Des États Généraux des scènes culturelles bordelaises face aux VHSS

Les 25 et 26 mars prochains, Bien Public se transformera en un espace de réflexion collectif pour lutter contre les violences et harcèlements sexistes et sexuels (VHSS) dans le secteur culturel bordelais. À l’initiative de la programmatrice de Bien Public, Rihab Hdidou, l’établissement accueillera artistes et professionnel·les pour briser le silence et définir un cadre d’action face à de telles violences à l’occasion d’États Généraux.

Crédit photo : Chalene Serra

Dans un secteur culturel secoué par une succession de signalements de faits de violences et harcèlement sexistes et sexuels (VHSS), l’heure n’est plus seulement au constat, mais à la gestion de crise. Pour les programmateur·ices, les directeur·ices de salles ou les tourneurs, la réalité du terrain est souvent brutale – plusieurs questions venant secouer leurs pratiques. À quel moment déprogrammer un artiste accusé de VHSS ? Sur quelle base juridique ?  Comment communiquer sur ces problématiques ? Il en va de même pour les artistes : à quel moment s’alerter ? À partir de quand annuler une date dans un lieu à risque ?

Face à ces questions restées souvent sans réponses, Rihab Hdidou, programmatrice de Bien Public et organisatrice d’événements, a choisi de prendre les devants. Elle-même formée et sensibilisée à ces enjeux, elle est devenue, presque malgré elle, le point de convergence de toutes les interrogations des acteur·ices de la scène culturelle bordelaise. C’est de ce sentiment d’urgence qu’est venu le déclic : « Un soir, je suis rentrée chez moi et j’ai décidé de publier un post sur Instagram afin de proposer un événement qui réponde à toutes les questions dont on m’a fait part », nous confie-t-elle.

Avec ce post publié le 4 mars dernier sur son compte « Salade Tomate Oignon » elle proposait ainsi  aux acteur·ices de la scène culturelle bordelaise de se rassembler autour de deux rencontres pour réfléchir collectivement aux évolutions des pratiques du secteur.

Deux jours d’États Généraux à Bordeaux

Pour répondre à l’ampleur du chantier, l’événement se déclinera en deux temps forts, pensés pour aborder des problématiques complémentaires. La première journée s’adressera prioritairement aux décideur·euses du milieu culturel : programmateur·ices, tourneur·euses et responsables de structures. Le lendemain, le focus se déplacera vers les artistes, pour aborder les réalités concrètes auxquelles ils et elles sont confronté·es.

Au-delà de cette répartition, l’ambition est aussi de créer des espaces de parole adaptés, où chacun·e pourra s’exprimer librement à partir de sa position dans le secteur. Les problématiques ne se posent pas de la même manière pour celles et ceux qui programment, organisent ou se produisent sur scène.

Si ces deux journées ciblent des publics distincts, elles ne constituent pas pour autant des espaces cloisonnés. Rihab tient à le rappeler : « chacun·e est libre de participer aux deux », soulignant la volonté de créer un espace commun de réflexion et d’action.

Bien Public. Crédit : Arthur Brémond

Une initiative saluée par les artistes de la scène bordelaise pour « construire des scènes culturelles justes et accessibles »

Au sein de la scène musicale bordelaise, l’initiative est bien accueillie. Pour la chanteuse bordelaise EmmaFleurs, « c’est un sujet qui concerne autant les artistes que les organisateur·ices ». Diplômée d’un master en ingénierie de projet culturel, elle regrette un manque de formation sur ces enjeux : « À aucun moment, on nous apprend à gérer des comportements déplacés, des abus ou des situations humaines complexes. » Une façon d’insister sur l’importance de ces États Généraux.

Les agressions sont très présentes dans le secteur musical, mais les victimes n’osent pas témoigner par peur des réactions du public, des fans ou des labels.

Lal Tuna

Interrogée elle aussi sur le sujet, la rappeuse Sopycal dénonce de son côté une justice défaillante et avance des chiffres alarmants : « 94 % des plaintes pour VHSS sont classées sans suite, tandis que 15 % des subventions pour les associations d’aide aux victimes sont supprimées ». Elle appelle à s’inspirer de pays comme le Canada ou l’Espagne, où, selon elle, « la parole compte pour preuve ». Et d’insister elle aussi sur l’importance de la formation, notamment à la victimisation secondaire, afin que les professionnel·les deviennent des soutiens plutôt que des freins : « Plus il y aura d’acteur·ices formé·es, mieux ce sera », souligne-t-elle, saluant l’initiative des États Généraux, porteuse d’espoir pour la scène locale.

Bien Public. Crédit : Miléna Delorme

Autre musicienne bordelaise, Lal Tuna décrit un milieu où le silence reste souvent une condition de survie. « Les agressions sont très présentes dans le secteur musical, mais les victimes n’osent pas témoigner par peur des réactions du public, des fans ou des labels », explique-t-elle. À Bordeaux, cette pression s’accentue dans un écosystème où « tout le monde se connaît ». La proximité des réseaux renforce paradoxalement l’isolement : « On peut se sentir encore plus seule par peur de recroiser certaines personnes ou de se retrouver dans des situations inconfortables. »

DJ au sein de la scène électronique locale, Saari va dans le même sens : « À l’heure actuelle, des personnes mises en causes occupent encore des positions centrales dans notre écosystème culturel : cette situation freine le développement et l’évolution de certains projets, que ce soit ceux d’artistes ou d’organisateur·ices. » L’idée de tels États Généraux est donc selon elle « essentielle », et ce afin de « remettre en question ces dynamiques » et in fine pouvoir « construire des scènes culturelles justes et accessibles. »

Je veux que ces deux jours servent de base pour qu’ensuite les acteurs et actrices du milieu s’emparent de ces sujets

Rihab Hdidou
Bien Public. Crédit : Loupiote.

Un espace de réflexion participatif pour imaginer le futur 

En initiant ces États Généraux, Rihab refuse de se poser en unique porte parole de ce combat-là, rappelant « qu’il y a pleins d’associations qui s’occupent très bien de ces sujets ». Son ambition est ailleurs : créer une impulsion qui dépasse le cadre de Bien Public, lieu dont elle assure la programmation. « Je veux que ces deux jours servent de base pour qu’ensuite les acteurs et actrices du milieu s’emparent de ces sujets et proposent d’autres événements de ce type », explique-t-elle.

L’enjeu n’est donc pas de transformer l’événement en tribunal, mais bien d’en faire un espace participatif où chacun·e peut proposer ses idées. « L’objectif n’est pas de désigner des lieux ou des personnes, mais d’avoir une réflexion collective pour obtenir des pistes d’actions concrètes », précise la programmatrice. Durant les tables-rondes, les participant·es seront ainsi invité·es à confronter leurs expériences, y compris les plus douloureuses, afin de dessiner ensemble les contours d’une réponse commune et structurée.

Les bases sont posées, il reste maintenant à construire. Professionnel·les et artistes sont attendu·es les 25 et 26 mars prochains pour apporter leur pierre à l’édifice. Car, comme le souligne Rihab, « c’est de cette intelligence collective que naîtront les outils de demain pour lutter contre les VHSS ». Le rendez-vous est donc pris. Pour que la culture évolue durablement, le secteur doit d’abord accepter d’en débattre ensemble.