L’autrice Ysiaka Anam propose pour Le Type une sélection de 8 œuvres qui explorent les mémoires capillaires, entre court-métrage, podcast, série photos, roman… Rendez-vous le 10 mai au Musée d’Aquitaine pour prolonger cette réflexion à l’occasion des Journées de la mémoire pendant la Saison 2026 de l’Institut des Afriques.
Crédit photo : Stephen Shames
Dans le cadre des Journées de la mémoire, l’Institut des Afriques de Bordeaux organise dans le cadre de sa Saison 2026 un programme pour explorer l’histoire politique, sociale mais aussi mémorielle et intime des cheveux crépus le 10 mai. Trois temps viendront rythmer la journée proposée le dimanche 10 mai au Musée d’Aquitaine, en partenariat avec MansA, le Musée d’Aquitaine et la Ville de Bordeaux. Pour l’occasion, l’autrice Ysiaka Anam propose pour Le Type une sélection de 8 œuvres liées aux mémoires capillaires.
Le bleu blanc rouge de mes cheveux – Josza Anjembe (court-métrage)
« Seyna (Grace Seri) est une adolescente d’origine camerounaise. À dix-sept ans, le baccalauréat tout juste en poche, elle n’aspire qu’à une chose : entamer la démarche pour acquérir la nationalité française. Mais ce moment décisif vient faire friction pour son père. Derrière ce film à la narration magistrale, la réalisatrice interroge le passage à l’âge adulte, cette étape de construction de soi si singulière lorsqu’elle s’éprouve dans un corps et une identité capillaire que les normes sociales, adossées au corps blanc comme modèle, persistent à marginaliser. Le film donne également à voir les conflits intimes auxquels peuvent être confrontés les adolescents afropéens qui grandissent ici avec des parents venus d’ailleurs. »
Black Panthers – Stephen Shames (photographies)
« Ces photographies prises durant les années 1960-1970, capturent les membres du Black Panther Party, durant le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Elles documentent à la fois la vie publique et des scènes du quotidien des membres de ce mouvement qui a incarné une vision fondatrice du changement social et de l’émancipation pour les afro-américains. Manifestations de rue et autodéfense armée pour exiger le respect des droits de la communauté noire par les forces de police. Mais aussi accompagnement pédagogique et distribution de petits déjeuners aux enfants des quartiers pauvres afin qu’aucun d’eux ne commence la journée d’école le ventre vide.
Les Black Panthers, c’est aussi une esthétique vestimentaire et capillaire qui reste iconique : veste en cuir, col roulé, et coupe afro ornée d’un béret noir. Ils ont participé – aux cotés d’autres figures phares de cette époque – à populariser la coupe afro et à réaffirmer la beauté des corps noirs (« black is beautiful ») dans un contexte où les normes de beauté restaient largement euro-centrées. Ils ont à cet endroit-là ravivé une fierté capillaire longtemps confisquée au sein des communautés noires, qui a eu des retentissements jusqu’au continent africain. J’ai encore des photos de cette époque de ma mère et de mes tantes portant la coupe afro. Leur image est devenue un symbole de résistance et de fierté noire, rappelant avec force la dimension profondément politique du cheveu. »





Crépue, entre racisme larvé et acceptation de soi – Martine Abat (émission Les pieds sur terre sur France Culture)
« Ce podcast donne à entendre le récit intime du cheminement capillaire d’Aline, une femme noire française de 43 ans. Tout commence lorsque, adolescente, en préparant son brevet de coiffure, elle se retrouve face à un manuel qui indique : « Les cheveux crépus sur l’ensemble de la tête sont une affection congénitale ou héréditaire ». Si elle est choquée par les termes utilisés qui font du cheveu crépu une pathologie, ceux-ci sont d’autant plus douloureux qu’ils viennent faire écho à la honte et aux malaises qu’elle ressent depuis l’enfance à ce sujet, dans un contexte où elle fait partie des rares enfants noirs de sa ville.
On la suit à partir de là dans son parcours personnel, depuis la honte, avec pour béquille les défrisages chimiques – produits encore largement utilisés par les femmes noires pour s’aligner sur les normes de beauté blanches malgré leurs risques pour la santé -, jusqu’à la reconquête de son identité capillaire. Pourtant, une fois devenue mère, elle se retrouve à nouveau témoin de la répétition de cette histoire de violence pour sa fille. »
Hair Love – Matthew A. Cherry (court-métrage d’animation)
« Ce court-métrage d’animation qui prend aux tripes, met en scène la relation entre Stephen, un père afro-américain, et sa fille Zuri. Chargé pour la première fois de coiffer sa fille pour un événement important, ce moment en apparence banal de la vie quotidienne se transforme en vraie aventure pour Stephen et Zuri, dont les cheveux n’en font qu’à leur tête.
Le film a remporté l’oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2019. Et pour cause : il répond à un manque criant de représentation des corps noirs et de leurs chevelures au naturel dans les œuvres destinées à la jeunesse. Il s’agit là d’un enjeu majeur.
On sait aujourd’hui combien le racisme systémique et la carence de représentations positives de soi affectent durablement l’estime de soi des enfants racisés, avec une intériorisation dès le plus jeune âge d’une perception dévalorisée de soi. Les travaux réalisés en France comme aux États-Unis à partir du test de la poupée noire et de la poupée blanche en offrent une compréhension fine. »
Americanah – Chimamanda Ngozi Adichie (roman)
« En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Ifemelu quitte le Nigeria pour aller faire ses études à Philadelphie (USA). Jeune et inexpérimentée, elle laisse derrière elle son grand amour, Obinze, éternel admirateur de l’Amérique qui compte bien la rejoindre. Mais comment rester soi lorsqu’on change de continent, lorsque soudainement la couleur de votre peau prend un sens et une importance que vous ne lui aviez jamais donnée ?
Americanah, c’est une grande histoire d’amour qui traverse les continents, une histoire d’exil loin de sa terre natale, mais aussi une histoire de reconquête de soi à travers le parcours de transformation capillaire d’Ifemelu. Le roman a largement contribué à faire connaître le mouvement nappy qui célèbre les cheveux crépus au naturel et encourage l’acceptation de soi et le rejet des normes capillaires euro-centrées. Il s’agit du roman phare de l’une des autrices les plus marquantes de notre époque dont l’œuvre dépasse largement les cercles littéraires. Beyoncé elle-même la cite dans son morceau « Flawless » ».

Cheveux Afro – Rachel Kwarteng (série documentaire)
« 19 femmes noires – anonymes, célèbres, expertes ou passionnées – démêlent l’histoire esthétique, sociale et politique des cheveux de la discorde. La série, découpée en 5 épisodes d’une quinzaine de minutes, offre un panorama depuis l’époque précoloniale jusqu’à aujourd’hui, en passant par le mouvement des Black Panthers, l’arrivée des défrisages chimiques, et les tutoriels sur YouTube.
« Souvenirs d’enfance », « Aliénation capillaire », « Déclic général », « Par nous, pour nous », « Couronne » : à partir des témoignages des femmes rencontrées, chaque épisode restitue la complexité des enjeux intimes et collectifs que recouvre le cheveu afro. On y découvre notamment les analyses de la sociologue martiniquaise Juliette Smeralda, autrice de l’un des livres fondateurs pour penser la question capillaire comme un fait social inscrit dans une histoire longue de domination raciale. Cette série documentaire est une des synthèses les plus complètes dont on dispose aujourd’hui en France sur les cheveux crépus, sur un format pensé pour le grand public. »
La série est disponible en ligne sur le site de la chaine TV5Monde.

Comme un million de papillons noirs – Laura Nsafou et Barbara Brun (album jeunesse)
« Adé adore les éclairs au chocolat, les papillons et poser des questions. Elle a aussi de magnifiques cheveux crépus, mais ses camarades d’école se moquent d’elle à ce sujet. En compagnie de sa mère et de ses tantes, elle va découvrir, en douceur, la splendeur des papillons endormis sur sa tête. Cet album jeunesse vient nommer la violence à laquelle sont confrontés dès l’enfance les corps noirs et leurs chevelures, tout en mettant en lumière les ressources multiples de résilience qui existent dans nos communautés et que déploient chaque jour les familles afrodescendantes. Il vient également répondre au réel manque de représentation des corps noirs dans la littérature jeunesse française.
L’enjeu est pourtant capital : les travaux de la chercheuse Rudine Bishop ont depuis longtemps permis de comprendre que pour bien grandir nous avons tous besoin de « livres-miroirs » (dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître et trouver des figures d’identification) et des « livres-fenêtres » (qui nous ouvrent sur le monde). Mais tandis que certains enfants ont accès à une abondance de miroirs, d’autres sont sans cesse confrontés à des fenêtres et à l’absence cruelle de miroirs où se retrouver. S’il s’adresse aux plus jeunes, cet album est aussi réparateur pour les adultes afrodescendants qui ont grandi dans cette carence-là de récits pour dire la complexité de leur expérience. »

Et ma langue se mit à danser – Ysiaka Anam (roman)
« Z. arrive en France à un âge où la mémoire n’a pas laissé de trace. Trente ans plus tard, elle réalise qu’elle a perdu sa langue. Récit à la première personne, Et ma langue se mit à danser retisse les fragments de vie qui relient ces deux étapes, avec la perte de la langue maternelle comme fil de couture. Sur le parcours, Z. retrouve l’enfant aux cheveux « résistants comme la paillasse », la femme qui boite, les mandats oubliés dans les poches, les chaussons qui réchauffent la mémoire.
Je termine avec ce livre avec lequel j’ai un lien tout particulier, puisqu’il s’agit de mon premier roman. Le récit se tisse autour de l’ombre de l’enfant aux cheveux « noirs-paillasse » – celle qu’elle a été plus jeune – qui terrorise la narratrice, Z., aux différentes étapes de sa vie. Si le roman s’adresse d’abord aux adultes, les échos du public sur le texte m’ont permis de sentir à quel point il touche aussi certains adolescents en mettant en mots toute la complexité de leur expérience raciale en France.

Il y aurait encore de nombreuses autres œuvres et initiatives à citer : Le livre Histoire sentimentale de mes cheveux de l’autrice Estelle-Sarah Bulle, et le travail de l’artiste visuelle Daja Do Rosario, qui seront toutes deux à la rencontre du 10 mai.
Les « Hair Party » ou ateliers « Curly Kid », temps ludiques et pédagogiques conçus pour accompagner les enfants afrodescendants, afin d’apprendre à soigner, coiffer mais aussiaimer leurs cheveux crépus.Le livre Peau noire, Cheveux crépus de la sociologue Juliette Smeralda qui a été fondateur en France à ce sujet.
Le documentaire Méduses, cheveux crépus et autres mythes d’Adèle Albrespy et Johanna Makabi. Les luttes des travailleuses noires dans les salons de coiffure afros du quartier Château d’Eau (Paris), pour leurs conditions de travail et de rémunération. Le projet Chin up de la photographe Hélène Jayet.
Le film brésilien Pelo Melo, de Mariana Rondon. Le livre de photographies et témoignages, Afro !, de Rokhaya Diallo et Brigitte Sombié. Le morceau « Don’t touch my hair » de Solange Knowles.
