Menacé par la fin annoncée de Gironde Tourisme, son organisme porteur, Gironde Tournages traverse une période d’incertitude. Derrière l’avenir de ce bureau d’accueil des tournages dans le département, c’est tout un pan de l’écosystème cinéma et audiovisuel girondin qui s’interroge : technicien·nes, productions, prestataires, collectivités, lieux de tournage, entreprises de post-production et acteur·ices de l’écoproduction.
Fin juin 2026, une pétition circule dans les réseaux du cinéma local. Son objectif : alerter sur la possible fragilisation, voire la disparition, de Gironde Tournages. La situation doit toutefois être formulée avec prudence. À ce stade, il ne s’agit pas d’une fermeture actée du bureau d’accueil des tournages, mais d’une incertitude liée à la fin annoncée de Gironde Tourisme, sa structure porteuse. Le Département de la Gironde ayant décidé de « suspendre (sa) politique touristique à partir de janvier 2027 », Gironde Tourisme cessera ses activités prochainement. Par ricochet, les missions de Gironde Tournages pourraient être impactées.
Contactée par Le Type, Marie Rateau, directrice de Gironde Tournages, confirme que des discussions sont en cours pour tenter de préserver l’activité. « Aujourd’hui, le fait que Gironde Tournages soit menacé, c’est à la suite de la décision du Département d’arrêter la politique touristique en Gironde », explique-t-elle. Rattaché à Gironde Tourisme, le bureau se retrouve donc dans une situation de transition, sans nouveau portage arrêté pour l’instant. Les échanges devraient reprendre en septembre avec les collectivités concernées, notamment la Région Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux Métropole, le Département de la Gironde et les partenaires du secteur cinéma.
Que fait, concrètement, un bureau d’accueil des tournages ?
Dans le secteur, on parle souvent de « BAT » ou de commission du film. Ces structures existent en France comme à l’étranger pour accompagner les productions sur un territoire donné. Elles servent d’interface entre les équipes de films, les collectivités, les lieux, les prestataires et les professionnel·les du milieu local. Elles aident à trouver des décors, à faciliter les autorisations, à identifier des technicien·nes, à orienter les productions vers des entreprises de post-production ou encore à rendre un territoire plus lisible pour celles et ceux qui envisagent d’y tourner.

Gironde Tournages existe dans ce réseau depuis 2008. Son rôle ne consiste pas seulement à « trouver un joli décor », mais à rendre la Gironde concrètement tournable. « Les commissions du film sont des entités qui sont développées par les collectivités territoriales pour favoriser l’activité de tournage ou de post-production sur un territoire nommé », rappelle Marie Rateau. En Nouvelle-Aquitaine, la Gironde occupe une place centrale : selon elle, le département représente environ 30 % de l’activité régionale de tournage. Un poids lié à la diversité des paysages, à la présence de Bordeaux Métropole, mais aussi à l’implantation de nombreux·ses professionnel·les sur le territoire.
Le bureau référence notamment des lieux, des prestataires, des entreprises de post-production et environ 600 technicien·nes vivant en Gironde. Une partie du travail consiste ensuite à les rendre visibles auprès des productions qui arrivent sur le territoire. « Nous référençons tous ces gens-là et les mettons en relation avec les productions qui viennent tourner sur le territoire », résume l’interlocutrice.
Une mise en relation essentielle dans un milieu où le réseau reste souvent une porte d’entrée vers l’emploi. Depuis plusieurs années, Gironde Tournages organise aussi des speed meetings pour permettre aux technicien·nes de se rencontrer, d’entretenir leur réseau et de se faire connaître.
Une économie locale qui s’active
Derrière un tournage, c’est aussi toute une économie locale qui s’active. Une production ne mobilise pas seulement une caméra et quelques comédien·nes : elle réserve des hôtels, fait travailler des restaurants, loue des véhicules et du matériel, engage des régisseur·ses, des décorateur·ices, des figurant·es, et sollicite des lieux patrimoniaux, privés ou publics.
La pétition en ligne rappelle ainsi que l’enjeu dépasse largement le seul maintien administratif d’une structure : il touche à l’emploi, à l’attractivité, à la visibilité des métiers et à la capacité du territoire à accueillir des productions dans de bonnes conditions.
Ces dernières années, plusieurs tournages ont contribué à renforcer l’image de la Gironde comme terre de cinéma. Marie Rateau cite notamment Chopin et Les Misérables, deux productions qui ont permis de montrer que Bordeaux et la Gironde pouvaient accueillir des films d’époque et de grande envergure. « Sans Chopin, je ne pense pas que Les Misérables seraient venus », estime-t-elle.
Pour Les Misérables, Saint-Macaire a notamment accueilli une partie du tournage, tandis que la place du Chapelet, à Bordeaux, a servi de décor à une scène importante de barricades. Le Règne Animal a lui aussi tourné en Gironde, même si les incendies de 2022 ont contraint l’équipe à déplacer certains décors forestiers initialement prévus à La Teste-de-Buch et à Hostens.

Ces exemples montrent l’effet d’entraînement que peut produire un tournage réussi. Un territoire bien accompagné peut donner envie à d’autres productions de venir, ou de revenir. À l’inverse, la disparition d’un·e interlocuteur·ice identifié·e pourrait créer de la désorganisation : moins de visibilité pour les technicien·nes au niveau local, moins de liens entre productions et collectivités, moins de réactivité pour répondre aux demandes de repérage, et donc un risque de voir certaines productions se tourner vers d’autres territoires plus structurés.
Marie Rateau nuance toutefois l’idée d’une concurrence brutale entre régions. Les bureaux d’accueil des tournages travaillent ensemble, notamment lorsqu’un film se tourne sur plusieurs territoires. Mais la concurrence existe, parfois à l’échelle nationale ou internationale, quand une production cherche un décor précis. Dans ce contexte, disposer d’un bureau capable de répondre vite, de proposer des lieux, de mobiliser un réseau et d’accompagner les autorisations devient un véritable argument d’attractivité.
Un enjeu écologique
À cette dimension économique et territoriale s’ajoute un enjeu écologique. Gironde Tournages intervient aussi sur les questions d’écoproduction, en valorisant des pratiques plus responsables, des prestataires locaux engagés et des formations professionnelles. Le bureau accueille notamment des formations continues autour de l’écoproduction et des violences sexistes et sexuelles. Dans un moment où le cinéma cherche à réduire son empreinte environnementale, fragiliser une structure capable d’accompagner cette transition pose aussi une question de cohérence.
Si Gironde Tournages disparaît, ça va être compliqué pour tout le secteur.
Marie Rateau
La mobilisation de la filière, à travers la pétition, semble donc dire une chose simple : Gironde Tournages n’est pas un service périphérique. C’est un outil discret, mais structurant, pour faire exister la Gironde sur la carte des tournages. Marie Rateau dit avoir été touchée par ce soutien venu de professionnel·les en local, mais aussi francilien·nes, puisque de nombreuses productions arrivant en Gironde viennent encore de Paris ou d’Île-de-France. « Si Gironde Tournages disparaît, ça va être compliqué pour tout le secteur », affirme-t-elle.
Et après ?
Reste désormais à savoir quel modèle pourra prendre la suite : nouveau portage, rattachement à une autre structure, partenariat renforcé avec les collectivités, maintien d’une équipe dédiée. Rien n’est encore arrêté. Pour l’heure, Marie Rateau préfère se concentrer sur une priorité : « Pour l’instant, on travaille à faire en sorte que ça ne disparaisse pas ».
L’avenir de Gironde Tournages pose donc une question plus large : quelle place la Gironde veut-elle continuer à occuper dans le cinéma et l’audiovisuel ? Un territoire peut avoir des décors, des compétences, des lieux et des talents mais encore faut-il une structure pour les rendre visibles, les relier et les accompagner. Pour les tournages locaux, préserver Gironde Tournages, c’est garder ouverte une porte précieuse vers les productions de demain.
