Les introuvables non-introuvables du Japon sonore d’aurevoirgaba

L’artiste bordelais aurevoirgaba partage pour Le Type une sélection musicale dédiée au Japon. Alors qu’il propose depuis quelques semaines la résidence OTRO TEMPO à Bien Public, ses sets sont à la croisée de l’ambient, du downtempo, de l’électro, de la city-pop japonaise et du balearic espagnol.

« Cette sélection est pensée comme un territoire d’écoute plutôt que comme une simple liste de morceaux. Un ensemble de trajectoires sonores où se croisent ambient japonais, city pop, bandes originales et dérives électroniques. Ici, le Japon n’est pas un style unique, mais une superposition de couches.

Des architectures minimales de Hosono ou Yoshimura aux récits cinématographiques de Sakamoto et de l’univers de Lupin III, jusqu’aux textures plus urbaines et hybrides du city pop, du dub et des relectures contemporaines. Chaque morceau existe de manière autonome, mais participe à un même paysage étendu, où mémoire, espace et technologie cohabitent sans hiérarchie. Ce n’est ni une archive, ni une compilation nostalgique.

C’est une écoute construite comme une dérive : des sons « introuvables » non pas dans leur existence, mais dans leur agencement. Une manière de déplacer des œuvres connues pour révéler d’autres tensions, d’autres passages, et des continuités invisibles entre des scènes souvent séparées.

Une cartographie subjective du son japonais, entre design, émotion et espace. »

Haruomi Hosono – Original BGM (ambient / minimal concept / functional music)

« MUJI est né au Japon dans les années 1980 comme une réponse radicale à l’excès de marques et au bruit de la consommation, en proposant une idée de “no-brand” fondée sur la simplicité, la fonctionnalité et l’absence d’artifice. Dans cette philosophie s’est également construite une identité sonore, avec une musique d’ambiance créée pour ses magasins, ensuite réunie dans BGM 1980–2000.

Y où ont participé des musiciens comme Haruomi Hosono, qui ont traduit cette même pensée en son : des pièces minimalistes, douces et presque invisibles, pensées non pas pour se démarquer mais pour accompagner la vie quotidienne, comme un objet de plus dans l’univers MUJI. »

Kyōko Koizumi – Ongaku (Micro Wave) (j-pop / experimental pop / early house influence)


« Kyōko KoizumiKyon Kyon, l’une des grandes idoles de la pop japonaise des années 1980, entre ici dans un territoire inattendu sous la direction de Haruo Chikada, en croisant sa voix avec la culture house émergente.

En 1989, le projet ressemble presque à une anomalie, mais il devient aujourd’hui un point de bascule où le J-pop commence à se fondre dans les logiques de la piste de danse globale. Ce n’est plus simplement de la pop qui “teste” le house, mais un mélange plus étrange, entre acid, hip-house et textures digitales, qui déplace son image vers quelque chose de plus abstrait et nocturne. »

Hiroshi Yoshimura – Ogawa Ni Sotte (ambient / environmental / experimental)

« AIR (Air in Resort) de Hiroshi Yoshimura est un disque commandé en 1984 par SHISEIDO comme support promotionnel d’un parfum appelé AIR, pensé davantage comme un objet sensoriel que comme un simple vinyle : il était distribué avec un packaging vert, une pochette transparente et, dans certaines éditions, une goutte de parfum intégrée à l’emballage, ce qui faisait évoluer l’objet avec le temps et l’imprégnait d’une dimension olfactive.

Musicalement, Yoshimura y développe un ambient minimaliste très délicat, mêlant synthétiseurs et sons de nature, pour créer un espace idéal et imaginaire, proche d’un “resort” mental dans une seule expérience. »

Ryuichi Sakamoto – El Cucú (soundtrack / downtempo / electronic)

« Ryuichi Sakamoto et Pedro Almodóvar partageant le même univers ? En 1991, avec Talons Aiguilles, Sakamoto entre dans le cinéma du cinéaste espagnol avec une bande-son qui joue constamment entre deux registres : d’un côté, dans El Cucu 1, une atmosphère plus downtempo, presque suspendue, froide et très contenue ; de l’autre, dans El Cucu 2, une dérive vers une house japonaise plus pure, plus synthétique, comme si le son changeait de peau à l’intérieur même du film.

Cette tension s’accorde parfaitement avec l’univers d’Almodóvar, fait d’excès émotionnel mais aussi de maîtrise formelle, et Sakamoto fait exactement cela : il ne pousse jamais le drame, il le glisse en dessous, le maintient en équilibre, comme si Tokyo et Madrid partageaient un même plan sans avoir besoin de s’expliquer. »

Ichiko Hashimoto – Sculptured Blue (jazz / experimental / avant-garde)

« Ichiko Hashimoto, membre du projet expérimental Colored Music, développe avec Beauty (1985) l’un de ses travaux les plus difficiles à classer : plus qu’un album d’un seul genre, il ressemble à une collection d’états où se croisent synth pop, jazz, ambient et touches de new wave dans une logique très libre. Ce disque ne cherche pas une cohérence stylistique stricte, mais un parcours fragmenté où chaque pièce ouvre une direction différente tout en gardant une identité très personnelle. À titre personnel, c’est un de ces albums qui reviennent constamment dans la collection.

Sculptured Blue condense bien cette idée : une pièce construite presque uniquement autour du piano, avec de discrètes interventions de saxophone, où le tempo se déplace subtilement au fil du morceau. Il n’y a ni développement classique ni véritable climax, mais une évolution interne très fine, où l’intérêt ne vient pas de ce qui se passe “à l’extérieur”, mais de la manière dont les notes changent de poids et d’espace au fil du temps. »

Yuji Ohno – Silhouette (jazz fusion / soundtrack / city pop)

« J’ai toujours été attiré par les bandes originales qui fonctionnent comme un élément à part entière, presque indépendant du film, au point de pouvoir exister seules et même précéder les images dans l’imaginaire. Il y a quelque chose de très particulier dans le fait de découvrir un son avant de voir ce qu’il accompagne, comme si la musique construisait déjà son propre film. Dans le cas de Lupin III, série culte de l’animation japonaise, Yuji Ohno développe justement cette capacité à créer des ambiances immédiatement reconnaissables, entre jazz, funk et musique de cinéma.

Silhouette est un de ces moments plus retenus : un thème plus doux, plus nocturne, qui ralentit le rythme habituel de l’univers Lupin. On est loin de l’action ou de l’énergie funk, ici tout repose sur une atmosphère plus feutrée, presque élégante, où la mélodie s’installe tranquillement. C’est typiquement le genre de morceau qui fonctionne seul, comme une scène qu’on imagine sans l’avoir vue. »

Noeri Kojima – Cool Fax (funk / dub / electronic club)

« Ce track est un bon exemple de la manière dont la production peut tout porter. Le morceau fonctionne presque indépendamment du sens des paroles ou de la langue : ce qui accroche, c’est l’énergie, le rythme et une production extrêmement soignée et addictive.

Peu importe que l’on comprenne les paroles ou non ; la musique s’impose comme une sensation pure. À ce niveau, la voix devient un élément de texture parmi d’autres, et non le centre. C’est dans cette zone que la musique cesse d’être un langage pour devenir un pur élan, dans sa version dub.

Ce disque a d’ailleurs été découvert chez Archi Pop, probablement la meilleure boutique de disques de Bordeaux, alors que j’aidais Arthur, sur l’une de ses commandes aussi curieuses qu’inattendues. À première vue, le titre ne laissait pas forcément présager grand-chose, mais il cachait en réalité un véritable banger, de ceux qui restent immédiatement en tête.

« Cool fax ! » »

Tatsuro Yamashita – Nostalgia of Island (city pop / balearic / soft jazz)

« Pacific (1978), de Haruomi Hosono, Shigeru Suzuki et Tatsuro Yamashita, fonctionne comme un voyage imaginé : une exotica japonaise reconstruite en studio, où le Pacifique devient moins un lieu réel qu’une projection sonore faite de fantasmes et d’évasion. Réunissant des musiciens de session parmi les plus importants du Japon de l’époque, l’album cherche à évoquer les atmosphères des îles du Pacifique Sud, avec une fusion de city pop, de soft jazz et de funk des années 1970, tout en restant entièrement instrumental. Il crée ainsi une sensation de déplacement sans mouvement, presque un paysage mental, et a profondément influencé certaines esthétiques ambient et vaporwave contemporaines.

Nostalgia of Island de Tatsuro Yamashita en est un des moments les plus marquants : un morceau doux et légèrement mélancolique, qui évoque moins une île précise que le souvenir flou de celle-ci. Tout semble distant, filtré par le temps, sans jamais basculer dans le dramatique. »

Junko Yagami – Johannesburg (city pop / reggae / dub)

« Junko Yagami – Johannesburg, extrait de Communication, entre city pop élégante et production disco raffinée, s’ouvre comme une dérive inattendue vers un reggae réinterprété au Japon, plus doux et plus structuré, parfois associé à ce que l’on appelle le son “Tokyo Riddim”. Une approche qui ne cherche pas la rudesse originelle du genre, mais sa traduction en contexte urbain japonais : plus propre, plus léger, mais toujours portée par un groove discret.

Le morceau tire son titre de Johannesburg, en Afrique du Sud, à une période encore marquée par l’apartheid, ce qui ajoute une distance supplémentaire entre la lumière de la production et la référence géographique du nom. Ce contexte reste en arrière- plan, comme une résonance discrète plutôt qu’un propos direct.

Ce type de reggae et de dub japonais, à travers les compilations du label Time Capsule, m’a permis de l’approfondir davantage et s’est naturellement installé dans mes sessions. C’est une musique qui accroche sans effort : ni reggae pur, ni pop classique, mais un hybride urbain et léger. »

Susumu Yokota – Genshi (ambient / minimal techno / experimental)

« Susumu Yokota est, pour moi, l’un de ces artistes qui ne vieillissent pas : son son, son esthétique et sa manière de construire la musique restent contemporains même si certaines de ses œuvres ont plus de 30 ans. Il y a quelque chose dans sa façon de travailler l’espace, la texture et l’émotion qui le rend totalement intemporel. Sakura est sans doute la meilleure preuve de cela : un disque qui semble simple en surface, mais qui est en réalité profondément complexe. On y trouve des samples, des couches organiques, des échos d’électronique, une sensibilité classique et une relation très particulière à la nature, comme si tout était construit à la fois depuis le numérique et le physique, presque comme un bâtiment sonore.

Dans cet univers, Genshi est l’un des moments les plus intéressants. C’est là que Yokota laisse apparaître son passé plus lié à la culture club, mais déjà complètement transformé par le langage ambient de l’album. Ce n’est ni un morceau de piste ni une pièce purement contemplative : il se situe exactement entre les deux.

Il y a un rythme clair, presque un écho de la techno ou d’électronique minimale, mais totalement désactivé, adouci, devenu quelque chose de diffus. Le résultat est ce mélange très particulier entre les deux mondes, où le rythme n’avance pas vraiment, mais ne disparaît pas non plus. »