Après l’annonce de la fermeture de l’IBOAT en février dernier, l’équipe de Le Type rend hommage à ce lieu ayant joué un rôle majeur pour la scène culturelle locale et dans l’histoire de notre média – l’IBOAT et Le Type sont tous les deux nés en 2011. Après une première analyse sur l’impact de l’arrêt de ses activités, une première vague de témoignages de ses publics, des prises parole d’artistes et collectifs ayant pu jouer sur la scène du bateau bordelais, c’est au tour d’ancien·nes membres de son équipe et collaborateur·ices du projet de revenir sur leur lien avec l’IBOAT.
Crédits photos : Jacob Khrist
« C’est sans aucun doute l’une des plus grandes claques que j’ai pris sur ce bateau » – Arthur Brémond
« En plus d’être un club où j’appréciais passer des soirées, j’ai travaillé avec ce lieu plusieurs années en tant que photographe. La nuit du 11 au 12 novembre 2022, j’ai eu la chance de shooter le set de Laurent Garnier. Durant deux heures, j’ai découvert ce que ce monsieur avait de si spécial, dans un cadre parfaitement préparé par l’IBOAT. C’est, sans aucun doute, l’une des plus grandes claques que j’ai pris sur ce bateau.
Je me rappelle aussi, en 2019, habitant à Bordeaux depuis à peine un an, aller faire un tour un lundi soir sur la terrasse de l’IBOAT, où Terrence Parker s’amusait à passer des disques, parce qu’il aurait louper son vol retour après avoir joué en cale le samedi précédent. Je me rappelle aussi de mon premier shoot au bateau, Darius, probablement entre 2017 et 2019, artiste que j’appréciais particulièrement à ce moment, j’avais à peine 19 ans, et j’allais shooter dans le club d’une ville que je ne connaissais quasiment pas : oui, j’étais comme un dingue. Pour vous dire, je me rappelle même de la route que j’ai emprunté à vélo…
Puis il y a eu toute ces dates : Jane Fitz sur la terrasse, LB aka Labat au CAPC, Anetha en cale puis en open air, mais aussi les dates des locaux, les débuts de saison et fin d’open air avec, les soirées d’Amplitudes Radio, les premières soirées de Bruit Rose, les terrasses de L’Orangeade, les dates de Sevenbeatz, Djedjotronic. Toujours plus d’occasions de passer des soirées au bateau. Merci pour toutes ces belles années. »
« Carmen, taguer les chiottes, une liste sans fin de copains/copines » – Charl Zarl (artiste)
« L’excitation de l’ouverture, faire son enseigne, le point de ralliement, perdre (beaucoup) de point de vie, manger avec Seth Troxler, beaucoup transpirer, taguer les backstages, se faire traiter de « fucking ass hole » par Nina Kraviz, monter et démonter la terrasse, se faire dédicacer le vinyle de Supernature, prendre 237 plaintes pour tapage, y rencontrer des ami·es, se faire des ami·es pour la vie, les Illuminations de la direction à faire pour le lendemain, il est où le plan, écouter, contempler, raccrocher le bateau pendant une tempête avec 500 personnes en train de faire la fête dedans, s’oublier, débriefer le midi, y faire des siestes, faire des graff en haut d’un container pour Sugar Hill Gang, repeindre ses tags le lundi, voir les générations passées, les enfants des copains avec des casques, les longs plaidoyer au bureau, se cacher quand les afters dans la cale étaient trop longs, avoir une afterite, la Gazette des backstage, se faire sortir, rererepeindre le bateau, la cuisine de Jordan, les saucisses de Abdel, reperdre beaucoup de point de vie, voir la famille, s’amuser, rire, danser, 15 ans, les soirées passées en un claquement de doigts, faire et défaire, prendre partie, voir naître, les fermetures, la liste sans fin des artistes passé·es dessus, se faire buissonner par le mobilier, créer son monde, voir ses stars, Benoit, danser, laisse c’est pour moi, t’inquiète je gère, ne pas dire au revoir, vendredi soir-dimanche matin, reboucher les trous, se faire des trous, prendre des abonnements à eurotunnel dans le bureau, Carmen, taguer les chiottes, une liste sans fin de copains/copines, les bidous, 5536 jours, une main au cul, la porte, je gère plus et tout ce qu’on ne pourra jamais raconter…. À nous tous <3 »

« De façon générale, l’IBOAT était aussi une seconde maison pour les DJs » – Pauline Levignat (Pops, ancienne chargée de communication de l’IBOAT)
« Quand j’étais dans les bureaux à l’IBOAT, on a beaucoup travaillé à développer des formats de jour, des boums pour les kids, des marchés, des vide dressing, des expositions. Nous n’avons jamais envisagé le bateau comme un club, mais comme un lieu de vie pour tous les publics. Malgré cela, le club cannibalisait quand même tout et c’est pour cause, il était en ébullition : des têtes d’affiches tous les soirs, un public d’habitués qui passaient tous les week-ends à bord et une réputation qui dépassait largement les frontières régionales. Ce que les gens ne voyaient pas spécialement, les coulisses du bateau c’était un équipage qui se relayaient jour et nuit, pour faire vivre ce lieu, avec des fiches de postes et des horaires à rallonge.
Il y a eu une grande époque où on vivait comme en colo sur ce bateau, ça rigolait beaucoup, nous avions un groupe privé sur Facebook nommé « I pas boat » crée par Coco (Corinne Bauer, la directrice du lieu) et je peux vous dire qu’on s’y échangeait toutes les anecdotes ou photos les plus incroyables entre les équipes d’exploitation et des bureaux. Dedans, je pense qu’on peut y trouver des anecdotes pour toute une vie comme celle où un copain à nous a fini dans le bateau enfermé car il s’était endormi en backstage. Ah, si les murs du ferry pouvaient parler… mais non, l’IBOAT emporte avec lui de savoureuses anecdotes et péripéties de soirées.
De façon générale, l’IBOAT était aussi une seconde maison pour les DJs, on se croisait entre deux slots, on venait s’écouter, on trainait en backstage jusqu’au petit matin, c’est aussi dans ces moments que se sont liées des amitiés, des rencontres qui parfois donnaient lieu à la création de collectifs même. C’est aussi ça qui a forgé la légende du lieu, d’être un tel point de rendez-vous pour toute une génération qui a grandi avec ce bateau, y a fait ses premiers DJ sets et l’a inspiré pour aujourd’hui porter ses propres projets.
Du côté de l’équipage et des salarié·es, on formait une sorte de famille avec plusieurs générations, plusieurs orientations sexuelles, une famille très hétéroclite dans lequel est né la mienne puisque j’ai rencontré Damien, à l’époque ingénieur du son dans le club, et que de cette histoire d’amour est né notre fille en mai 2021 : Dannie, le bébé de l’IBOAT. C’est d’ailleurs le 3ème mot qu’elle a prononcé après « papa » et « maman ». Elle a dû tellement l’entendre ! Je pense qu’il y en a bien d’autres car plus d’un couple s’est formé sur ce bateau. Je suis prête à parier que les statistiques de Tinder sont ridicules à côté :)

Ce que les client·es du bateau ne voyaient pas forcément non plus et qui nous frustraient, c’est la passion, le cœur que l’on a mis derrière chaque programmation. Nous programmions avec le cœur, parfois avec audace, et les clients râlaient pour une place à 18 euros. Cela nous frustrait beaucoup, je pense que nous avions toujours pour ambition d’éduquer un peu le public, de l’ouvrir à la découverte et de l’amener à expérimenter avec nous. Nous avons quand même organiser un festival AHOY à prix libre avec pour tête d’affiche la moitié de AIR – JB Dunckel. Ce fut un succès très mitigé, je crois que nous étions à peine 150 sous le chapiteau ce soir là. On a testé tant de choses quand j’y pense… On se remettait tout le temps en question, on s’épuisait à vouloir faire plus. Les 5 ans du bateau : 5 événements dans 5 lieux. Les 7 ans du bateau, 24h de programmation non stop, terminant par un concert de piano au lever du jour.
Nous avions aussi monté Hord Bord avec l’équipe de Pedro Booking, deux festivals qui ont demandé une énergie énorme en plus du travail que l’on avait sur le bateau. Mais quel souvenir ça aussi. Je crois que nous avions réuni plus de 15 000 personnes sur les 3 jours du Hors Bord 2017, sur la dalle du Pertuis avec de sacrés têtes d’affiches : Motor City Drum Ensemble, Antal, Dj Koze, Omar S, Floating Points, Suuns, Romeo Elvis, Isaac Delusion… Encore aujourd’hui beaucoup de gens m’en reparle.
On ne comptait jamais, ni les heures, ni les dépenses, on était pas vraiment guidés par la rentabilité, c’est le moins que l’on puisse dire. Le prix des boissons n’aidait pas, je me battais beaucoup avec la direction pour qu’on le baisse mais il faut savoir que c’est aussi ce qui maintenait l’économie du bateau à flot, de vendre de l’alcool. C’était une réalité, cela payait nos salaires mais aussi nos programmations audacieuses, nos prises de risque. Aujourd’hui, cette âme n’existe pas derrière de grosses machines pour lesquels les gens déboursent 60 euros la place. Et les gens ne s’offusquent plus car ils sont face à des organisateurs énormes, intouchables, et non des humains qui composent de façon artisanale.

Pour moi l’une des plus marquantes restera la soirée du 22 décembre 2019. Nous fêtions le départ de Gaelle Ropert, qui fut manager nuit puis manager jour pendant 10 ans au bateau. En lui souhaitant bon vent, nous n’imaginions pas que les éléments allaient nous prendre au mot. Une énorme tempête s’est levée. À deux heures du matin, la passerelle s’est décrochée, mon vélo était attaché dessus je l’ai vu partir au fond du bassin impuissante. Le service de sécurité et des ami·es à nous présent·es sur le bateau tiraient sur les cordes pour empêcher le bateau de se décrocher. A 2h30 du matin, analysant que la situation pouvait mettre en danger le public, nous prenons la décision de fermer le club et d’évacuer, alors que Red Axes (enfin l’un des 2 seulement, l’autre venait d’être papa et n’avait pas pu venir) venait juste de prendre les platines. Je m’avance vers le DJ pour lui dire avec un anglais un peu paniqué qu’il doit couper, que le bateau est en danger et nous tous aussi, il me jette un regard noir. Je dois alors foncer en régie faire une annonce micro, demandant à tout le monde de rester calme mais que par sécurité nous devons évacuer. L’impression d’être une hôtesse de l’air sur un Boeing 747 pas loin du crash.
Le public ne comprend rien jusqu’à ce qu’on ouvre les portes. La passerelle était hyper haute, c’était un toboggan, nous avons aidé le public un à un à sortir, je revois tout le staff à l’œuvre, même Guylaine, notre comptable, du haut de ses 1m50 qui tenait des personnes pour qu’elles ne glissent pas et rejoignent le quai en toute sécurité. Ce soir-là je me suis vraiment dit qu’on allait quitter le quai, pour de vrai. Mon vélo a été repêché indemne avec la passerelle 3 jours après. Un vrai miraculé. Aujourd’hui, comme beaucoup, je pense que le ferry continuera de naviguer, à travers nos souvenirs mais néanmoins cette fermeture, à l’inverse d’autres, laisse planer un peu d’inquiétude sur le renouvellement des lieux de culture. C’est mon sentiment, cela me semble de plus en plus compliqué de pérenniser les lieux déjà, alors en éclore de nouveaux ? Même si je suis de tempérament optimiste la fermeture du bateau me questionne sur l’avenir de la scène électronique bordelaise qui perd un laboratoire d’expression précieux. »

« Le bateau a été bien plus qu’un lieu de travail : il a été un terrain d’apprentissage, un espace de liberté, une école de la vie » – Pauline Roquefeuille
Je ne vais pas parler de tout ce que le bateau a apporté à la scène culturelle bordelaise. D’autres le font très bien (comme vous, cœur cœur), et les souvenirs collectifs sont innombrables. Aujourd’hui, j’ai envie de parler de ce qu’il m’a apporté à moi. À titre intime. Quand je suis arrivée à Bordeaux en 2015, je connaissais déjà l’IBOAT de nom. J’en entendais parler alors que je vivais encore dans les Pyrénées. Ce bateau qui accueillait tous ces artistes, ces nuits qui semblaient hors du temps. Puis je suis devenue une silhouette parmi le public. Une habituée émerveillée. Et très vite, quelque chose s’est imposé : je voulais en être. Pas seulement danser, mais contribuer. Participer à cette aventure.
Graphiste de formation, je me suis surprise à rêver de programmation. Alors j’ai fait ce que je savais faire de mieux à l’époque : j’ai insisté. J’ai toqué, encore et encore, à l’épaule de Benoît Guérinault. On m’a dit qu’il n’y avait pas de place. J’ai continué. Pendant des semaines, des mois. Je ne voulais pas passer à côté. Un jour, Benoît m’a accordé un entretien avec Gaëlle. Elle m’a fait confiance. Elle est devenue ma manager. On m’a proposé six mois. J’y suis restée cinq ans. J’y ai travaillé de mes 23 à mes 28 ans. Des années charnières. Des années où l’on se construit, où l’on doute, où l’on apprend à devenir adulte. Le bateau a été bien plus qu’un lieu de travail : il a été un terrain d’apprentissage, un espace de liberté, une école de la vie. Il m’a offert un nombre incalculable de chances. La chance d’être programmatrice, bien sûr. Mais aussi celle de passer de l’autre côté des platines. D’apprendre à jouer sur vinyles, à apprivoiser les CDJs. La chance d’oser. Il m’a aussi permis d’explorer la scénographie. D’abord timidement, pour tester, parce que j’en avais envie, sur des clubs. Puis sur des formats plus ambitieux. Jusqu’à me confier une scénographie complète du lieu pour le nouvel an 2024. Une confiance immense. Un accomplissement que je n’aurais même pas imaginé quelques années plus tôt.
Sans lui, je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui. J’y ai rencontré des artistes, oui. Mais surtout des ami·es. J’y ai programmé un nombre incalculable de projets, partagé des émotions impossibles à quantifier, croisé des personnes qui ont profondément marqué mon chemin. Alors merci le bateau, Merci d’avoir existé. Merci à Benoît d’avoir porté ce projet magnifique, contre vents et marées. Merci à toutes celles et ceux qui ont fait de ce lieu une famille. Une part de moi restera à jamais amarrée à ce bateau. Le bateau n’a pas seulement fait danser des foules. Il a façonné des trajectoires. La mienne en fait partie. »
