpteurs et photographes », explique le directeur.
Le lieu revendique un véritable éclairage d’exposition et reçoit, selon lui, entre 60 et 80 candidatures par an. Pour la saison anniversaire 2026-2027, la photographie deviendra le fil rouge de l’ensemble des accrochages. La galerie ne sert donc pas de décor aux concerts : elle dispose de sa propre sélection, de son propre rythme et d’une politique d’accompagnement. Sa gratuité facilite aussi les passages.
Les expositions restent visibles en semaine et les soirs d’événement. Un public venu pour la musique peut ainsi découvrir une série photographique avant de rejoindre la salle, tandis que des visiteurs attirés par les arts visuels croisent la programmation musicale. C’est dans ces rencontres imprévues que la pluridisciplinarité cesse d’être un mot d’ordre pour devenir une expérience concrète.

Toute la semaine, « un lieu qui vit »
Sortie 13 ne s’anime pas seulement lorsque la billetterie ouvre. « Ce qui est bien, c’est que toute la semaine, c’est un lieu qui vit parce qu’on a des mises à disposition pour des formations, pour des conférences. des auto-entrepreneurs qui nous prennent des ateliers pour donner des cours de chant, des cours de guitare » souligne Vincent Charnay. Les cinq ateliers accueillent les cours de chant de The Vox Corner, les cours de guitare de Minor Scale, des réunions, des formations et des pratiques régulières. À cela s’ajoutent la Bordeaux Blues Academy, la chorale soul, funk et R&B Soul United, des jams et des résidences d’artistes.
Ces activités créent une continuité entre apprentissage, répétition et représentation. Les personnes qui fréquentent le lieu pour travailler leur voix ou leur instrument peuvent revenir pour une jam, monter sur scène ou rejoindre le public d’un concert. Les résidences, elles, permettent aux artistes de tester un projet dans une salle équipée avant la rencontre avec les spectateur·ices. Sortie 13 devient alors moins un terminus qu’une étape dans la fabrication d’une œuvre.
De l’accueil à la production
Cette volonté de toucher à plusieurs étapes de la création conduit aussi Sortie 13 à produire ses propres spectacles. Avec Derrière les Fagots, première production mêlant théâtre et drag show, le lieu a choisi de porter un projet lié à l’inclusivité, aux discriminations et au regard posé sur les autres. Il ne s’agit plus seulement de recevoir une proposition extérieure, mais de mobiliser les moyens techniques, humains et artistiques du lieu pour défendre un sujet.
On essaie de faire en sorte que le fonds puisse être pérenne et continuer à accompagner la culture le plus longtemps possible.
Vincent Charnay (Sortie 13)
Le fonctionnement de Sortie 13 repose sur un modèle singulier. Porté par un fonds de dotation, le lieu fonctionne sans subvention publique directe et cherche son équilibre à travers la billetterie, le bar, la mise à disposition de ses espaces et, depuis peu, le mécénat extérieur. Une dizaine de mécènes soutient aujourd’hui le projet. Cette autonomie permet de continuer à programmer et à accompagner des artistes, mais elle oblige chaque soirée à trouver son équilibre.
« On essaie de faire en sorte que le fonds puisse être pérenne et continuer à accompagner la culture le plus longtemps possible », résume Vincent Charnay. L’indépendance n’efface donc pas les fragilités : elle les déplace. La fréquentation, les consommations au bar, les locations et le soutien des mécènes deviennent les conditions concrètes de la liberté de programmation.
Dix ans, et une nouvelle étape à franchir
Les dix ans de Sortie 13 ne marquent pas seulement une étape symbolique. Ils révèlent surtout un lieu qui fidélise son public, construit sa communauté. Depuis l’arrivée de son niveau directeur en 2022, la fréquentation a fortement progressé et la saison 2025-2026 a multiplié les concerts complets. « En quatre ans, on a quasiment doublé la fréquentation », observe-t-il. Mais cette progression n’est pas encore acquise : « Le vrai luxe, ce sera le jour où l’on mettra un concert en ligne et où, une semaine plus tard, la moitié de la salle sera déjà réservée. » L’enjeu n’est donc plus seulement d’attirer autour d’une affiche, mais de donner envie de venir à Sortie 13 pour la confiance accordée au lieu et à sa programmation.
Cette reconnaissance reste néanmoins inégale sur son propre territoire. Une grande partie du public vient encore d’autres communes de la métropole, tandis que certain·es Pessacais·es ignorent toujours l’existence de la salle. « On fait nos dix ans, on existe et on est là pour les accueillir », résume Vincent Charnay, qui souhaite renforcer la présence de Sortie 13 dans les rendez-vous locaux. Le soutien de la Ville passe notamment par un meilleur relais de sa programmation, tandis que l’équipe envisage des concerts délocalisés et des collaborations avec d’autres équipements, lorsque le théâtre ou certaines propositions nécessitent un plateau différent.
Cette ouverture hors les murs ne signifie pas pour autant que Sortie 13 cherche à devenir une grande salle. Son développement reste volontairement progressif. Après la numérisation du son, l’amélioration des lumières et l’ajout d’outils de mapping, une deuxième salle doit être équipée pour accueillir d’autres configurations. « On travaille systématiquement à faire de petits aménagements pour que le lieu soit encore plus accueillant », explique son directeur. La priorité demeure moins l’augmentation des jauges que l’amélioration des conditions offertes aux artistes et au public.
Car le principal seuil à franchir est aussi humain. « On est une petite équipe et on a envie de développer énormément, mais on est sur cette ligne où avoir quelqu’un en plus serait utile, tout en restant risqué », reconnaît Vincent Charnay. Entre la recherche de nouveaux bénévoles, la nécessité de mieux communiquer et l’élargissement des activités, Sortie 13 doit désormais apprendre à consolider sa croissance sans disperser ses forces.
Dix ans après son ouverture, Sortie 13 ne semble pas engagé dans une course à l’agrandissement, mais dans un travail de consolidation et de mise en réseau. Le lieu cherche à renforcer les liens déjà noués avec les artistes, les publics et les structures culturelles, tout en ouvrant de nouvelles passerelles. Après une première collaboration Erasmus avec des compagnies charentaises et grecques, l’équipe réfléchit ainsi à un projet réunissant quatre pays en 2027. « Ce sont des gens avec qui le lien se crée. Encore une fois, on fait des passerelles : on est aussi un peu là pour ça », résume Vincent Charnay.
Cette logique se prolonge à l’échelle locale. Longtemps discret dans sa propre ville, Sortie 13 bénéficie désormais d’une reconnaissance plus affirmée de la mairie de Pessac, qui relaie davantage ses activités et identifie mieux sa contribution à la vie culturelle du territoire. Sans soutien financier public direct, le lieu continue pourtant de produire, d’accueillir et d’accompagner la création grâce à ses propres ressources. De Pessac à l’Europe, Sortie 13 aborde ainsi sa deuxième décennie en élargissant son réseau plutôt que sa jauge. Une manière de grandir sans renoncer à ce qui a construit son identité : la proximité, l’autonomie et la capacité à provoquer des rencontres là où les pratiques, les artistes et les publics ne se seraient pas forcément croisés.
