Tag archive

Nuits Sonores

Entretien avec Florian, programmateur de l’Iboat

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Lieu culturel et club qu’on ne présente plus à Bordeaux, l’Iboat vient de fêter ses 8 ans à renfort d’une belle programmation, à l’image de ce qui est proposé tout au long de l’année en son sein. Témoin de la démocratisation des musiques électroniques en ville, l’équipe du bateau jouit depuis 2011 d’une notoriété sur ce terrain-là, et a pu observer l’évolution des mentalités, des styles musicaux et du changement de regard des pouvoirs publics vis-à-vis de cette culture. Se considérant comme « défricheur des cultures de marge », l’Iboat se voit d’ailleurs comme un « hub » à destination des jeunes acteurs et promoteurs locaux. À l’occasion de cet anniversaire, on a rencontré Florian, son programmateur, avec qui on dresse un état des lieux de la scène bordelaise, de l’émergence d’une multitude de collectifs et des divers épisodes qui ont jalonné l’histoire du club ; de l’expérience d’un festival à de récents formats réinventés en passant par une volonté de développer des activités hors les murs et des dates marquantes… Entretien fleuve.

Crédit photo : Miléna Delorme

Le Type : Salut Florian ; joyeux anniversaire à l’Iboat qui vient de souffler sa huitième bougie – comme Le Type d’ailleurs. En 8 ans, qu’est ce qui a changé à Bordeaux sur le plan des musiques électroniques selon toi ?

Florian : Joyeux anniversaire Le Type ! Au début de notre arrivée en 2011, on était plus ou moins seul, avec d’autres propositions différentes des nôtres. Le mythique 4 Sans venait juste de fermer. Entre temps, on a vu une volonté politique plus forte émerger petit à petit. De nôtre côté on a aussi fait un travail de relations publiques avec ces acteurs, qui ont depuis compris ce qu’on faisait, notamment musicalement.

Tu dirais qu’il y a un soutien des pouvoirs publics locaux envers les cultures électroniques et envers l’Iboat aujourd’hui ?

Oui, il y a un soutien et une volonté de comprendre la nuit avec des groupes de travail “Bordeaux la nuit” initié par la Mairie. C’est entre autre ce qui a changé en huit ans. On travaille main dans la main avec les collectivités, ce qui nous a permis de faire évoluer leur vision. On a fait des projets avec eux, comme par exemple avec la cathédrale de Bordeaux où on a mis en place un live techno gratuit. On a aussi déjà investit le CAPC Musée d’Art Contemporain de Bordeaux avec une nuit techno, là aussi en collaboration avec la ville.

D’autre part, ce qui a changé en huit ans c’est qu’au début on était considéré comme alternatif. Ce qui n’est plus forcément le cas aujourd’hui… bien que la programmation n’ait fondamentalement pas changé. Le terme « défricheur des cultures de marge » serait davantage adéquat pour définir ce que l’on fait. Effectivement, entre temps, les musiques électroniques se sont popularisées auprès du grand public en quelques années. Il y avait eu un premier cycle à l’époque de nos parents qui est retombé vers la fin des années 1990, et là on est dans la seconde vague. Aujourd’hui on est dans une sorte d’effet de mode qui à Paris est devenu un mouvement générationnel. À l’ouverture de l’Iboat on était clairement dans une mode techno berlinoise, et maintenant on peut dire que les musiques électroniques se sont divisées davantage en sous genre, avec en ce moment une visibilité plus forte de la house à Bordeaux comparé à Lyon. Les modes marchent souvent par cycles.

La différence avec la première vague de nos parents c’est l’avènement d’internet, chaque mouvement musical est toujours lié à une innovation technologique. Les machines ou les premiers ordinateurs pour la vague de nos parents. La démocratisation des ordinateurs personnels, le développement de logiciel de musique, l’internet pour l’écoute et le téléchargement des musiques immatériels, la diffusion de cette culture et cette musique qui n’est pas diffusée sur les grands médias.

Une autre chose qui a évolué en huit ans à Bordeaux c’est qu’on voit de plus en plus d’événements diurnes émerger (cet été il y avait Bordeaux Open Air, L’Orangeade, Le Verger…). Vois-tu cela comme une menace par rapport à l’offre club ? Observes-tu une inversion de la temporalité jour/nuit qui pourrait se faire ressentir en termes de fréquentation pour l’Iboat ?

Il faut dire qu’avec la volonté de la Mairie, il y a eu cet été un événement diurne consacré aux musiques électroniques chaque jours de la semaine ! Ces événements diurnes organisés par des associations sur l’espace public sont bien souvent gratuits et subventionnés par les collectivités à hauteur de 3000€ jusqu’à 50000€ pour certains.

Certains sont plus destinés au grand public tandis que d’autres sont plus de niche. C’est le cas du Verger qui vient de se terminer : c’était un événement qui s’adressait aux des aficionados de la musique et qui ont fait un travail remarquable. D’autres sont plus accessibles comme Bordeaux Open Air ou L’Orangeade. Vu qu’ils sont gratuits, il peut y avoir des personnes de tous les ages qui s’y rendent : un public plus large qui se laisse tenter par le jardin public transformé en dancefloor. Ils ont le mérite de sortir notre musique en dehors des clubs, de la populariser et de la promouvoir, loin de la musique électronique EDM qu’on peut entendre à la radio. De ce fait ces offres culturelles sont plutôt complémentaires avec l’Iboat puisque ces événements se terminent vers minuit, moment où le club ouvre. Certaines personnes qui s’y rendent ont souvent envie de continuer la fête et viennent chez nous. Pour nous il n’y a donc pas de changements par rapport à cela, voir une convergence.

À quelques occasions, on s’exporte aussi hors du bateau, début octobre, on a collaboré avec le FAB en proposant une programmation musicale électronique accompagnant leur QG à St-Michel. On a commencé à proposer cet été des formats Open Air sur notre nouvelle terrasse. Ces formats seront développés sur la nouvelle saison. On avait même eu la visite surprise de Terrence Parker un lundi soir, mémorable !

Bordeaux Open Air. Crédit photo : Miléna Delorme

On sent aussi à Bordeaux et dans d’autres villes une volonté du public de se rendre dans des événements moins contraints que des clubs, tels que des warehouse, comme les Demain Kollectiv, pour sortir du format club et expérimenter de nouveaux lieux. Le format club est-il encore pertinent en 2019 selon toi ?

Il y a de plus en plus de publics, avec un S à la fin. Effectivement, les musiques électroniques se sont popularisées, ce qui fait que les clubs se sont un peu gentrifiés. C’est un phénomène que l’on observe en France. Après, certaines personnes cherchent aussi d’autres expériences plus permissives. Essayer de re-vivres les premières raves des années 1980. Pour notre part, nous n’irons jamais dans l’illégalité avec la structure de l’Iboat. Chaque modèle a ces avantages et ces désavantages. Notre club est ouvert à l’année, avec des salariés professionnels en CDI. Nous payons notre loyer, les prestataires et toutes les charges liés à une entreprise du spectacle avec des périodes de basse saison et haute saison. C’est un fonctionnement beaucoup plus lourd à porter que de faire des one-shots avec des bénévoles ou du personnel payé à l’heure.

Les deux types d’expérience sont fondamentalement différent dans leur fonctionnement. Notre façon de nous différencier, c’est d’être le plus professionnel possible, de se renouveler constamment et d’inviter les meilleurs artistes internationaux à bord. C’est mon positionnement : accueillir les meilleurs artistes internationaux, connus ou en devenir. C’est aussi d’accueillir le public avec un sound system bien réglé. Celui de l’Iboat est d’ailleurs l’un des sound system les mieux réglés des clubs en France.

L’Iboat. Crédit photo : Pauline Roquefeuil

Quelle importance tu accordes au sound system d’un club ?

Au départ nous avions un Funktion one mais il n’était pas adapté aux concerts que nous faisons en première partie de soirée. Depuis, nous avons un système d&b, directement réglé par des ingénieurs de la marque venus l’installer au bateau. Notre problématique c’est que notre bateau est constitué de fer. Or le béton et le fer sont deux matériaux qui font résonner le son. Il a fallu donc paramétrer sur des ordinateurs et calculer la courbe de la coque pour faire en sorte que le son soit efficient partout… On fait appel a de l’ingénierie de malade en perpétuel perfectionnement ! Aujourd’hui, le son est aussi bien calé à l’avant qu’à l’arrière avec des rappels cachés dans les plafonds ; ce pourquoi je considère que c’est l’un des meilleurs. C’est comme ça qu’on va aussi se différencier d’une warehouse qui est peut-être plus permissive mais qui va se contenter de poser des enceintes pas forcément bien réglées. C’est aussi la beauté de la warehouse d’ailleurs.

Tu parlais tout à l’heure de gentrification. Comment on fait pour rendre un club inclusif et ouvert à des communautés et des catégories autres que les CSP+ ? À travers ton travail de programmation comment tu vas chercher ces nouveaux publics ?

Pour nous, à partir du moment où tu aimes la musique, que tu n’es pas en état d’ébriété, et que tu te comportes bien avec tout le monde ; tu as le droit de rentrer. Tu as le droit d’être là, quelque soit ton statut social. Je n’ai pas l’impression qu’on soit un club de riche, on n’a pas de carré VIP, ce n’est pas notre positionnement Le public est assez brassé à l’Iboat, avec pas mal d’étudiants notamment. On pratique aussi des prix à l’entrée qui sont progressifs en fonction du moment où tu achètes ton billet. Ça peut commencer à 5 euros, un tarif correct quand tu veux aller voir Carl Craig ou Robert Hood… C’est démocratique et permet d’aller toucher un public qui a moins d’argent. On ne veut pas se fermer et n’accueillir que des CSP+.

As-tu d’autres modèles de clubs en France ou en Europe qui t’inspirent ?

Je pense forcément aux clubs à Berlin comme la figure de proue de notre génération le Berghain. On n’y perd toute notion de temps dedans, sans téléphone portable auquel on n’a pas accès pour faire des photos… Ça permet aux gens de se reconnecter avec ce qui se passe, c’est assez intéressant. Après, malheureusement, ce ne sont des expériences qu’on ne peut avoir que dans certaines villes, qui sont bien souvent des capitales ville-monde. Londres était la capitale du Rock pour cette musique, Berlin pour le mouvement de la techno (même si effectivement Amsterdam pourrait nous surprendre). Ce qui fait la force et l’ambiance d’un club c’est à 50 % sa direction artistique et l’autre 50 % c’est aussi son public. Il y a beaucoup d’autres bons clubs en France mais je ne vais pas les citer par peur d’en oublier… Peut- être un nom ; le Macadam à Nantes où je suis allé mixer il y a peu, c’est une super aventure humaine avec une belle équipe !

Le Berghain, modèle de club. Crédit photo : Simon Tartarotti

En autre club français, il y a le Batofar à Paris, qui a récemment fermé et qui était lié à l’Iboat. On a appris récemment l’arrivée de son ancien programmateur au BT59. Comment perçois-tu l’arrivée de cet ancien collègue dans un club local et est-ce que tu envisages de travailler en synergie avec lui ? Plus globalement, est-ce que tu travailles en collaboration avec les autres clubs de la ville ?

Je travaille avec tous les promoteurs, collectifs et clubs de Bordeaux (voir France également). On échange régulièrement tous ensemble au téléphone ou à l’apéro (rires). La plupart sont des potes. On travaille tous ensemble, en intelligence, sans essayer d’écraser les uns les autres, puisque plus il y aura d’offres à Bordeaux et plus les gens auront envie de sortir, de découvrir notre passion. Il y a une vraie synergie à trouver entre les clubs et les warehouse, ou même les collectifs qui font des événements, de jour comme de nuit. La plupart de ces acteurs sont d’ailleurs passés en stage à mes côtés. Je suis assez fier de ce qu’ils font aujourd’hui. Mon rôle c’est d’accompagner ces collectifs. Il leur arrive souvent d’avoir des résidences ou de venir organiser des soirées au club. L’Iboat se voit un peu comme une maison d’accueil, un hub pour tous les acteurs locaux. On parle à tout le monde, il n’y a pas de souci de ce côté-là. Idem pour le BT.

Tu envisages l’Iboat comme un « hub » pour les collectifs locaux : quelle est la politique du club par rapport à ces collectifs émergents ? Comment vois-tu la place de l’Iboat là-dedans ?

Il y a huit ans il y avait essentiellement des promoteurs autodidactes qui organisaient des soirées. Ce qui a basculé aujourd’hui c’est que ce sont les crews qui ont pris le pouvoir et ont remplacé les promoteurs en local. Souvent, ces crews sont des bandes de copains passionnés. En voyant d’autres organiser un open air, ils se disent pourquoi pas eux? On travaille avec quasiment tout le monde. Même les plus émergents, que l’Iboat incube d’une certaine façon. Mon rôle c’est d’accompagner ces nouveaux acteurs car l’Iboat est une sorte de maison. Et on ne veut pas être le seul lieu qui va diffuser de la musique électronique à Bordeaux ; ma direction artistique n’est pas omnisciente, je ne connais pas tout et ne programme pas tout de facto. On est aussi content que certains autres acteurs éveillent la belle endormie. On est souvent les premiers à venir chez eux, dans leur événement pour les soutenir, quand on n’est pas en train de bosser…

Ne penses-tu pas que Bordeaux manque de lieu, malgré tout ? Et que l’arrivée d’un nouveau club de musiques électroniques serait la bienvenue ?

C’est vrai qu’il n’y a pas autant d’offre qu’à Lyon ou Paris par exemple. Mais, d’un autre côté, la ville de Bordeaux est beaucoup plus petite, avec au mieux 500000 personnes (plus d’un million à Lyon) – ce sera 1 million à Bordeaux en 2030. Aussi, la ville a un passif très rock, avec des groupes comme Noir Désir. Ce qui peut expliquer peut être en partie cette différence. On essaye avec notre équipe de développer quand même d’autres projets en dehors de l’Iboat. Par exemple une programmation techno au cœur de la Base sous marine à 500 mètres, ou un roller disco avec Cerrone. Ou encore un live techno et show laser dans une cathédrale, de la musique dans les jardins de l’Hôtel de ville, au CAPC, investir le Rocher de Palmer le temps d’un concert de Nils Frahm ou Darkside… On est une équipe de programmation qui ne souhaite pas s’enfermer dans son QG mais qui cherche à s’ouvrir dans d’autres lieux. Pourquoi pas travailler avec l’opéra prochainement… c’est peut-être dans les tuyaux…

Florian à l’Iboat. Crédit photo : Miléna Delorme

Vous avez aussi tenté l’expérience festival avec le Hors Bord. Est-ce que Bordeaux ne manque pas d’un festival emblématique des cultures électroniques ? Pourquoi ne pas avoir développé un peu plus le Hors Bord ?

Le Hors Bord a été développé avec des copains de Paris, Amical Production. Une telle aventure est très chronophage, nous étions pas mal pris par la gestion du club en parallèle ouvert toute l’année sans interruption. Entre les clubs qu’on doit promouvoir, les concerts, les formats apéroboat, le restaurant… ça prend beaucoup de temps. Le but de la collaboration avec Amical c’était d’être complémentaire. Au bout de deux éditions, on a vu qu’on ne travaillait pas de la même manière, ce pourquoi on a préféré arrêter l’aventure. Ils ont souhaité conserver le nom pour essayer de continuer à Bordeaux sans nous. Le nom ne nous appartient plus. Après, je ne regarde pas du tout derrière. Aujourd’hui il y a plein de choses à faire sur Bordeaux et peut-être qu’un festival sur l’année prochaine est en réflexion…

C’est la direction que vous voulez prendre avec Ahoy! ?

Ahoy! est davantage orienté sur les live, les concerts… Il n’y a pas de DJ sur scène. Ce n’est pas un festival, c’est plutôt une ouverture de la saison d’été qui se referme avec la date anniversaire fin septembre. Ahoy! c’est un événement sur le quai du bateau qui nous permet d’œuvrer au développement du quartier des Bassins à Flot et de Bordeaux avec des offres culturelles sur ce lieu. Pour ce qui est de l’organisation d’un véritable festival, on le fera plutôt en interne à l’avenir sauf si une structure nous sollicite entre temps.

Pour continuer sur la question de la scène locale, on observe qu’il y a assez peu de producteurs de musiques électroniques à Bordeaux – bien qu’il y ait énormément de dj’s. Penses-tu que c’est pour cette raison que la scène n’est pas aussi bien identifiée que des villes comme Nantes ou Lyon par exemple ? En tant que programmateur, tu ressens ce déséquilibre ?

La différence avec des villes comme Nantes ou Lyon c’est que là-bas il y a eu une vraie volonté politique de développer cette culture qui remontent. Nuits sonores (festival lyonnais de musiques électroniques et indépendantes, ndlr) a fêtée sa 17ème édition cette année. Toute une génération a été bercé par ce festival ! Il y a eu une vraie volonté des pouvoirs publics d’accompagner ces esthétiques, créant de fait une dynamique dans la ville. Il y a plein de collectifs sur Lyon aussi. C‘est ce qui a créé une émulation. A Nantes il y a le Scopitone, avec un véritable engagement culturel, avec une saison qui va au-delà de la musique avec des expositions, cultures numériques…

Sur Bordeaux il y a un basculement qui est en train de s’opérer. Mais ça ne peut pas venir que des salles de diffusion ; il faut tout un écosystème qui favorise cette émergence dans la ville. Aujourd’hui ça va dans le bon sens avec un disquaire spécialisé qui s’appelle le Boudoir Sonore, une radio qui vient de se créer : Ola Radio. Elle promeut les locaux et travaille beaucoup avec les collectifs. Parallèlement on voit se développer de plus en plus d’événements éphémères. Tous les clignotants sont au vert aujourd’hui pour voir émerger de nouveaux artistes.

Il y a quand même des producteurs au sein de la scène tels que Jann qui a déjà eu des sorties sur Pinkman Records. Il était en résidence à l’Iboat pendant trois ans, durant laquelle il invitait ses propres artistes. Il y a aussi Anetha qui est originaire de Bordeaux aussi (même si elle n’y vit plus). Djedjotronic également est revenu vivre ici. Laroze, Succhiamo (Panoptique et la chanteuse de J.C. Satàn) sur Antinote …Il y a donc quand même quelques artistes et plein d’autres producteurs…

En huit ans, la ligne artistique de l’Iboat a-t-elle évoluée ? En tant que directeur artistique d’un tel lieu, comment te renouvelles-tu et te tiens-tu au courant des nouveautés ? Comment faire pour être toujours pertinent dans tes choix ?

C’est mon éternelle question… Il faut toujours se remettre en question sur la programmation. Même si c’est compliqué de révolutionner une programmation par ailleurs. Ce qu’on peut faire, c’est évoluer. C’est possible car les musiques électroniques sont parcourus par des courants et des modes. Je voyage pas mal en allant constamment à l’étranger à Londres, Berlin, Amsterdam.. ou Lyon, Paris… mes potes m’appellent le ministres des affaires étrangères pour me charrier. Voyager me permet de m’imprégner de ce qu’il se fait ailleurs pour pouvoir proposer le meilleur à Bordeaux. Je rencontre ainsi, les programmateurs et acteurs de la scène européenne, ça facilite mon travail par la suite.

Sur les premières années du club on avait Jennifer Cardini qui faisait office de marraine informelle. Elle m’a pas mal aidé, c’était la première fois que je programmais dans un club en 2011. Quand j’avais besoin d’elle, elle a toujours été là. Ensuite, au bout des 3 ans j’avais mis en place des résidences de locaux dont Jann… Je m’appuyais sur ces locaux qui, chacun dans leur esthétique, invitaient d’autres artistes plus connus ou d’autres locaux afin de ne pas avoir une seule vision de la musique électronique, car je veux que ce soit un lieu pour tous les bordelais. Après, on a lancé des résidences d’artistes internationaux. On avait misé à l’époque sur Mézigue, Voiski, Bambounou, Palms Trax, Antal… Ils co-programmaient avec moi ; ils avaient chacun leur résidence tous les trois mois. Cet été, je suis parti sur une thématique « tour de France » en invitant des collectifs de tout l’hexagone comme le Méta a Marseille, Tapage Nocturne à Lyon, Midi Deux à Rennes… On est allé chercher des gens qui font bouger la France pour les ramener à Bordeaux ! A la rentrée 2020 il y aura peut être une nouvelle résidente bordelaise…

Au-delà de la programmation, il y a la question des formats. Ca a tellement été la course au booking notamment sur Paris que les prix des artistes sont hallucinants en France si l’on compare à il y a 10 ans. Cela ne peut pas durer car ce modèle est trop fragile et beaucoup sont en difficulté.

L’évolution de la programmation viendra par le développement de format concept, un retour vers l’esprit de la fête. Récemment on est allé créer un format club queer qui s’appelle Iridescence avec le collectif Maison Éclose, un collectif de créatures queen sur Bordeaux. Ce format queer inclusif donnera la parole à des icônes gay avec qui on revisite le club, avec une scénographie dédiée. On a aussi il y a peu lancé le format « Icône » en décalage horaires. C’est un club avec des artistes iconiques, qui parlent à plusieurs générations, notamment celle qui sortait avant et qui ne sort plus trop aujourd’hui… Ça peut être la programmation d’artistes de légende comme Carl Craig, Laurent Garnier ou Michael Mayer, qu’on programme le vendredi dès 22h00… L’artiste joue tôt et on assiste à un vrai mélange générationnel des publics qui n’est pas la spécificité des clubs en France. L’entrée est d’ailleurs gratuite pour les plus de 40 ans. On réfléchit aussi à des formats d’ouverture du dimanche comme a pu faire Concrete (club parisien ayant récemment dû fermer ses portes, ndlr) par exemple, sans passer par la case after car on reste un lieu pluridisciplinaire.

Y-a-t-il des artistes que tu as en vue et que tu souhaites programmer dans les prochains mois à l’Iboat ?

On a très envie que Red Axes reviennent… J’ai aussi très hâte de voir Emma DJ, CEM. DK avec Zaltan en back-to-back. C’était un des temps forts du Lente Kabinet (le petit festival de Dekmantel) … Il y aussi Ouai Stéphane que j’ai trop envie de voir, c’est assez intriguant. C’est la future sensation de l’année prochaine je pense.

En 2019, il y a une date qui t’a particulièrement marqué au bateau ?

Le Dekmantel Soundystem en all night long ! Thomas, du duo, n’avait pas pu venir. Du coup Casper Tiejrol, a fait 6 heures de set seul et a complètement retourné l’Iboat jusqu’à 6h30 ou 7h00 du matin… Octo Octa et Eris Drew aussi qui sont de purs dj’s techniquement. Stingray aussi, comme d’hab ! Djedjo aussi qui a fait son nouveau live EBM. Omar S qui a toujours des plaques de malade. Pour la petite histoire avec Omar S : il n’avait jamais joué au bateau… Il était venu au festival Hors Bord que j’organisais. On avait essayé par tous les moyens de le faire mixer sur l’Iboat mais il ne voulait pas, parce que c’était un bateau ! Il a une phobie des bateaux… On a finalement réussi à le faire venir mais, 5 minutes avant de jouer, on est descendu dans la cale, il ne se sentait pas très bien, je pensais qu’il n’allait jamais jouer, j’ai vraiment flippé. Finalement je suis resté avec lui, ça s’est très bien passé, il a fait un set de malade… !

European Lab #2

dans MUSIQUE

Au lendemain d’élections qui ont illustré la défiance vis-à-vis du projet européen, la quatrième édition du European Lab se tient à Lyon, dans le cadre des Nuits Sonores. Vaste forum culturel, cet évènement a pour objectif de connecter les futurs acteurs culturels et de réfléchir collectivement à l’avenir du paysage culturel européen.

DAY 3

La journée du jeudi 29 mai était placée sous le signe de l’avenir : « à qui appartient le futur ? » questionne ainsi le programme du jour. En sus des multiples workshops, keynotes ou autres rencontres organisées dans la matinée, la conférence principale avait pour thème « la culture face à la mutation de l’espace médiatique ». Dans un monde où les titres de presse disparaissent progressivement (on apprenait d’ailleurs le jour-même la fin de la diffusion de la revue Mouvement), où le web devient un prescripteur essentiel en matière d’offre culturelle, il s’agissait lors de cette rencontre de s’interroger sur l’avenir des relations entre presse et culture. Pour tenter de cerner au mieux les enjeux liés à cette mutation, Arty Farty a fait appel à 5 journalistes ainsi qu’au directeur général de Deezer France, Simon Baldeyrou. Ainsi Alexandre Heully (Cafébabel), Nicolas Demorand (ex-Libération), John-Paul Lepers (journaliste présentant la très bonne émission Vox Pop sur Arte), Jean-Marie Wynants (Le Soir) ainsi que Jean-Marie Durand (Les Inrockuptibles) ont pu débattre pendant 1h30 de cette question de la transformation de l’espace médiatique. Si parler de cette crise s’apparente bien à un lieu-commun comme l’explique Jean-Marie Durand en guise d’introduction au débat, il n’en demeure pas moins que ces changements soulèvent de véritables interrogations. Comment restaurer la confiance avec le public ? Peut-on opposer recommandation sociale à la critique médiatique traditionnelle ? Comment répondre aux enjeux financiers ? Comment transformer les pratiques journalistiques actuelles afin de mieux répondre aux attentes des lecteurs (sans chercher forcément la rentabilité) ?

Alexandre Heully, John-Paul Lepers, Jean-Marie Durand, Simon Baldeyrou, Jean-Marie Wynants & Nicolas Demorand
Alexandre Heully, John-Paul Lepers, Jean-Marie Durand, Simon Baldeyrou,
Jean-Marie Wynants &
Nicolas Demorand

Tout en insistant sur le caractère primordial de la presse dans une démocratie, Nicolas Demorand a notamment évoqué ses propres changement de pratiques de lectures ; « Je ne vais plus au kiosque mais je n’ai jamais été autant informé. Ce sont des pratiques paradoxales » a-t-il ainsi lancé. La gratuité en ligne, l’abonnement, la place de la publicité… les intervenants ont rappelé la difficulté pour la presse de trouver un modèle économique pérenne. Le journaliste John-Paul Lepers propose lui de réfléchir au contenu même, au-delà de la forme ; il convient selon lui d’« aller chercher le journalisme chez les gens, changer d’avis. Le journalisme, le reportage est une ouverture aux autres, sur le sujet ». Passé par Canal +, France Inter ou encore Arte, ce dernier dirige aujourd’hui le très bon magazine hebdomadaire Vox Pop, qui « met en lumière chaque semaine les bonnes initiatives des institutions européennes et des citoyens, mais aussi leurs dysfonctionnements » et milite pour une Europe culturelle forte. Alexandre Heully, fondateur de Cafébabel, s’inscrit dans cette optique par son média qui dépasse les frontières nationales : « la parole médiatique n’est plus le monopole des journalistes encartés » déclare-t-il, d’où une volonté de construire un média européen participatif à travers son site internet. Une réflexion s’est également agencée sur le « web 3.0 » par lequel les médias se nourrissent de ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux. Simon Baldeyrou de Deezer a lui prolongé l’analyse du modèle économique de la presse à l’industrie musicale. Le « meilleur jukebox du monde » est ainsi devenu aujourd’hui selon lui « le meilleur disquaire du monde ». Dans les dix prochaines années c’est donc le streaming musical dans son intégralité qui sera devenu le « principal revenu de l’industrie musical » selon Simon Baldeyrou.

Laurent Garnier enflamme Le Sucre
Laurent Garnier enflamme Le Sucre

Pour clôturer cette journée, une soirée était organisée au Sucre (qui semble s’apparenter en termes de programmation à ce que propose l’Iboat). Perché sur le toit de la Sucrière dans le quartier de la Confluence, cet excellent club propose en plus d’une salle relativement grande, une vaste terrasse avec vue sur la Saône. Le line-up de la soirée Fresh & French! avait était préalablement choisi par Monsieur Laurent Garnier lui-même : S3A (Concrete), Voiski (L.I.E.S) et Visitors for Reworks avaient ainsi été sélectionné par le fondateur du label F Communications. Petite surprise qui est en réalité de taille : Laurent Garnier est venu s’installer aux platines au cours de la soirée, offrant un mix percutant, acide à souhait et ayant ravi le public venu en nombre (la soirée étant à guichet fermée).

DAY 4

La dernière journée de cette semaine lyonnaise avait pour thème l’industrie de la musique. La conférence principale était pour sa part intitulée « Who made the stars ? » et proposait un plateau de choix avec un journaliste chargé de la modération (Wyndham Wallace) ainsi que 4 managers d’artistes/dirigeants de labels : Pedro Winter (Ed Banger), Daniel Miller (Mute Record), Eric Morand (F Communications) et Steven Braines (The Weird & The Wonderful). Evoquant tour à tour leur vision du paysage musical, de la relation entre business & music, les 4 managers ont bien entendu insisté sur le fait que la musique passe avant tout, et que la partie commerciale arrive en second. Dans la fabrication de « star » –  selon le terme employé dans le titre de la conférence – le talent a était évoqué, mais également le facteur chance. Eric Morand, qui a fondé la label F Communications avec Laurent Garnier, a lui confié sa vision de la réussite d’un artiste : « La réussite pour certains c’est être sur les couvertures des tabloïd. Moi je veux pas gérer ce genre d’artiste ». La formation est selon les intervenants très peu regardée dans le milieu de la musique, surtout à l’heure où Internet a fait exploser les barrières de la connaissance. Ce sont également des barrières qui ont sauté d’un point de vue du domaine d’action : n’importe qui peut devenir DJ, mais également produire ses clips, réaliser ses visuels et porter la casquette de graphiste, etc….

Pedro Winter, Daniel Miller, Wyndham Wallace, Steven Braines & Eric Morand
Pedro Winter, Daniel Miller, Wyndham Wallace, Steven Braines & Eric Morand

En clôture de la journée et du forum, un dialogue sur l’Europe s’est ouvert en compagnie de John-Paul Lepers et du président de la région Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne. En analysant les résultats des élections du Parlement européen, les deux protagonistes ont questionné ce manque d’affection des peuples et notamment de la jeunesse (73% des 18-35 ans n’ont pas voté) pour le projet européen. La politique culturelle de la région a également été discutée, et des membres de l’association Arty Farty (organisatrice des Nuits Sonores et du European Lab) ont pu interpeller Jean-Jack Queyranne afin de demander un soutien politique et financier plus important à l’endroit des cultures indépendantes très peu soutenues, à l’inverse d’institutions plus classiques et traditionnelles mais qui brassent un public ayant déjà accès à la culture (opéras, théâtres…). Ainsi s’est terminée une semaine riche en évènements, en rencontres ayant ouvertes de nouvelles perspectives pour l’Europe et la culture. Restait à festoyer aux Nuits Sonores, mais ça, c’est une autre histoire…

John-Paul Lepers & Jean-Jack Queyranne en clôture du forum
John-Paul Lepers & Jean-Jack Queyranne en clôture du forum

European Lab #1

dans MUSIQUE

Au lendemain d’élections qui ont illustré la défiance vis-à-vis du projet européen, la quatrième édition du European Lab se tient à Lyon, dans le cadre des Nuits Sonores. Vaste forum culturel, cet évènement a pour objectif de connecter les futurs acteurs culturels et de réfléchir collectivement à l’avenir du paysage culturel européen.

DAY ONE

« Les résultats des élections européennes doivent rester présent dans nos esprits tout au long de l’évènement ». Chargée de modérer la conférence inaugurale qui s’est tenue mardi  27 mai, Mercedes Giovinazzo, directrice générale de la Fondation barcelonaise Interarts (ONG spécialisée dans la coopération culturelle internationale) a souhaité rappeler dans quel cadre s’inscrivent ces rencontres et autres débats qui ont lieu durant cette semaine. Le European Lab est un évènement organisé par l’association Arty Farty (qui s’occupe également des Nuits Sonores) ayant lieu chaque année depuis 2011 à Lyon, et se veut une « plate-forme professionnelle dédiée aux acteurs de l’innovation culturelle en Europe et dans le monde ». En parallèle du festival des Nuits Sonores, ce forum cherche à discuter, à rassembler les acteurs du milieu culturel (associatifs, élus, journalistes, musiciens, réalisateurs, représentants de labels, organisateurs de festivals…) : connecter cet ensemble en vue de promouvoir la culture européenne et surtout de penser la culture de demain. « Europe Culture Refresh » ! Tel est le thème de cette quatrième édition du European Lab, au long de laquelle des débats, des conférences, des rencontres, mais aussi des projections de films sont réalisées en vue de connecter et de refonder la culture européenne.

La première journée de ce forum avait pour thème : « réinventer les stratégies culturelles : une rencontre entre nouveaux acteurs & adjoints à la culture européenne ». De nombreux acteurs culturels européens se sont ainsi succédés à l’Hôtel de Ville de Lyon afin de livrer une partie de leur conception de la politique culturelle et des mutations que rencontre celle-ci. En effet, 30 pays et plus de 50 villes sont représentées dans le cadre de cet European Lab, constituant une véritable richesse en vue d’appréhender au mieux à l’échelle globale les enjeux culturels de ce XXIe siècle. La ville en elle-même était au centre des discussions ; en tant qu’échelon territorial le plus proche du citoyen, c’est cette collectivité qui permet au mieux de coller aux attentes du public. L’identité culturelle des territoires a été mise en avant par Myriam Picot, vice-présidente du Grand Lyon et chargée des affaires culturelles, qui a également rappelée l’engagement de Lyon pour la diversité artistique. La suédoise Birgitta Persson (secrétaire générale de Trans Europe Halles),l’ukrainien Mykhailo GluBokyi (responsable de Izolyatsia) ou encore l’allemand Christian Buhl (créateur de l’agence Factory 92) ont tour à tour exprimé leur vision de la culture ancrée au sein d’une ville. Favoriser la collaboration entre les gens, promouvoir une culture partagée et indépendante, ayant pour acteur le citoyen lui-même avec un rôle social extrêmement important ; tel sont les éléments qui ont été abordé au cours de la conférence. Ce sont ensuite des élus internationaux qui sont intervenus ; l’allemande Angela Spizig (Cologne), la finlandaise Rita Viljanen (Helsinki) et (car le European Lab n’est pas nombriliste ni autocentré sur l’Europe) la colombienne Clarisa Ruiz-Correal (Bogota). Tous ces élus municipaux en charge de la culture de leur ville ont souligné l’importance du lien social qui existait au travers de tout projet culturel.

IMG_0724

S’en est suivi une rencontre avec la très active Agnès B., avec laquelle nous sommes revenus sur les projets qu’elle portait (comme l’expédition du bateau Tara). La créatrice de mode a évoqué les artistes qu’elle soutient et qu’elle côtoie (Gaspard Noé, Harmony Korine…) et sur sa volonté de sortir la culture des institutions traditionnelles. Elle insiste sur le fait qu’il ne faut pas tout attendre de l’Etat, qu’il faut « se bouger ». Son amie Malika Chaghal était également présente lors de cette rencontre, afin d’évoquer le rôle de la cinémathèque de Tanger qu’elle dirige et qui, dans un pays où la culture peut rimer avec censure (le roi, la religion & le sexe étant le trio interdit), s’efforce de proposer une sélection soignée de films qu’on ne peut pas voir dans les 26 autres salles du pays (le pays comptait 300 salles dans les années 1980).

DAY 2

La deuxième journée s’est déroulée à l’Hôtel de Région et avait pour thème « le rôle de la culture dans la construction des villes de demain ». Dans une société de plus en plus urbanisée, la ville doit en effet être au cœur des réflexions en matière culturelle et s’impose comme le levier essentiel pour permettre aux habitants de partager et de faire les choses ensemble. Didier Fusillier (Lilles3000), l’architecte Odile Decq (architecte) et Miriam Roure (MIT Senseable City Lab) ont ainsi débattu à leur tour sur cette relation entre ville et culture. « L’identité d’une ville n’est pas qu’une carte postale de son centre historique » ; Odile Decq a cherché à souligner l’importance de ne pas cloisonner la culture au centre-ville des différentes municipalités, sans pour autant chercher à unifier centre et périphérie. L’expérience de Lille capitale Européenne de la culture (2004) de même que Marseille (2013) a également été discutée, en notant qu’une sorte de culture à-deux-vitesses a émergé dans la cité phocéenne.

IMG_0730

C’est ensuite l’émission de France Inter d’Arthur Dreyfus, Encore Heureux, qui était enregistrée en direct et en public dans le hall de l’Hôtel de Région. Au programme, une réflexion sur l’espace urbain, son rôle en matière culturel, ainsi que sur le festival des Nuits Sonores. Le philosophe Eric Corijn, l’économiste-sociologue Saskia Sassen et le prestigieux DJ Laurent Garnier étaient autour de la table afin d’évoquer ces questions, et il est possible de réécouter l’émission ici.

Retourner là haut