Cheeko : « Je ne me suis jamais senti aussi entouré en faisant de la musique »

Présent depuis une dizaine d’années à Bordeaux, Cheeko, ancien membre du groupe Phases Cachées, traîne sa bonne humeur communicative d’événements en événements. Et alors que la campagne de financement participatif de son nouvel album arrive à son terme ce dimanche, Le Type est allé lui poser quelques questions. Sa campagne Ulule, ses inspirations, sa nouvelle façon de penser la musique, le rap bordelais… entretien avec un vrai passionné.

Crédits photos : axeltakevidos et friperie_sauvage

Le Type : Tu as décidé de faire une campagne de financement participatif pour ton nouvel album. Pourquoi ce choix ? 

J’ai toujours eu envie de faire un album avec des musiciens. J’ai souvent fait des scènes avec des zicos, mais jamais d’album. Et j’avais un peu envie de changer. Sauf que quand tu proposes ce genre de projet à des labels, où tu dis que tu vas enregistrer des titres avec des instruments, on te répond que ça coûte cher. J’ai quand même essayé de faire le tour des quelques labels que je connais, mais sans résultat.

Auparavant, mes contrats avec le label Baco Records, que ce soit en solo ou en groupe, se sont terminés. J’ai fait six albums avec eux. Ça fait 13 ans de vie commune, avec ses hauts et ses bas… Mais on s’est quittés à l’équilibre, et en bons termes. À tel point qu’il y a plein de gens de chez Baco qui ont participé au Ulule. Je les remercie d’ailleurs beaucoup, ça me touche. Ils pensent humain avant business

Avec les ateliers d’écritures et les animations de soirées comme les Space Jam au Pas de Lune, j’ai cumulé un peu d’argent avec mon association. Et comme j’ai pas mal tourné avec Fatbabs, j’ai renouvelé mon intermittence sans avoir besoin de toucher à cet argent. Du coup, je me suis retrouvé avec un petit pécule qui me permettait de commencer quelque chose. Alors je me suis lancé.

 Je redécouvre les gens autour de moi à travers cette campagne.

Cheeko

Cet album, j’avais envie de le faire chez Blanka, le gars de La Fine Equipe avec qui j’ai déjà bossé par le passé. Je me suis dit : vas-y, je paye une session là-bas, je ramène mes zicos, et on verra ce que ça donne. Résultat, on a fait de super morceaux. Mais on n’avait pas fini, et j’avais déjà dépensé pas mal d’argent. 

Volodia et Brarda, qui étaient avec moi dans le groupe Phases cachées, ont fait des campagnes Ulule qui ont marché. Je me suis donc dit : pourquoi pas moi ? C’est comme ça que je me suis lancé. Je redécouvre les gens autour de moi à travers cette campagne. Ça me redonne un gros dynamisme en termes de création de contenu, ce que j’avais un peu abandonné. J’y reprends du plaisir de ouf, et pas uniquement parce que je vois la cagnotte augmenter. Je reçois beaucoup de messages des gens. C’est un album que je fais solo, mais je ne me suis jamais senti aussi entouré en faisant de la musique.

Quatre ans séparent ce nouvel album du précédent, Miroir miroir, pour lequel on avait fait un épisode de notre série Le Type de Rap. Pourquoi avoir attendu autant de temps ? 

Ce temps-là, c’est le temps de se poser les bonnes questions, et de retrouver un entourage. En 2022, j’ai commencé à beaucoup travailler avec Finn, qui est mon batteur à la base, mais qui est multi-instrumentiste. Avec le temps, c’est devenu un peu mon gars de la musique. Il m’a accompagné dans le chemin que j’avais envie de prendre dans la musique à titre personnel. 

Toute ma vie, j’ai rappé sur des instrus qu’on m’a envoyées. Le prochain album, je suis à la base de beaucoup de compos, ce qui est tout nouveau pour moi. C’est une autre démarche. L’album sera plus musical. En parallèle, on bosse un live qui va dans ce sens-là. 

Les quatre ans, c’est aussi que je me suis demandé si c’était vraiment nécessaire de faire un nouvel album, alors qu’en toute transparence, le précédent n’a pas marché commercialement parlant. 

Toute ma vie, j’ai rappé sur des instrus qu’on m’a envoyées. Le prochain album, je suis à la base de beaucoup de compos, ce qui est tout nouveau pour moi.

Cheeko

Est-ce que les gens écoutent encore des albums en 2026 ?

Ça, je sais pas. Moi en tout cas, j’avais envie de faire un album, avec les mêmes musiciens, les mêmes instruments, un truc où tout est homogène dans la production. 

Après, dans ma com’, je réfléchis « single ». Il faut abreuver les réseaux. Et je me suis quand même mis une chouette déter’ sur les réseaux. En tout cas, pour ma part, je suis satisfait de ce que je fournis. Après, que ça prenne ou pas, ça, c’est autre chose. Mais j’aime bien la routine que ça a créé, j’aime bien la nouvelle démarche.

On peut critiquer à raison les aspects négatifs des réseaux sociaux, mais ça a quand même du bon sur certaines choses.

C’est ça. Après, je ne vais pas chercher à faire un truc un peu dans les codes de l’ère du temps. Ça fait vraiment maxi boomer de dire ça, mais je m’assume complet. Moi, c’est ça maintenant. Et en vrai, quelque part, ça a toujours été ça. Sauf qu’avant, je cherchais à me conformer un peu, à moi-même rentrer dans des cases que je me créais. Mais là, maintenant, c’est juste ma case. 

Je ne sais pas si je suis dans le vrai ou pas, mais j’ose espérer que les gens, quand ils écouteront le disque, ils se diront « ok, c’est une proposition qui est singulière ».

Quelles sont tes inspirations musicales pour ce nouvel album ?

J’ai toujours adoré Mac Miller, notamment ses disques qui sont plus instrumentaux. Et j’ai arrêté de me le cacher, mais je suis aussi un gros fan d’un certain hip hop des années 2010, genre Hocus Pocus ou Beat Assaillant

J’aime cette scène. C’est de la musique où je me sens bien. J’essaye rien, je suis dans ma zone de confort. Et c’est ça qui me plaît aussi. Je suis aussi dans un truc plus spontané. 80% du disque a été enregistré en 5 jours chez Blanka, avec trois musiciens et une choriste. Le titre « Hello », on l’enregistre en février, et il est sorti le 15 mai. J’ai jamais fait ça de ma vie, sortir un truc aussi vite.

À la fête de la musique, sur le plateau organisé par TURF à Café Sonore, j’ai joué des morceaux qui ne sont pas encore sortis. Pareil, je n’avais jamais fait ça. Avant, j’aurais attendu qu’il soit sorti, mixé…

J’ai une appétence pour les gens qui font les choses de manière indépendante.

Cheeko

J’y étais. Tu y as notamment joué en exclu un titre issu de l’album qui va sans doute faire parler… 

La seule chose que je peux dire dessus pour l’instant, c’est que c’est un morceau d’amour avec lequel je risque de me faire taper dessus par les droitards… Et potentiellement les rappeurs (rires).

Tu penses sortir l’album à quelle date ? 

Mi-novembre. Je considère avoir tous les morceaux. Il y a juste un ou deux trucs que j’ai encore envie de rajouter, peut-être un texte. Mais sinon c’est pratiquement terminé.

C’est de la musique où je me sens bien. J’essaye rien, je suis dans ma zone de confort. Et c’est ça qui me plaît aussi.

Cheeko

Parmi ces morceaux, il y en a un autre que tu as joué en exclu à la fête de la musique, c’est « Pour la culture ». Tu y dédicaces un peu toutes les salles de concert, les structures et les gens avec qui tu as travaillé. C’était important pour toi de faire un morceau comme ça ?

Important, je sais pas. Mais c’est vrai que j’ai une appétence pour les gens qui font les choses de manière indépendante, que ce soit des montages de festivals comme Assonances, ou Le Type et Okinka quand il s’agit de médias. J’aime bien les gens qui se donnent un petit peu pour faire vivre le truc, alors qu’en vrai, il n’y a pas d’oseille. Il n’y a rien à tirer à part la fierté de faire des choses. 

Il y a aussi un titre qui a déjà été dévoilé : c’est « Hello » avec Luca Ryo. Comment s’est faites la connexion avec lui ?

Je me rappelle même plus. Avec Luca, on a des potes en commun, tu vois, donc potentiellement, ça se rejoint à Saint-Mich’, ça boit un coup… je l’avais déjà vu sur un tremplin, et je m’étais dit que c’était vraiment bien. Il est accompagné par le label Blow Up, qui sont aussi les gars d’Assonance. C’est un bon gars, je trouve qu’il a une chouette vibe et moi ça me faisait plaisir de faire un morceau avec lui. Ce que j’aime bien avec ce morceau, c’est que vraiment, il est simple. Personne ne fait le prouveur. Il est juste good vibe. Et sans plus de questions.

Pour le visuel, on a trouvé une idée incroyable : on a loué un tandem à 30 euros, un truc à 15 euros pour le garder sur place, et c’était la fête. Franchement, on a bien rigolé. C’est une chouette rencontre.

La scène bordelaise ? De ce que j’en connais, moi je trouve ça chaud, qu’il y a plein de propositions qui sont super chouettes.

Cheeko

Au passage, qu’est-ce que tu penses de la scène rap bordelaise ? 

De ce que j’en connais, moi je trouve ça chaud, qu’il y a plein de propositions qui sont super chouettes. Gat et Yamä, ce qu’ils proposent, c’est maxi chaud. Beautiful Sad de Joey Larsé ça tue. Plae Casi aussi, c’est super américain. Maydo, il a sa patte, il est toujours bon dans ses sorties. Jeebs et Jester, ça découpe. Noham et toute son équipe aussi, ils ont leur univers. 

Et je la trouve relativement bienveillante. Après, soudé, ça, je sais pas. Parce que moi-même, je fais un peu aussi mon truc dans mon coin, donc je comprends que les gens avancent sans trop calculer les autres. Mais heureusement, il y a des gens comme Achraf à Barbey, ou Zoé au Rocher de Palmer, qui sont des gens rassembleurs, et qui arrivent à fédérer des trucs pour que tout le monde puisse partager.

Ça fait 10 ans que t’es à Bordeaux maintenant. Pas de retour à Paris prévu ?

Ah non, pas spécialement. Quand je vois la merde qui arrive, encore moins… Mon projet pour l’instant, c’est mener ma petite life tranquille, être dans un endroit dans lequel je me sens bien. J’aime bien mon Bordeaux, j’aime bien mes Capus, La Victoire, Saint-Mich’… là où je traîne, quoi. Mais après, peut-être que c’est pas dit qu’un jour… Je vais avoir 37 ans. L’âge avance, les envies de verdure avec. Avoir un chien… On aspire à cette paisibilité. Mais ça va, à Bordeaux, je me sens toujours bien accueilli. Les gens sont toujours sympas avec moi, du coup ça me fait plaisir.

Tu es un cas un peu à part : alors que pratiquement tous les rappeurs de Bordeaux veulent aller sur Paris, toi, tu as fait le chemin inverse.

Franchement, devoir être à Paris pour me rendre disponible pour tel ou tel attaché de presse, tel ou tel studio : ce sont des considérations qui me passent au-dessus. Parce que j’ai plus 20 ans, et parce que je sais aussi plus où je vais dans ma vie. Je construis mon album avec ma communauté, et ça me va très bien. Tu sais combien de streams il faut faire pour gagner 10 000 euros – ce que je demande avec mon Ulule – ? Bah gros, un paquet hein ! 

J’ai pas abandonné l’ambition de faire des choses. Mais par contre, l’idée d’expansion, c’est plus un truc qui me nourrit de ouf, tu vois. Moi j’ai juste envie de faire ce qui me fait plaisir, avec les gens qui veulent bien me suivre. Il y a même ma famille sur mon album… C’est ça qui m’intéresse. Faire des trucs organiques, même dans la conception. Des trucs où on a passé du bon temps entre humains, avec une guitare, autour d’une table, à faire un truc, sans réfléchir à 50 stratégies marketing. Ça, je le laisse aux autres, j’avoue. C’est vraiment pas contre vous les amis, mais c’est un sport qui ne m’intéresse plus que très modérément, même si je conçois qu’il existe.

Ça fait plus de 15 ans que tu fais du rap. Toujours autant passionné ?

Encore plus qu’avant j’ai envie de te dire. Je fais un album, il y a 13 musiciens dessus, c’est incroyable, on partage de purs moments. Et je compose, je m’intéresse à de nouvelles choses. 

Et puis moi, mine de rien, les ateliers, le coaching scénique, l’accompagnement avec les jeunes, comment ils se prennent le truc… j’aime bien voir ça. Ça me nourrit dans tous les sens du terme, physiquement et mentalement. Et c’est sincère, dans les deux sens. Pour moi, comme pour celui ou celle qui essaye. 

Ça fait 15 ans que t’écris des textes. Es-tu toujours inspiré ? Est-ce qu’il n’y a pas un moment où tu te dis, mais est-ce que j’ai pas déjà tout dit ? 

Toujours rien à dire, mais je le dis différemment (rires). Est-ce que c’est pas ça la musique finalement ? Est-ce que c’est pas faire des centaines de milliers de morceaux d’amour ? Et des centaines de milliers de morceaux où tu dis que le système est horriblement mal foutu ? Et faire des centaines de milliers de morceaux qui parlent de tristesse ? 

Toujours autant passionné après 15 ans de rap ? Encore plus qu’avant j’ai envie de te dire.

Cheeko

Est-ce que tu as une discipline par rapport à l’écriture ? Orelsan, lui, il dit par exemple qu’il se lève à 8h00 tous les matins pour écrire. 

Non, pas vraiment. Moi, le seul truc, c’est plus de me dire, peu importe mon état, peu importe ce qui se passe, que ce soit les bons, les mauvais moments, les moments moyens, les moments où je m’ennuie : la musique est une constante. Moi, effectivement, j’ai du mal à m’astreindre, à me dire, vas-y, tous les matins, je me lève et j’écris. Mais par contre, effectivement, tous les jours, on fait de la musique de X ou Y manière. 

Les gens qui t’ont vu sur scène seront tous d’accord pour dire que tu es très fort en impro’. Est-ce que c’est un truc que tu travailles ?

Pas assez. Des fois, je me sens bien rouillé. Mais par contre, sur scène, même si j’ai un show carré, il y a toujours un moment où je vais essayer de me mettre en danger volontairement. 

À la fête de la musique, une voiture a voulu passer à l’endroit où se déroulait le show. Certains auraient arrêté le morceau le temps qu’elle passe. Toi, justement, tu as joué avec ça.

C’est de la musique vivante mon gars ! On prend, on s’adapte, on fait. Et on reste… On ne lâche pas le truc. Alors moi, ça, c’est un truc qui m’aurait cassé les couilles. Dire vas-y, on arrête le morceau et tout ça. Justement, ça fait partie des aléas du direct.

Cette campagne, ce n’est pas qu’une histoire d’argent. On a été sincère dans la démarche jusqu’au bout. C’est fait par des humains, pour des humains.

Cheeko

Le mot de la fin ? 

En vrai, tout est écrit sur mon Ulule, le pourquoi du comment. On a essayé de faire quelque chose qui nous semblait logique, atteignable, fun. Il y a une mixtape de 10 titres avec Blanka et des featurings pour les contributeur·ices. Et si je devais dire une dernière chose : ce n’est pas qu’une histoire d’argent. On a été sincère dans la démarche jusqu’au bout. C’est fait par des humains, pour des humains.