APE AMP : « Écrire sur les fleurs et l’amour nous semblerait artificiel »

Sasha Gloomkvist et Andrei Ivanov sont musiciens. Ils ont fui la Russie de Vladimir Poutine quelques semaines après le début de l’invasion de l’Ukraine par leur pays le 24 février 2022. Passés par Erevan où beaucoup de russes se sont exilés, ils sont ensuite arrivés à Bordeaux pour s’y installer. Ici, plusieurs acteur·ices de la scène musicale locale vont les accueillir et faire preuve de solidarité, à commencer par le collectif Flippin’ Freaks, où le duo – sous le nom d’APE AMP – vient de publier son premier EP. L’apathie de leurs compatriotes face aux atrocités de la guerre de leur pays contre l’Ukraine, les difficultés liées à leur installation à Bordeaux, le rôle de la musique dans une telle période : Sasha et Andrei reviennent dans cet entretien pour Le Type sur leur parcours citoyen et artistique.

Comment est né APE AMP dans ce contexte ? 

Sasha Gloomkvist : Nous avons tous les deux joués dans des groupes pendant la majeure partie de notre vie. Après avoir quitté la Russie, nous avons passé deux ans en Arménie, où nous avons formé nos propres groupes et organisé des concerts. Lorsque nous avons envisagé de nous installer en France, lancer un nouveau projet ne faisait même pas l’objet d’un débat pour nous : nous avions simplement besoin de continuer à nous exprimer.

Andrei Ivanov : Tous nos projets précédents avaient pris fin, et nous avions vraiment besoin de continuer à créer. De plus, j’avais toujours rêvé de monter un duo, car c’est plus facile de se coordonner, de jammer et d’écrire de la musique de cette façon. Nous avons décidé il y a deux ans de créer deux projets sous des formats différents. Nous travaillons toujours sur le second. Depuis, tout se passe comme prévu.

Vous aviez déjà une expérience en Russie : qu’est-ce que vous avez laissé derrière vous en partant ? 

SG : Nous avions tous les deux nos propres projets. J’avais un groupe de post-hardcore appelé Bordge – nous avons joué ensemble pendant environ 10 ans, sorti trois albums studio et fait des tournées à travers la Russie et l’Europe. À différentes périodes, j’ai également joué de la batterie dans le groupe de noise rock Mraz (Мразь) et de la guitare dans le collectif stoner Lucifer in the Sky with Diamonds. Curieusement, Andrei et moi travaillions dans le même studio, mais nous ne nous sommes rencontrés qu’à Erevan – c’est dire à quel point la scène musicale moscovite était dense et active à l’époque. Quant à l’Arménie, j’y ai fondé le groupe de noise rock Davachanner, qui a existé jusqu’à notre départ.

AI : J’ai travaillé comme ingénieur du son au DTH Studio, l’un des hauts lieux de la musique alternative en Russie. J’ai eu la chance de travailler avec presque tous les groupes de noise rock du pays. J’avais aussi un groupe appelé IBN (ИБН). Nous avons joué ensemble pendant environ huit ans et sorti six albums couvrant un large éventail de genres, du post-hardcore au trip-hop.

Le 24 février 2022 (date de début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, ndlr) a marqué un véritable tournant : il y a clairement un « avant » et un « après ».

Sasha Gloomkvist (APE AMP)

À quel moment la décision de quitter le pays est-elle devenue inévitable ?

SG : Comme pour beaucoup de gens, le 24 février 2022 (date de début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, ndlr) a marqué un véritable tournant : il y a clairement un « avant » et un « après ». Nous avons eu l’impression que le sol s’était dérobé sous nos pieds : tout ce que nous avions construit jusqu’alors semblait anéanti, et l’avenir nous semblait sans issue.

Parallèlement au début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le gouvernement russe a adopté plusieurs lois ouvertement répressives qui ont de fait banni la liberté d’expression, de réunion et de la presse. Quelques jours plus tard, un ami m’a dit qu’il s’envolait pour l’Arménie et m’a proposé de l’accompagner. Les mains tremblantes, j’ai acheté un aller simple. C’est à ce moment-là qu’un nouveau chapitre de ma vie a commencé.

AI : Le jour où j’avais prévu une session d’enregistrement, une grande manifestation anti-guerre avait lieu à Moscou. J’ai demandé au groupe de se joindre à moi pour la manifestation plutôt que d’enregistrer, et ils ont accepté. La manifestation a été rapidement et violemment dispersée. Alors que nous fuyions la police, nous nous sommes précipités dans le premier hôpital que nous avons vu. Alors que nous nous cachions à l’intérieur, le personnel et les patient·es nous ont ouvertement insultés pour notre position anti-guerre et ont appelé la police.

J’ai compris qu’une résistance de masse contre la guerre était impossible : de nombreux Russes la soutenaient, et ceux qui s’y opposaient étaient brutalement réprimé·es.

Andrei Ivanov (APE AMP)

À ce moment-là, j’ai compris qu’une résistance de masse contre la guerre était impossible : de nombreux Russes la soutenaient, et ceux qui s’y opposaient étaient brutalement réprimés. J’avais cru qu’une guerre à grande échelle contre l’Ukraine serait inacceptable pour mes concitoyen·nes en toutes circonstances. Mais même le patron du studio m’a demandé de le dédommager pour la session d’enregistrement annulée.

J’ai reçu beaucoup de soutien de la scène locale en arrivant à Bordeaux.

Andrei Ivanov (APE AMP)

Dans quel état d’esprit êtes-vous arrivés à Bordeaux ?

AI : Mon installation à Bordeaux marquait mes premiers pas en Europe. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’ai reçu beaucoup de soutien de la scène locale, notamment de la part de Thoineau Palis (TH da Freak, ndlr), Alexis Deux-Seize (Pretty Inside, ndlr), Ruth Geronimo et Stéphane Gillet. Un immense merci à eux. Malgré toutes les difficultés, quotidiennes ou juridiques, j’étais inspiré par mon arrivée en France et impatient de m’intégrer à la scène musicale locale : organiser des concerts et jouer dans des groupes.

SG : Repartir de zéro a été difficile. Même si nous sommes partis pour l’Arménie dans un climat de chaos et d’incertitude, ce déménagement a été à bien des égards plus facile en raison du contexte post-soviétique du pays. Ici, en revanche, nous avons été confrontés à une langue et une culture totalement nouvelles.

Notre arrivée à Bordeaux a été dure, mais l’équipe des Flippin’ Freaks a toujours été là pour nous et nous a aidés à garder le moral.

Andrei Ivanov (APE AMP)

Comment se sont déroulés vos premiers mois à Bordeaux ?

AI : J’ai passé deux semaines dans le grenier de Stéphane et Ruth pendant que je cherchais un appartement à louer. Je sais que ce n’est pas une mince affaire, même pour les habitant·es de la ville. Pour les migrant·es, c’est presque impossible. Nous avons tout de même eu la chance de rencontrer des personnes bienveillantes qui comprenaient notre situation et étaient prêts à nous louer un logement. Ça a été assez dur, mais l’équipe des Flippin’ Freaks a toujours été là pour nous et nous a aidés à garder le moral.

SG : Ça a aussi été très difficile pour ma femme et moi de trouver un appartement, mais au moins nous avions Andrei et Katya (la femme d’Andrei), qui avaient emménagé six mois plus tôt et nous ont aidés à nous installer.

Quels ont été les principaux défis auxquels vous avez été confrontés, sur le plan administratif, social, matériel ?

SG : Notre type de permis de séjour n’est pas harmonisé d’une préfecture à l’autre, et il doit être renouvelé tous les six mois. À Bordeaux, en particulier, cela s’avère plus difficile que dans d’autres régions. C’est là notre principal défi administratif.

AI : Le principal défi social, c’est la langue. Nous l’apprenons activement et communiquons beaucoup avec les musiciens locaux, mais nous comprenons que nos interactions pourraient passer à un tout autre niveau si nous parlions mieux le français.

Dans une vie marquée par des changements constants et radicaux, la musique est l’une des rares choses qui nous aident à garder la tête froide.

Sasha Gloomkvist (APE AMP)

En quoi votre projet musical vous a-t-il permis de vous reconstruire ?

SG : Dans une vie marquée par des changements constants et radicaux, la musique est l’une des rares choses qui nous aident à garder la tête froide. Pour nous, c’est un moyen essentiel d’exprimer tout ce que nous traversons. Même si, pour être honnête, une thérapie ne ferait sans doute pas de mal non plus !

Quel rôle la musique a-t-elle joué pour vous pendant cette période ?

SG : La musique et tout ce qui s’y rapporte ont été une véritable bouée de sauvetage pour nous ces quatre dernières années. En Arménie, nous avons commencé par un festival caritatif réunissant plus de 20 artistes sur quatre scènes, que nous avons organisé en seulement une semaine et demie. Après cela, nous sommes passés à des concerts avec des artistes de renom devant plus de 2 000 personnes, ainsi qu’à des tournées avec A Place to Bury Strangers et Drab Majesty, tout en continuant à développer nos propres groupes. Il y avait peut-être toujours une part d’évasion là-dedans : nous savions que si nous nous arrêtions, nous nous retrouverions seuls alors que le monde s’embrasait autour de nous.

À l’heure actuelle, écrire sur les fleurs et l’amour nous semblerait artificiel.

Andrei Ivanov (APE AMP)

AI : Au cours des quatre dernières années, il a été difficile de se concentrer sur la créativité. Pour moi, c’était autrefois quelque chose qui m’apportait du plaisir, mais il est difficile de ressentir cela dans de telles circonstances. Finalement, j’ai réalisé que j’avais tellement de mal à gérer mes émotions que la musique était devenue le seul moyen efficace d’exprimer tout ce qui s’était accumulé. Donc, au sens figuré, nous « vomissions » de la musique.

Votre musique véhicule-t-elle un message politique ?

SG : Nous chantons ce qui nous préoccupe le plus ; il est donc évident que nous ne pouvions pas éviter d’aborder la politique, la guerre et les migrations.

AI : À l’heure actuelle, écrire sur les fleurs et l’amour nous semblerait artificiel.

Votre musique est très intense et dense, est-ce un moyen d’exprimer ce que vous avez vécu ?

AI : Pour moi, la musique extrême fonctionne mieux aujourd’hui que jamais. Je constate la même chose chez mes collègues qui sont restés en Russie.

SG : Pour nous, ce projet est un terrain d’expérimentation. Je suis content qu’on ait réussi à obtenir un son aussi lourd avec seulement deux instruments, mais je suis sûr que sur ce premier album, on n’a fait qu’effleurer la surface. Les prochains albums seront encore plus lourds et plus étranges.

Pourquoi avez-vous choisi de ne pas inclure de guitare dans votre musique ?

AI : C’est justement le but : nous sommes tous les deux avant tout des guitaristes. Pour nous, c’est donc un défi de créer des morceaux puissants avec un dispositif minimaliste. Si ça marche comme ça, alors ça marche vraiment.