À Bordeaux comme ailleurs, l’éclosion d’un écosystème informationnel autour du rap accompagne la popularité croissante du genre. Entre agrégation de communautés et soutien aux artistes de leur ville, ces plateformes émergentes jouent un rôle important dans le développement de cette scène musicale locale. Analyse.
Depuis plusieurs années, le rap et ses différentes déclinaisons (drill, trap, dancehall…) est le genre musical le plus écouté en France (une étude du Centre National de la Musique de 2024 indique qu’en terme de streaming il « demeure le genre prépondérant avec 42% des écoutes »). Pour accompagner cette popularité, de nombreux médias nationaux et locaux spécialisés sur le rap ont émergé sur différents supports, notamment sur les réseaux sociaux, permettant aux amateur·ices de cette culture de suivre son actualité, de Grünt à Booska-P, L’Abcdr du son, Mosaïque ou Kultur.
Au niveau local, des plateformes ont aussi vu le jour ces dernières années pour relayer, soutenir et promouvoir les scènes rap d’une ville en particulier. À Paris, on peut penser à Rapdecheznous ; à Lyon à l’antenne locale de la radio Générations ou le site Septième ; à Marseille à la page Instagram Actu Rap Marseillais… Qu’en est-il à Bordeaux ?
Aux origines des médias rap bordelais
Dans les années 1990 et au début des années 2000, le rap à Bordeaux – comme dans d’autres villes – manque cruellement de médiatisation. Les artistes de la scène locale ne disposent pas des relais que l’on connaît aujourd’hui. Peu de presse écrite et de radios grand public s’intéressent à cette scène. La presse culturelle spécialisée est quasi inexistante. Internet n’est pas encore vraiment un outil de diffusion. Pour se faire connaître, les rappeurs, rappeuses et collectifs bordelais doivent créer leurs propres circuits et outils.
C’est dans ce contexte que des initiatives comme vraitruc.com ou Represent, le premier fanzine bordelais dédié au rap, voient le jour. Ces supports permettent alors de relayer les nouvelles sorties d’artistes, de présenter les talents émergent·es de cette scène et de créer une communauté autour de la scène rap bordelaise.
Les radios locales, en particulier BlackBox, fondée en 1991, sont alors des vecteurs essentiels pour les artistes. Plus de trente ans plus tard, des radios spécialisées comme Wanted Radio ou des émissions comme VERTIGO de Radio Campus permettent toujours aux talents bordelais de se faire entendre, de promouvoir leurs concerts et d’entrer en contact avec leur public. D’autres médias ont aussi pris le relai pour mettre en lumière cette scène, sur papier ou en ligne.

L’écosystème média rap bordelais : multiplateformes
En lien avec la popularité croissante du genre, de nombreux médias bordelais ont fait surface ces dernières années pour combler ce manque de médiation, avec pour objectif de mettre en avant la scène rap locale. Portées par une nouvelle génération d’acteur·ices, ces projets incarnent le désir de passionné·es d’offrir à leur scène les relais qu’elle mérite, toutes plateformes confondues.
De base, je suis une fan de rap et de concerts. Souvent, mes ami·es me demandaient quel·les artistes j’allais voir. De là est venue l’idée de leur faire tout un programme !
Anne-France (Fondatrice de TURF)
C’est le cas du média TURF. Fondé en 2024 par Anne-France et Léa, il propose un agenda qui répertorie chaque mois les concerts de rap proposés dans les différentes salles de la ville. Toutes les deux sont parties du constat que le meilleur moyen de découvrir et de soutenir un artiste, c’est de le voir en live : « De base, je suis une fan de rap et de concerts. Souvent, mes ami·es me demandaient quel·les artistes j’allais voir. De là est venue l’idée de leur faire tout un programme ! » explique « AF ».

Pour Anne-France, le rôle de TURF est de créer une communauté autour du rap à Bordeaux, de créer du lien entre les acteur·ices et surtout d’inciter les publics à se rendre à des concerts : « Il se passe beaucoup de choses à Bordeaux. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui l’information est plus accessible qu’avant ». Cette volonté de structurer et de rendre visible la scène locale passe aussi par un travail sur la manière dont l’information est présentée et incarnée visuellement.
Des nouveaux médias aux univers graphiques affirmés
Le design graphique prend une place importante dans l’univers de ces nouveaux médias spécialisés. Les choix esthétiques prolongent l’univers des artistes mis·es en valeur par ces plateformes et permet de structurer l’écoute ou l’information transmise. Une dimension que l’on retrouve directement dans les choix de TURF.

Pour imaginer l’univers de cet agenda dédié au rap, TURF puise à la fois dans l’ambiance des PMU et des courses hippiques, mais aussi dans les codes visuels des affiches d’événements de campagne – grosses typos, couleurs fluos –, avec l’idée de « créer quelque chose de très populaire qui rassemble les gens ». Le média s’est également inspiré de PUNK FLUID, agenda bordelais spécialisé punk réalisé en risographie.
Ayant la volonté de créer chaque mois un objet physique à la fois original et unique, Anne-France et Léa sélectionnent un·e artiste local·e différent·e, illustrateur·ice ou graphiste, pour produire l’agenda avec son propre style : « Au-delà de mettre en avant des concerts ou des artistes, travailler la dimension graphique de notre agenda contribue à démocratiser l’art peu accessible qu’est la sérigraphie. » Ce choix de revenir au papier, à l’objet imprimé, permet aussi de créer un pont direct avec les fanzines et les premiers magazines rap, ces supports souvent artisanaux, qui circulaient avant l’ère du digital. TURF défend ainsi une approche physique et locale : un format où le rap s’ancre dans une culture graphique et vivante.
Il y a malheureusement assez peu d’espaces de valorisation pour les artistes émergent·es.
Théo Toussaint (Chargé de communication de TACK)
Promouvoir l’émergence au niveau local
TACK s’inscrit dans cette même démarche de promotion de la scène culturelle et rap émergente au niveau local. Né en 2020 par l’envie d’un groupe d’ami·es de créer un « journal culturel émergent », ce média se découvre à la fois en version papier mais aussi en ligne avec des articles, un podcast ou encore des interviews.

Pour le design de chaque numéro, l’équipe du journal donne elle aussi libre cours à un·e artiste bordelais·e émergent·e : « On a des illustrations qui sont spécialement faites pour le journal, puisque l’idée est de mettre en avant des artistes émergent·es bordelais·es. » Pour l’équipe de TACK, la motivation est claire : offrir aux artistes de Bordeaux un espace pour mettre en lumière leurs projets. Une nécessité, selon Théo Toussaint, chargé de communication du média, pour qui « il y a malheureusement assez peu d’espaces de valorisation pour les artistes émergent·es. »
D’autres médias ou chaînes ont également vu le jour ces dernières années pour valoriser cette scène rap locale. Portées par des équipes souvent bénévoles, ces initiatives – comme Bordel, Les Bons Crus… – ont parfois pu rencontrer des difficultés pour structurer leur modèle et ainsi assurer leur pérennité.
Mon objectif, c’est de retranscrire en essayant de rendre le récit cool à lire.
Clément Bouillé (alias Bouye, Journaliste rap et rappeur)
Au sein de l’écosystème rap bordelais, difficile de passer à côté de Clément Bouillé, également connu sous son alias Bouye. Journaliste indépendant pour Le Type, JunkPage mais aussi Sud Ouest et rappeur lui-même, il occupe une place rare : à la fois observateur, relais médiatique et acteur direct de la scène. Grâce à cette position hybride, il navigue entre les artistes, les médias et les publics, de quoi faire de lui une sorte de « Mehdi Maizi bordelais » comme il s’amusait lui-même à se qualifier dans son titre « Egotrip ». Un surnom pas totalement incohérent compte tenu de sa fine connaissance du territoire et sa capacité à mettre en lumière de nouveaux profils émergent·es au niveau local.

À travers ses articles, Bouye entend vouloir « retranscrire en essayant de rendre le récit cool à lire », cherchant à raconter les trajectoires plus qu’à simplement présenter des projets. Sa manière d’aborder le rap bordelais repose sur une curiosité constante. Un chemin qui n’a pas toujours été simple à tracer : au début de son parcours, il confie que, ne connaissant pas encore bien la scène rap bordelaise, il a dû commencer par explorer les réseaux d’artistes. C’est en commençant à en suivre certain·es, à découvrir leurs collaborations et connexions qu’il a peu à peu réussi à dresser une cartographie précise des acteur·ices de la scène rap bordelaise.
Une veille ancrée dans le territoire
Pour chacun de ces acteur·ices, il est indispensable de faire une veille constante sur la scène rap locale, des artistes de la scène émergente, des concerts à venir… Une telle pratique repose sur des méthodes variées et permet à ces plateformes de poursuivre leur travail d’information sur cet écosystème encore trop peu médiatisé.
Pour TURF, cette collecte d’informations s’opère en deux temps : d’abord une observation des programmations rap des salles, des bars et des lieux culturels de la ville puis par un travail de réseau. C’est le cas également pour TACK et pour Bouye qui sélectionnent les informations circulant via les newsletters des salles, les messages directs d’artistes, d’organisateur·ices mais aussi grâce aux échanges constants au sein d’un entourage déjà investi dans la scène rap

Chez TACK, la veille est collective. Les propositions sont discutées en équipe, les questions d’interview sont élaborées ensemble, et un vote permet de choisir les projets qui seront valorisés. Le journal assume de privilégier les artistes émergent·es plutôt que « mainstream », en veillant à ce que leurs projets aient déjà quelques EPs ou sorties. Cette approche territoriale et collaborative permet au média de refléter la scène rap bordelaise dans toute sa diversité et d’accompagner l’émergence de nouveaux talents. Cette veille s’accompagne par ailleurs de choix éditoriaux, guidés par des valeurs : n’importe quel·le artiste n’y sera pas relayé·e, notamment si certaines de leurs pratiques entrent en contradiction avec l’ADN du média.
De l’importance de « faire circuler l’information »
Au sein de SMAC (Scène de musiques actuelles) comme Le Rocher de Palmer, certain·es se doivent de veiller sur cette actualité. C’est le cas de Zoé de la Taille, programmatrice de concerts rap et chargée d’accompagnement pour cette salle de Cenon. Dans le cadre de ses missions, elle passe du temps à repérer des artistes et détecter l’émergence de nouveaux profils. Pour cela, elle confie s’appuyer largement sur des dispositifs de tremplins comme le Buzz Booster dont elle fait partie, ainsi que le Tremplin des Deux Rives ou encore Les Inouïs du Printemps de Bourges.
« Quand il y a 80 candidatures, je les écoute toutes au moment des sélections », nous explique-t-elle, soulignant l’importance de ces temps d’écoute pour rester au contact de la scène locale. C’est d’ailleurs par ce biais qu’elle découvre parfois de véritables coups de cœur : « Ça peut arriver qu’un·e artiste ne soit pas sélectionné par le jury, mais que j’ai vraiment un coup de cœur pour lui ou pour elle. Auquel cas je peux programmer d’emblée l’artiste sur une première partie, quelques mois plus tard. »
Je me demande comment on pourrait mieux faire circuler l’information, pour que les artistes sachent qu’il existe des dispositifs et des personnes pour les accompagner dans le développement de leur projet.
Zoé De La Taille (Programmatrice de concerts rap et chargée d’accompagnement au Rocher de Palmer)
Au-delà de ces dispositifs, Zoé de la Taille veille à « tout ce que le tissu local peut fournir ». Elle explique s’informer pour cela via les dispositifs d’accompagnement d’autres SMAC, ou « via des médias comme Le Type ou TURF, via les festivals locaux, dont Assonances » où elle a été invitée comme marraine. Si certain·es artistes la contactent directement, d’autres passent encore sous les radars : « Parfois je découvre des artistes et je suis surprise de la qualité de certains projets. » Un constat qui l’amène à s’interroger : « Je me demande comment on pourrait mieux faire circuler l’information, pour que les artistes sachent qu’il existe des dispositifs et des personnes pour les accompagner dans le développement de leur projet. »
Des formats pensés pour valoriser et informer
En 2023, l’équipe de TACK imagine le format Pagaille, une émission de radio enregistrée en direct puis remontée en podcast, entièrement centrée sur le rap. L’objectif était de créer « une émission rap tous les jeudis » afin de proposer une couverture régulière de la scène locale et indépendante. Contrairement à d’autres émissions thématiques, Pagaille privilégie une approche basée sur les sorties récentes et les projets émergents : « On voulait prendre une approche par sortie, pour nous permettre de travailler autour des nouveautés et sur des projets un peu plus indépendants, un peu moins valorisés par la presse nationale ou culturelle. »

L’organisation du format est collégiale : le vendredi, l’équipe compile toutes les sorties qui ont retenu leur attention, puis le week-end est consacré à l’écoute et à la sélection des projets. « Le lundi, on échange sur les projets qui nous ont le plus plu, avant de voter pour sélectionner ceux qui seront présentés dans le podcast. » Chaque émission commence par une introduction contextualisant l’artiste et l’album, suivie d’une discussion et d’une écoute collective.
Les invité·es ne se limitent pas aux artistes de la scène musicale : « Ça peut-être des photographes, graphistes, tourneurs, DJs, producteur·ices… » L’idée est de valoriser l’ensemble des acteur·ices de la scène bordelaise et de créer du lien entre des microcosmes souvent cloisonnés. Pagaille agit ainsi comme un véritable annuaire et plateforme de mise en relation pour la communauté locale.

Du côté de TURF, le média propose un format éditorial original : un agenda mensuel consacré au rap bordelais. Chaque mois, l’agenda présente les dates des concerts à venir, les artistes de la scène locale à suivre, ainsi qu’un « tiercé gagnant » mettant en avant trois projets et artistes à ne pas manquer. L’agenda est disponible en physique, mais son contenu est également relayé sur le compte Instagram du média, pour que les fans de rap ne puissent rater aucun concert à Bordeaux.
TURF collabore aussi avec d’autres acteur·ices de la scène locale pour enrichir ses formats événementiels. Des partenariats avec Archi Pop Records, disquaire bordelais, et Urban Batard, collectif pluridisciplinaire d’art visuel et de rap bordelais, donnent ainsi lieu à des événements qui mettent en avant la scène locale, créant ainsi une continuité entre l’agenda et la pratique live du rap.

De son côté, Clément Bouillé propose des formats journalistiques variés. Dans Rapline, chez Junkpage, il sélectionne par exemple régulièrement des concerts rap à ne pas manquer à Bordeaux, qu’il présente également sur le compte Instagram du média. Dans ses articles pour Le Type, notamment via la série Le Type de Rap dédié aux rappeurs et rappeuses de Bordeaux, il revient sur le parcours des artistes qu’il interroge : leurs projets, univers, vision sur la scène rap locale, tout en y ajoutant sa connaissance approfondie du rap bordelais et de son histoire.
Le rôle de Bouye va bien au-delà de la simple transmission d’information : il cherche à partager une histoire et à faire découvrir des rappeurs et rappeuses émergent·es. Cette approche souligne l’importance de son travail et de sa vision du rap, qui participent activement à faire grandir et faire connaître la scène rap bordelaise. Plus récemment, il a aussi lancé ses propres vidéos en format vlog sur sa propre page Instagram.
Vers un nouvel écosystème médiatique du rap bordelais?
Malgré une scène rap longtemps sous-médiatisée, des initiatives locales inventent ainsi de nouvelles manières de relayer l’information et de valoriser les artistes. Qu’il s’agisse de TURF, avec son agenda mensuel et ses collaborations, du journal TACK et ses formats radio Pagaille, ou de journalistes comme Bouye, ces acteur·ices participent à faire vivre la scène rap au niveau local.
Ils et elles créent du lien entre les différent·es acteur·ices de la scène, favorisent la découverte et encouragent le public à s’y intéresser. La création de formats éditoriaux diversifiés permet de donner au rap bordelais une visibilité qu’il n’avait pas encore et de renforcer sa légitimité face aux médias nationaux. Comme le souligne Anne-France de TURF, « Il y a plein d’initiatives, d’assos et de collectifs à Bordeaux. Il y a vraiment quelque chose qui est en train de changer : on commence à réinventer les façons de communiquer, de consommer la musique et d’assister aux concerts. »
