À l’heure où les métropoles monopolisent les projecteurs, la revue indépendante locale Ismée publie une cartographie musicale inédite de l’Entre-deux-Mers. Rassemblant structures événementielles, lieux de création artistique et salles de spectacles, cette carte illustrée montre la richesse et la diversité des propositions culturelles d’un territoire, déjà reconnu pour son dynamisme musical. Au-delà d’une simple liste, ce format inédit agit comme un révélateur de la géographie invisible du lien social et culturel de ses habitant·es. Où comment la cartographie sensible d’un territoire en révèle ses possibles, entre innovations artistiques, partage et identification.
Crédit photos : Ivan Mathie
Co-fondée en 2025 par la journaliste Anne-Sophie Novel et le photographe Ivan Mathie, avec le parti pris d’explorer un territoire, ses mutations et le mode de vie de ses habitants, la revue Ismée se place au cœur des enjeux de société. Souhaitant « interroger les nouveaux modes de vie entre ville et campagne », son équipe a choisi de privilégier à travers sa version papier et ses formats en ligne dialogues, débats et curiosité. C’est ainsi qu’à l’occasion d’ateliers participatifs et d’enquêtes auprès de ses habitants, l’envie de raconter l’énergie musicale qui anime l’Entre-deux-mers est remontée comme une évidence, pour lancer le dernier numéro de son édition papier.
L’idée était de faire une carte avec une approche sensible, afin de raconter tout ce dynamisme, les moments festifs et rassembleurs.
Yasmine Madec

Présentée sous la forme d’une carte illustrée, ce numéro s’attache à rendre visible le maillage culturel et musical d’un territoire, représenté ici comme un réseau interconnecté d’acteur·ices, de lieux de diffusion et de création.
Yasmine Madec, graphiste et musicienne à la conception de cette cartographie illustrée par Capucine Barbaud, explique la démarche : « L’idée était de faire une carte plus libre et différente, avec moins de données ou de chiffres, mais avec une approche plus sensible, afin de raconter tout ce dynamisme, les moments festifs et rassembleurs. Il y avait cette idée de vibration, de fourmillement et d’énergie qui se propage sur tout le territoire. Montrer toute la richesse et la diversité des évènements qui sont accessibles et donner envie, tout simplement. »

La ruralité, réseau d’expérimentation artistique et de lien social
Écrit par le journaliste Hugo Ruher, la carte est accompagnée d’un récit qui débute par une enquête sur la légende autour de la fête de la musique et sa naissance supposée dans un village de l’Entre-deux-Mers. Elle débouche sur ce qui deviendra un vaste réseau d’associations culturelles, d’école de musiques, d’orchestre et de festivals en tout genre, entre jazz, rock, techno ou folk, musique baroque ou traditionnelle.
Devenant une terre d’accueil pour artistes et musicien·nes, professionnel·les ou en devenir, les évènements et les collaborations se sont multipliées et coexistent aujourd’hui dans un réseau de structures de création et de diffusion musicales.

Que ce soit par l’itinérance avec Slowfest, la valorisation de lieux insolites au Charron’ Stone festival dans les anciennes carrières de Lugasson, ou de nouveaux espaces hybrides comme les tiers-lieux, ces territoires se révèlent comme des laboratoires où se réinventent les manières de créer, diffuser et partager la culture.
Loin des clichés sur la ruralité, l’équipe d’Ismée a voulu rendre visible cette effervescence et ce qui en fait sa particularité : « Nous voulions montrer que ces territoires sont hyper riches et actifs de plein de manières différentes. Et puis, c’est un circuit, un réseau et dès que tu commences à creuser un peu, il y a énormément de choses qui se passent mais qui ne sont pas forcément très connues en dehors du local. Tous les événements fonctionnent plutôt bien et le public est là ».

Une carte pour s’identifier, participer et « faire ensemble »
Comment mettre en carte un tel réseau ? Entre écoles de musique, chorales ou fanfares, festivals, cafés associatifs et guinguettes ou encore structures qui accompagnent la professionnalisation des artistes, ce sont les lieux d’écoute et de diffusion qui ont été privilégiés pour la version papier.
Et c’est une carte en ligne qui permettra d’accueillir les autres structures professionnelles, d’apprentissage ou de création. Sur le site, une playlist accompagne en musique cette carte participative et une série de portrait permet d’aller à la rencontre des acteur·ices présenté.es dans l’illustration.

Le site rend aussi compte d’événements comme le festival de la Kermade dans les jardins Whyte-Venables à Dieulivol, qui montrent le lien fort avec le territoire. Partout des lieux anciens ou insolites sont réappropriés pour en faire un terrain d’expression et de cohésion, comme l’indique Yasmine Madec : « Que ce soit les anciens chantiers navals où répète la fanfare Tramasset, les bords de Garonne pour le festival des Fifres, la cité médiévale de Rions ou la fête du Pressoir à Targon, il y a toujours un lien très fort entre le territoire et l’activité qui s’y passe. En quinze ans de concerts j’ai découvert plein d’endroits magnifiques au bord de l’eau, dans la campagne ou dans d’autres lieux uniques qu’on ne trouve pas au cœur des villes. »

La carte est un très bon moyen aussi pour discuter, créer des échanges et faire participer les gens.
Yasmine Madec
Réaliser que l’on a la possibilité de s’exprimer, de chanter ou jouer au sein d’une formation musicale c’est aussi ce que permet la cartographie d’activités artistiques pour aller parfois au-delà d’idées reçues ou même de ses propres interdits, comme le raconte Yasmine : « Deux des personnes rencontrées dans des chorales et avec qui j’ai discuté me disaient « je pensais que ce n’était pas pour moi la musique, juste un truc pour les fêtes ». Mais un jour, elles réalisent qu’il existe une formation de chants polyphoniques des Balkans ou une autre en langue occitane, elle se mettent à chanter et adorent ça. La carte, ça permet aussi de se rendre compte qu’il y a un truc tout près de chez soi, ça incite à aller voir et à participer. »

Et puis il y a les réactions, le fait de s’identifier à un lieu et d’en parler, de témoigner, de réagir comme le raconte Yasmine : « La carte est un très bon moyen aussi pour discuter, créer des échanges et faire participer les gens. On peut se relier à de vrais lieux, ne pas rester derrière son écran mais être ensemble, avec les autres et c’est ça qui est important. Certain.es se déplacent sur les lieux aperçus sur la carte et réagissent sur les réseaux, postent ou prennent des photos. Quand on s’intègre à une carte, on s’intègre à un territoire. C’est ça qui est intéressant aussi dans l’optique de la cartographie, c’est qu on est situé quelque part. On ne parle pas dans le vide, on est dans du concret. »
« Précieux mais précaire » : montrer pour mieux résister
Mais derrière le ton festif et le clin d’œil à Dalida dans le titre « Laissez-moi danser », le projet porte aussi un message de mobilisation. Il rappelle que la vitalité culturelle repose avant tout sur un tissu de petites structures, animées par l’engagement de bénévoles et de passionnés. Cette richesse, nourrie par une énergie collective considérable, demeure pourtant très vulnérable, dépendante des subventions, du public et des choix politiques.

L’annulation du festival « Ouvre la voix » ou les débats récents autour de la programmation culturelle de Saint-Loubès illustrent cette précarité, comme le rappelle Yasmine dans son enquête : « Il y a une grande richesse, mais elle est aussi précieuse que précaire. À Saint-Loubès, la nouvelle municipalité, à peine élue, a voulu annuler toute la saison culturelle de la Coupole. Les gens ont réagi, il y a eu de grosses manifestations et la décision a été reportée à l’année prochaine. Mais on voit bien que ça ne tient à pas grand-chose. »
Faire une carte, ça sert à montrer toutes ces initiatives, à les mettre en exergue et à faire prendre conscience de la valeur de ce qui existe.
Yasmine Madec

La cartographie apparaît alors comme un outil pour rendre visible une richesse culturelle locale parfois méconnue, y compris de ceux qui vivent sur le territoire. Elle donne à voir la diversité des évènements portés par les associations, les bénévoles et les passionné·es, tout en rappelant leur fragilité et le risque de voir disparaître certaines d’entre elles, faute de soutien.
Comme le résume son autrice : « Faire une carte, ça sert à montrer toutes ces initiatives, à les mettre en exergue et à faire prendre conscience de la valeur de ce qui existe. Et avec les liens qui se créent entre les personnes, les projets et les lieux, l’enjeu est aussi de révéler cette capacité à s’ancrer dans un territoire, à expérimenter et à faire ensemble »
