Virgile Pilon, luthier : « C’est merveilleux de travailler avec des bois aussi prestigieux »

Entretien avec le luthier Virgile Pilon, installé dans le Pays basque, à Anglet. En fabriquant une à deux guitares par an dans des matériaux exceptionnels, cet artisan élève la pratique de la lutherie au rang d’art.

Virgile Pilon est luthier spécialisé en guitare à cordes en acier. Plus communément : en guitare folk ou guitare acoustique. Passionné des six cordes depuis ses 15 ans, ce « geek des instruments de musique » entreprend un CAP ébénisterie en France avant d’intégrer une école de lutherie à Québec au Canada. 

Il part plus tard en Australie pour parfaire ses techniques et se spécialiser en « guitare jazz ». Une fois rentré à Paris, il poursuit son expérience dans « un gros atelier de réparation » où il estime avoir eu affaire à pas moins de « 4 000 à 5 000 instruments ». Au bout de trois ans, il quitte la capitale pour s’installer dans le Pays basque, d’où il opère aujourd’hui. Depuis Anglet, il conçoit des guitares uniques, dans des matériaux tout aussi exceptionnels. Virgile Pilon raconte dans cet entretien à Le Type son rapport au bois, à sa pratique et plus largement la façon dont il envisage son métier.

Le Type : Après plusieurs années de recherche acoustique, d’où t’es venue cette spécialisation pour cet instrument à cordes qu’est la guitare ?

Virgile Pilon : Ma formation, c’est la guitare folk. L’école de lutherie que j’ai faite est en partie orientée vers la guitare acoustique. C’est-à-dire la folk, avec ses cordes en acier, et la classique et ses cordes en nylon. Culturellement, ce sont deux pratiques très différentes.

Ma culture musicale m’a plutôt porté vers la guitare folk, sans amplification. Je trouve la lutherie acoustique plus intéressante que ce que proposent les instruments électriques. Travailler un instrument électrique peut être très intéressant, surtout sur le plan du design, mais c’est moins ce que je recherche. 

On a pu observer que tu utilises des outils traditionnels pour façonner tes guitares. Peux-tu revenir sur ce processus de fabrication ?

En tant que luthier, je n’ai pas d’autre choix que d’utiliser des outils traditionnels. C’est le cas même si j’ai une commande numérique pour faire certaines incrustations, des trucs un peu complexes, ce qui me permet de gagner en temps de travail et en précision, sinon je n’ai pas le choix. Ce n’est pas vraiment une question d’« outils traditionnels » : sinon, on entre dans l’industriel, il faut investir dans de la grosse machinerie. J’ai quand même des machines d’ébénisterie, une scie à ruban… Mais les ciseaux à bois, les rabots, ce n’est pas qu’ils sont traditionnels, c’est qu’ils sont encore aujourd’hui les bons outils.

Ce temps long, ces outils dits « traditionnels » sont en fait les outils modernes : encore aujourd’hui, on ne fait pas mieux pour travailler le bois. C’est donc très contemporain.

Virgile Pilon

Le bénéfice que j’en tire par rapport à la commande numérique, c’est le bénéfice de l’artisanat par rapport à l’industriel. C’est-à-dire que tout est complètement personnalisable, et que j’ai une maîtrise beaucoup plus complète et fine du produit final. Prendre le temps long, vérifier que chaque pièce de bois est calibrée comme il faut par rapport au son, sculpter à la bonne densité, à la bonne rigidité : c’est l’essence même du travail artisanal. On est au dixième de millimètre : si tu te plantes d’un ou deux dixièmes, tu dois tout recommencer. Ce temps long, ces outils dits « traditionnels » sont en fait les outils modernes : encore aujourd’hui, on ne fait pas mieux pour travailler le bois. C’est donc très contemporain.

Une très bonne guitare de luthier est parfois à la limite de s’effondrer sur elle-même, mais elle va tenir quand même une centaine d’années.

Virgile Pilon

Il faut comprendre que la guitare est un instrument mécaniquement très fragile. On est toujours un peu sur le fil : il faut que ça sonne au maximum, donc que ça vibre, que ce soit le plus fin possible – mais en même temps, il faut que ça tienne 70 kilos de tension de cordes le plus longtemps possible. On est souvent à la limite : une très bonne guitare de luthier est parfois à la limite de s’effondrer sur elle-même, mais elle va tenir quand même une centaine d’années, 150 ans je dirais.

Virgile Pilon dans son atelier.

C’est un privilège exceptionnel travailler avec un morceau de bois qui vient d’un seul arbre au monde ! On touche à la célébrité de la lutherie acoustique.

Virgile Pilon

Récemment, tu as conçu une guitare faite de bois nobles et d’une très grande rareté. Peux-tu nous en dire plus sur la façon dont tu as réussi à te les procurer, et sur les sensations que tu as pu avoir en les travaillant ?

The Tree en cyprès ancien, c’est ma numéro 100 : là, on est plus que sur des bois nobles. The Tree, c’est le dos et les éclisses de la guitare – on est plus que sur un bois noble, on est sur un bois qui est une célébrité dans le monde de la lutherie. Ça ne vient pas d’une espèce, c’est un morceau de bois qui vient d’un seul arbre au monde ! On touche à la célébrité de la lutherie acoustique. C’est absolument merveilleux de travailler avec des bois comme ça, un privilège exceptionnel.

C’est aussi très stressant, parce qu’il n’y a que deux fournisseurs dans le monde pour ce bois-là. Il a été coupé dans les années 1960, et comme c’est un arbre unique, d’année en année la ressource disparaît, le stock s’amenuise. Donc si je casse quelque chose, il faut racheter – et ça coûte extrêmement cher. Un set complet (les deux pièces pour les éclisses et les deux pour le dos) tourne autour de 10 000 euros.

Mais c’est incroyable de travailler avec une telle matière : ça te force à te concentrer. C’est un bois très prestigieux. Il n’y a que les plus grands luthiers du monde qui ont bossé avec. La sensation est géniale ! La table d’harmonie, c’est un cyprès de 4 000 ans, pour lequel il n’y a qu’un seul fournisseur au monde. Ça, c’est venu du bouche-à-oreille, et je fais maintenant partie d’un réseau d’ami·es et de gens de confiance avec qui je travaille. Comme c’était ma numéro 100, j’ai voulu travailler avec des bois réellement prestigieux, plus que précieux.

D’où proviennent les commandes de guitare que tu reçois ?

Aujourd’hui, je réalise entre 8 et 11 commandes par an. La majorité part à l’étranger, beaucoup aux États-Unis – c’est là où j’ai le plus gros de mon marché – et peut-être un quart part en France.

Quel impact ont les différents bois sur l’acoustique des guitares que tu construis ?

On choisit les bois en fonction du son qu’on souhaite. Ceci dit, un bon luthier garde un contrôle sur 75% du son de l’instrument. Le bois reste une portion mineure. Ça a un impact, ça apporte des nuances différentes quand on va vers des essences radicalement différentes en densité, en rigidité.

Quand je suis avec un·e client·e et qu’on cherche l’essence qui conviendra à son style de jeu, je réfléchis à comment la personne joue, quel son elle aime, si elle veut plutôt des basses, des médiums, des aigus, si elle attaque fort sa guitare ou pas. Dans ce cas-là, je choisis un panel d’essences qui correspond à ça.

Envisages-tu chaque guitare et le bois que tu utilises pour la construire comme une expérience unique ?

J’ai déjà fait une deuxième guitare avec le The Tree cyprès ancien, basée sur la centième, pour un client qui l’avait vue et en voulait une similaire. J’en ai fait une autre derrière avec un bois différent pour la table d’harmonie, mais le dos et les éclisses étaient en The Tree aussi. Si j’ai la possibilité d’utiliser ce bois, c’est avec grand plaisir, parce qu’à chaque fois c’est un plaisir de sortir un instrument comme ça, visuellement et d’un point de vue acoustique. En vrai, si je pouvais en faire tous les jours, je le ferais.

Tu es basé au Pays basque, y a-t-il une communauté d’amateur·ices de guitare sur ce territoire ?

Je pense, oui, en soi. J’ai quelques client·es au niveau local, mais pas beaucoup. Je travaille beaucoup à l’international aujourd’hui. Sur les belles guitares, le Pays basque reste une région assez aisée, donc il y a quand même quelques collectionneurs qui ont de beaux instruments. Mais ce que je vois le plus souvent – et c’est une caractéristique assez française – ce sont des amateur·ices d’instruments vintage, de vieilles guitares. Pour la lutherie contemporaine comme je la pratique, c’est vraiment plus international.

Après avoir réalisé ce chef-d’œuvre, quels sont tes projets futurs ?

Je souhaite continuer sur des instruments uniques. J’ai de plus en plus envie de faire des projets uniques, des instruments assez rarissimes. Là, je suis en train de finir un instrument en collaboration avec l’illustratrice scientifique du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Ce sont des dessins naturalistes comme on n’en voit plus aujourd’hui, ça n’existe quasiment plus, d’une précision complètement hallucinante. C’est un instrument sur la thématique des catacombes de Paris : il y aura une belle illustration dans le dos de la guitare, complètement faite à la main, une cinquantaine d’heures de travail de dessin.

J’espère à l’avenir avoir de plus en plus de projets comme ça, au moins deux par an. Aujourd’hui, j’en fais un par an. La guitare des catacombes s’apprête à être finie en septembre. Dans l’idéal : deux instruments complètement dingues, uniques, par an.