Thibault Perceval : « Créer des collaborations entre artistes et collectifs, c’est aussi ça, Isulia »

Du 5 au 7 novembre, l’iconique Base sous-marine de Bordeaux accueillera une nouvelle édition du festival Isulia. Entre artistes de la scène internationale et place importante de la scène locale, l’événement met en lumière différentes esthétiques musicales – de la techno à la house, en passant par la trance. Avec son programme de talks qui se déploiera cette année à la Cité Bleue, Isulia entend par ailleurs mêler fête et engagements dans un contexte politico-social complexe. Pour discuter du positionnement du festival, Le Type a échangé avec son directeur artistique et co-fondateur, Thibault Perceval. Inflation des cachets, ADN musical de Bordeaux, importance de la scène locale : entretien.

Crédit photo : François Blanchard

Le Type : Quelles sont les grandes lignes artistiques de cette nouvelle édition d’Isulia ?

Thibault Perceval : Il y a d’abord la venue d’Octave One, un duo historique des musiques électroniques. Il y a aussi Nastia, figure de la scène techno ukrainienne. Je voulais inviter une tête forte par soir, d’autant que la proposition artistique du festival a été réduite à deux jours – contre quatre en 2025. Au vu du contexte général, on a voulu réduire la voilure pour passer cette édition sereinement. Ces têtes d’affiche sont accompagnées d’artistes de la scène nationale et, bien sûr, locale – par exemple Audrey Danza, Pureblast, le collectif bordelais Pelles Melles, Djedjotronic…

Octave One faisait partie de ma shortlist : c’est un live hyper exclusif, dans l’air du temps. En termes de BPM et de vibe, j’ai construit la programmation sur une esthétique plus orientée techno et électro le vendredi, et plutôt house, techno et trance le lendemain.

C’est tout l’enjeu à Bordeaux d’un projet culturel à la fois émergent et en passe d’être identifié comme Isulia : faire venir les artistes et continuer de gagner la confiance des agent·es.

Thibault Perceval (Isulia)

Ça a été très compliqué de programmer cette année : j’ai attaqué la programmation tard et j’ai pris beaucoup de refus. Le festival est dans une période de développement : on nous connaît dans l’industrie, mais ça reste difficile d’attirer les gros noms. C’est tout l’enjeu à Bordeaux d’un projet culturel à la fois émergent et en passe d’être identifié comme Isulia : faire venir les artistes et continuer de gagner la confiance des agent·es.

Le vrai sujet actuel, c’est l’inflation des cachets.

Thibault Perceval (Isulia)

Crédit photo : François Blanchard

Le vrai sujet actuel, c’est l’inflation des cachets. J’ai pris des refus parce que les cachets étaient trop hauts et ma proposition trop basse. Notre capacité n’est pas énorme, mais quand tu parles de la Base sous-marine à des agent·es international·es, iels imaginent un énorme warehouse, en s’attendant à 3 000 personnes. Et quand tu leur dis qu’il y en a 900 dans le bunker stage, ils pensent que tu vas vendre des tickets à 60 euros. Ce n’est pas du tout ça. Résultat : certain·es agent·es demandent des cachets trop hauts pour notre budget artistique. C’est un vrai casse-tête.

Dans ce contexte, comment renouvelles-tu ton travail de direction artistique, entre continuité de l’ADN du festival et nécessaire renouveau ?

Bordeaux est une ville compliquée à développer sur les musiques électroniques : c’est une ville rock depuis des années, on ne la changera pas. Il y a aujourd’hui un vrai mouvement hard techno, comme dans beaucoup de villes en France et ailleurs. On le voit régulièrement à L’Entrepôt, ou la Fête de la musique 2026 : des orgas font 3 000 ou 4 000 personnes sur de la hard techno et du hard groove. 

Il y a donc un public qui achète des tickets pour ça. Or, la ligne artistique d’Isulia n’est pas exclusivement centrée sur la hard techno : esthétiquement, ce n’est pas directement notre registre. En même temps, Isulia a la capacité de faire découvrir des artistes au grand public.

Par ailleurs, certaines esthétiques ne sont pas possibles à cause de la réverbération des deux lieux, les Bassins des Lumières et la Base sous-marine. Je ne peux pas faire de live avec de la voix au micro par exemple – ce qui limite les artistes qu’on peut inviter. Le résultat sonore serait incertain pour l’expérience des festivalier·es. Le rap et la trap sont aussi compliqués à développer, faute de lieux adéquats, même si, par exemple, j’aimerais beaucoup pouvoir proposer des artistes issu·es des musiques électroniques et qui produisent aussi pour des rappeur·ses afin de proposer un vrai lien artistique entre ces esthétiques à travers le festival.

Au fil des années, on a réussi à s’ancrer sur le territoire bordelais, parce que c’est un projet bordelais. On a appris par expérience ce qu’on peut faire ou non. Les musiques électroniques, au sens large – techno, house – restent les couleurs dominantes, dans un lieu chargé d’histoire.

La Base sous-marine est un lieu iconique et historique de la ville.

Thibault Perceval (Isulia)

Crédit photo : Antoine Deguil

Justement, peux-tu revenir sur le choix des lieux ? Il y aura la Base sous-marine et la Cité Bleue, qui accueillera les talks du festival cette année ?

C’est la quatrième année que nous exploitons la Base sous-marine, et la deuxième année aux Bassins des Lumières, qui ouvrent une de leurs alcôves exclusivement pour le festival. Ça s’est très bien passé l’an dernier, donc on renouvelle la collaboration.

Pourquoi ces lieux ? Parce que la Base sous-marine est un lieu iconique et historique de la ville, sous-coté dans le paysage culturel pendant des années. Les Bassins des Lumières sont gérés par Culturespaces, qui y a monté une énorme galerie d’arts numériques. L’annexe, elle, reste un lieu de la ville de Bordeaux. Des structures culturelles comme Boite Noire, Dezip et Le Grand Incendie y sont installées pour faire vivre ce lieu à travers des événements culturels et pédagogiques, mais elle n’est pas beaucoup exploitée car elle demande des moyens colossaux, à cause de la réverbération : un soutien technique costaud et une infrastructure très conséquente. Il y a une semaine de montage pour seulement deux jours d’exploitation.

Crédit photo : Lucie Robert

Il y a six ou sept ans, les Bassins à Flot avaient besoin de redynamiser le quartier. Nous n’avons pas été les premiers acteurs culturels à y venir, mais nous avons saisi l’opportunité de pérenniser un projet dans un lieu historique. C’est un challenge, et à la quatrième édition, je pense qu’il est relevé. Il y a toujours des choses à améliorer, mais en travaillant le même spot pendant des années, on affine la technique, la qualité du son, l’expérience, et on en connaît mieux les travers.

Pour la Cité Bleue, le constat vient de l’an dernier. En 2024, les talks étaient aux Vivres de l’Art, ce qui séparait le village de la diffusion musicale et rendait le message plus clair pour toucher certaines communautés. En 2025, on a tout recentré sur un seul lieu : c’était plus lisible pour le public. Mais accueillir les talks à la Base sous-marine n’est pas adéquat, notamment pour des questions d’aménagement et de sécurité. On les avait donc installés dans un village entre les deux scènes. Mais il fait froid début novembre, et ce n’est pas très sexy sous une tente, et par ailleurs l’articulation avec la scène qui ouvrait à 18h00 ne fonctionnait pas.

Cette année, le programme de talks s’étale sur trois jours : l’inauguration à la Base sous-marine le jeudi, puis les talks à la Cité Bleue le vendredi et le samedi. On démarre la journée dès 16h00 avec deux talks jusqu’ en fin de journée, puis on rejoint la Base sous-marine en cinq minutes de vélo. Deux lieux, deux propositions : c’est plus intéressant, même si l’idée de départ était de tout centraliser.

Crédit photo : Lucie Robert

Je monte les line-up de chaque jour et de chaque scène comme une histoire.

Thibault Perceval (Isulia)

Comment envisages-tu ton travail de programmateur sur un festival comme Isulia ?

La veille se fait tous les jours de l’année. Monter une programmation pour une ville comme Bordeaux, c’est particulier : il y a des enjeux de remplissage et de billetterie. Mais il ne faut pas penser qu’à la rentabilité, même si c’est le nerf de la guerre. Il faut penser à l’esthétique : la programmation doit raconter une histoire, chaque jour. Je monte les line-up de chaque jour et de chaque scène comme une histoire de 18h00 à 02h00, sans coupure, comme un line-up de club. J’ai une culture club : je ne peux pas changer d’esthétique avec un énorme gap entre deux sets. Je veux que chaque set soit la continuité du précédent. C’est mon leitmotiv sur Isulia.

Je ne booke aucun artiste dont je n’aime pas la musique, ni dont l’image, les codes et les valeurs ne conviennent pas. C’est un projet monté de toutes pièces à Bordeaux, en étant bordelais : je veux le défendre de A à Z, haut et fort. Il y a des esthétiques que j’aimerais faire, mais qui sont trop risquées pour le projet, peut-être dans un an ou deux. Et si tu n’es pas passionné par la musique électronique, je ne sais pas comment tu peux monter une programmation (rires).

Crédit photo : Tristan Conchon

Comment identifies-tu les artistes de la scène locale que tu invites sur Isulia et comment composes-tu avec cette scène sur cet événement ?

Certains médias locaux m’aident à dénicher des artistes grâce à leur capacité de veille sur cette scène bordelaise, du rap aux musiques électroniques en passant par l’hyperpop – je pense notamment à vous, Le Type. Et je suis par ailleurs archi connecté : je parle aux trois quarts des artistes, collectifs et labels que ce soit dans les musiques électroniques ou même dans d’autres univers musicaux de Bordeaux tout au long de l’année. C’est ce qui me permet d’être toujours au courant de ce qui peut s’y passer.

En termes de choix, ça se fait notamment par différents canaux et connexions. Je regarde ce que l’artiste ou le collectif défend : quelles valeurs, quelle esthétique, sous quelle forme. Est-ce qu’ils font des événements réguliers, ou juste un one-shot tous les six mois ? Quelle est leur actualité ?

La scène locale est beaucoup plus présente cette année sur Isulia. Ces dernières éditions, je voulais développer des artistes solo plutôt que des collectifs car je trouve qu’on manque d’accompagnements à Bordeaux pour chacun·e d’entre elles et eux. Isulia est aussi là pour permettre d’apporter de la visibilité à ces artistes indépendant·es. Mais il y a très peu de producteurs et de productrices de musique électronique à Bordeaux, et encore moins qui correspondent à la programmation que je défends. Cette année, il y a donc notamment les collectifs bordelais Trikar, Helix, Pelles Melles, Heavydance et La Maskarade.

On est totalement libres d’inviter les artistes qu’on souhaite chaque année.

Thibault Perceval (Isulia)

Crédit photo : Lucie Robert

Quel rôle doit jouer selon toi un·e programmateur·ice dans la période actuelle, dans la mise en avant de certaines valeurs ou causes ? Je pense au choix d’inviter l’artiste ukrainienne, qui vient d’annoncer qu’elle arrête de jouer aux États-Unis pour contester la politique de Trump sur l’Ukraine.

Je ne peux pas booker des artistes qui vont à l’encontre des valeurs d’Isulia. Si un·e artiste publie quelque chose qui va complètement à l’encontre de ce qu’on défend, je peux annuler le booking, quelle que soit sa renommée, sans problème. C’est l’avantage de ce projet : on est totalement libres d’inviter les artistes qu’on souhaite chaque année.

Chez Isulia, notre façon de nous engager, c’est d’abord ce qu’on construit.

Thibault Perceval (Isulia)

Quels sont ces sujets importants pour toi ?

L’inclusivité est un enjeu pour nous depuis la première édition, et la parité avec elle. En 2026, la parité dans une programmation ne devrait plus être un débat : c’est une obligation pour les structures culturelles. Quant à la prise de parole, dans le contexte actuel, ce n’est pas un acte de courage, c’est le minimum. Quand les libertés reculent, la culture est toujours l’un des premiers secteurs touchés. 

Libre à chaque artiste de choisir sa façon de s’exprimer, mais on ne peut plus se permettre de rester spectateur·ices. Chez Isulia, notre façon de nous engager, c’est d’abord ce qu’on construit : une programmation paritaire et un espace où chacun·e se sent à sa place.

Ça fait bientôt huit ans qu’on se bat pour faire exister une structure, et six ans pour un festival, avec peu de reconnaissance institutionnelle.

Thibault Perceval (Isulia)

Crédit photo : Lucas Mathie

Plus globalement, comment perçois-tu le contexte dans lequel évolue Isulia ?

La situation culturelle et politique actuelle est très préoccupante. À notre échelle, on voit certaines de nos subventions baisser drastiquement. Ça fait bientôt huit ans qu’on se bat pour faire exister une structure, et six ans pour un festival, avec peu de reconnaissance institutionnelle. Aujourd’hui, pérenniser un projet culturel indépendant est extrêmement difficile.

Je ne sais pas où on va, et c’est inquiétant. Après six ans de développement, ça me fend le cœur de me dire que tout peut s’arrêter : si l’édition 2026 ne fonctionne pas, on ne pourra pas continuer en 2027. Ce sont presque six ans de ma vie investis dans un projet qui reste fragile. Et Isulia n’est pas un cas isolé : nos ami·es de L’Orangeade ont récemment arrêté après douze ans d’événements dans la ville. Ce n’est que le début, car de nombreuses associations, plus petites, plus indépendantes ou plus de niche, sont elles aussi en difficulté. Plus que jamais, venir aux événements, c’est ce qui permet à ces projets d’exister.

Alors rendez-vous les 6 et 7 novembre à la Base sous-marine : venez faire la fête avec nous !