Rihab Hdidou : « Programmer est une manière de s’engager »

À Bordeaux, Rihab Hdidou ne se contente pas de caler des dates dans un calendrier. Entre les murs de Bien Public dont elle assure la direction artistique depuis son lancement en mai 2025 ou à travers différentes initiatives qu’elle a initiées (dont La Blédarde, avec un prochain événement « XXL » le samedi 5 septembre à Bien Public), elle œuvre au quotidien pour valoriser des projets « porteurs de sens ». Militante assumée face à la montée des discours réactionnaires, elle fait de la scène une plateforme pour les voix minorisées. À l’heure où le paysage culturel bordelais est ébranlé par des fermetures successives et traverse de nombreuses crises, elle choisit l’offensive : celle d’un regard engagé qui transforme la fête en un acte de résistance.

Crédit photo : vovotterectoverso

C’est avec un sourire franc et une bonne humeur communicative que Rihab Hdidou nous accueille à Bien Public en ce début de mois de mars 2026. Dans ce lieu ouvert il y a un peu plus d’un an, l’atmosphère semble immédiatement s’aligner sur sa personnalité : accueillante et pleine d’énergie. À la croisée de la programmation, de la direction artistique et de l’activisme, Rihab ne s’est pas retrouvée ici par hasard. 

À travers des initiatives comme La Blédarde, qui célèbre les héritages musicaux de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ou La Sueur, devenue l’une des références locales d’une fête libre et décomplexée, Rihab a toujours eu l’envie de mettre en avant la fête comme moyen d’expression, y compris pour les minorités. 

Forte de toutes ces expériences, elle défend aujourd’hui une vision de la culture ouverte, véritable outil d’action : « Elle n’est pas qu’un simple divertissement, mais un levier pour faire bouger les lignes », explique-t-elle. C’est cette conviction profonde qui guide désormais chaque pan de son travail de programmatrice à Bien Public.

Une programmation engagée comme évidence 

« Pour moi, programmer est aussi une manière de s’engager », affirme Rihab. Plutôt que de suivre les tendances, elle privilégie les artistes dont le propos – social, politique ou culturel – fait écho aux urgences du contexte politique actuel.  Selon elle, les lieux culturels ne sont pas seulement des espaces de divertissement : ils jouent aussi un rôle dans la manière dont les sociétés se représentent elles-mêmes et débattent de certaines questions.

L’accueil en février dernier de l’équipe du média rap Grünt, dans le cadre de leur tournée contre l’extrême droite pour les municipales, en est l’illustration parfaite. Pour elle, recevoir un événement s’inscrit totalement dans l’ADN du lieu et confirme un engagement qui ne recule devant aucun sujet.

Cette détermination repose sur un refus du mirage de la neutralité : « elle n’existe pas réellement dans ce métier, et je crois qu’elle n’existe pas tout court. » Partant du principe que tout choix artistique est politique, qu’il soit affiché ou non, elle assume une programmation qui prend position. Loin d’être un facteur d’exclusion, cet engagement devient le socle d’une mixité réelle. À ses yeux, c’est justement parce que la scène porte un message fort et sans détour que les barrières sociales s’effacent, transformant la fête en un terrain de rencontre inédit pour des publics que tout semble d’ordinaire séparer.

Bien Public. Crédit photo : @_loupiote

« Rendre visibles des trajectoires »

À Bien Public, la programmation ne se contente donc pas de divertir ; elle est pensée pour « rendre visibles des trajectoires, des récits et des esthétiques que l’on a moins l’habitude de voir ou d’entendre ». Par exemple, la mise en avant des artistes issu·es des scènes queer trouvent ici un espace d’expression qui ne les cantonne pas à des événements spécialisés.

Pour Rihab, chaque artiste invité·e est une brique supplémentaire dans la construction d’un imaginaire collectif plus juste. Elle a conscience que le choix d’une programmatrice n’est jamais neutre : c’est un acte de validation. « Programmer un artiste signifie aussi lui offrir une visibilité et une légitimité. Le fait de se produire dans un lieu identifié comme Bien Public permet de valoriser un projet artistique », explique-t-elle. Pour des artistes issu·es de minorités, souvent relégué·es aux marges ou privé·es de soutiens institutionnels, monter sur cette scène change la donne.

Rihab Hdidou. Crédit photo : Audrey Saint Pé

Bien Public agit alors comme un « label de confiance ». En ouvrant ses portes, Rihab envoie un message clair aux publics comme aux professionnel·les du secteur : ces artistes existent, leur récit est nécessaire, et leur place est ici. Au centre, et non plus à la périphérie. C’est ainsi que la salle devient une caisse de résonance, transformant une performance éphémère en une véritable conquête de légitimité.

Bien Public, un nouveau souffle pour Bordeaux 

La fermeture de l’IBOAT en début d’année a résonné comme un séisme pour la scène locale. Pour Rihab, c’est un « véritable coup dur », vécu autant sur le plan personnel que professionnel. « La disparition d’un tel lieu est une perte immense pour le tissu associatif. Ce sont les artistes émergent·es qui trinquent les premiers, privé·es d’espaces pour exister », regrette-t-elle.

Dans ce contexte de raréfaction de l’offre culturelle, Rihab prône une collaboration saine et respectueuse avec les autres programmateur·ices de la scène culturelle bordelaise.  Si elle revendique son identité propre, elle salue la richesse de cet écosystème et la contribution essentielle de lieux emblématiques, à l’instar du Rocher de Palmer. Pour elle, « la concurrence reste un moteur positif : chaque structure développe sa propre identité, créant ainsi une offre culturelle plurielle. »

Bâtir le refuge de demain

Si Bien Public est encore jeune, Rihab pense déjà à l’avenir. Elle imagine des façons d’accueillir des initiatives artistiques pour que les créateur·ices puissent « travailler sur leurs projets, répéter ou développer des créations dans de bonnes conditions ». Elle refuse l’entre-soi bordelais et veut « favoriser les échanges artistiques » en ouvrant sa scène à des artistes et collectifs venant de l’étranger. 

En attendant, l’agenda des semaines passées et de celles à venir donne le ton. Qu’il s’agisse du Printemps décolonial, des soirées Ballroom, du concert de Danyl, une soirée de soutien au Central Do Brasil, un brunch du collectif bordelais de jazz en mixité choisie Mellifera : chaque événement affirme un peu plus l’identité du lieu et la singularité de la programmation confectionnée par sa directrice artistique. 

C’est à travers ces choix artistiques que Rihab continue ainsi de tracer sa ligne. Une ligne qui ne s’excuse jamais d’être là et qui rappelle, à chaque soirée, que la culture n’est pas un luxe, mais le dernier rempart contre les replis de notre société.