À l’occasion de la sortie de son nouveau documentaire Ghost Elephants, présenté hors compétition lors de la 82e Mostra de Venise, l’Utopia Bordeaux consacre, du 1er au 21 juillet, un cycle dédié au réalisateur Werner Herzog. À travers quatre classiques et ce nouveau film, la programmation parcourt plus de cinquante ans de l’œuvre du cinéaste allemand, explorateur obstiné des territoires extrêmes, des quêtes démesurées et des rêves impossibles.
Aguirre, la Colère de Dieu (1972)
Cinquième long-métrage de Werner Herzog, Aguirre, la Colère de Dieu film s’inspire de l’histoire réelle de Lope de Aguirre, conquistador né dans la province de Guipuscoa, au Pays basque espagnol, et mort en 1561 à Barquisimeto, dans l’actuel Venezuela. En 1560, il participe à une expédition partie à la recherche de l’Eldorado. Cette légende sud-américaine désigne d’abord un souverain recouvert de poudre d’or lors d’un rituel, avant de devenir, dans l’imaginaire européen, une cité puis un royaume supposé regorger de richesses.
Sorti en 1972, alors que l’Allemagne est encore divisée entre la RFA et la RDA, le film raconte cette expédition qui s’enfonce peu à peu dans la jungle amazonienne. La quête de l’or tourne à la folie, tandis que Lope de Aguirre, interprété par Klaus Kinski (acteur fétiche du réalisateur) sombre dans un délire de pouvoir. Tourné avec une seule caméra par un Werner Herzog alors âgé de 28 ans, le film dépasse le simple récit d’aventure pour devenir une fable sur l’ambition, la folie et la fragilité humaine face à la nature. Devenu culte, Aguirre, la colère de Dieu ressort aujourd’hui en copie neuve.

Ennemies intimes (1998)
Avec Ennemies intimes, Werner Herzog revient sur la relation hors norme qu’il a entretenue avec Klaus Kinski, son acteur fétiche et véritable compagnon de cinéma. Leur histoire commence bien avant Aguirre, la colère de Dieu : le réalisateur n’a que treize ans lorsqu’il partage, par hasard, un appartement munichois avec Kinski et découvre déjà ses violentes colères. Des années plus tard, il choisit pourtant de lui confier plusieurs de ses rôles les plus marquants.
À travers des souvenirs, des images d’archives et les lieux de tournage qu’ils ont traversés ensemble, Herzog raconte une collaboration faite d’admiration, de triomphes artistiques, de provocations et de disputes parfois violentes. Son récit est complété par les témoignages de plusieurs compagnons de route, notamment Eva Mattes, partenaire de Kinski dans Woyzeck, et Claudia Cardinale, qui a tourné avec lui dans Fitzcarraldo. Leurs souvenirs nuancent le portrait du comédien et révèlent un homme parfois plus calme, attentif et sensible que ne le laissaient penser ses célèbres accès de rage. Le photographe Beat Presser apporte également son regard sur le duo, dont il a immortalisé la complicité autant que les tensions.
Fitzcarraldo (1982)
Sorti en 1982, Fitzcarraldo marque l’un des sommets de la carrière de Werner Herzog. Le film suit Brian Sweeney Fitzgerald, surnommé Fitzcarraldo, un aventurier passionné d’opéra qui rêve de construire une grande salle lyrique à Iquitos, au cœur de l’Amazonie. « Je vivrai ou je mourrai avec ce projet », affirme alors Herzog. Récompensé par le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1982, Fitzcarraldo devient le symbole de la démesure du cinéaste et de la relation aussi féconde qu’explosive du tandem Herzog–Kinski.
Tourné au Pérou, dans la chaleur et l’humidité de la jungle, Fitzcarraldo est devenu aussi célèbre pour son histoire que pour les conditions extrêmes de sa fabrication. Refusant d’utiliser des maquettes, Werner Herzog fait réellement déplacer un bateau de plusieurs centaines de tonnes à travers la forêt, avec la participation de communautés amérindiennes engagées sur le tournage. Maladies, blessures, accidents, changements d’acteurs et tensions avec Klaus Kinski transforment le plateau en véritable épreuve.

Ghost Elephants (2025)
À 82 ans, Werner Herzog continue d’explorer le monde. Dans Ghost Elephants, son dernier documentaire, il accompagne le biologiste et explorateur Steve Boyes, qui recherche depuis près de dix ans un mystérieux troupeau dans les hautes terres brumeuses de l’Angola. Ces « éléphants fantômes » seraient les descendants d’animaux gigantesques autrefois présents dans la région, mais leur existence reste encore à prouver.
Accompagné des pisteurs khoïsan Xui, Xui Dawid et Kobus, revenus sur leurs terres ancestrales, Steve Boyes s’appuie sur des savoirs traditionnels là où les technologies modernes ont échoué. Herzog transforme cette expédition en quête presque mythique, entre aventure, mémoire et poursuite de l’impossible. Comme dans Moby Dick, une question reste en suspens : faut-il vraiment retrouver ces éléphants, ou préserver leur mystère ?
Le pays où rêvent les fourmis vertes (1984)
Sorti en 1984, Le Pays où rêvent les fourmis vertes est l’un des films les plus calmes et contemplatifs de Werner Herzog. Au cœur du désert australien, une compagnie minière souhaite exploiter un gisement d’uranium. Ses travaux sont interrompus par des Aborigènes, qui revendiquent pacifiquement cette parcelle comme une terre sacrée : celle où, selon leur croyance, rêvent les fourmis vertes. Face aux bulldozers, aux explosifs et aux procédures administratives, ils restent assis sur le sol, déterminés à empêcher sa destruction.
Herzog oppose ici deux visions du monde : celle d’une société occidentale qui exploite le territoire au nom du progrès, et celle d’un peuple attaché à une terre sacrée que les lois coloniales refusent de reconnaître. À la frontière de la fiction et du documentaire, Le Pays où rêvent les fourmis vertes mêle paysages arides, mines défigurées, silences, moments de légèreté et touches d’absurde pour proposer une réflexion sensible sur la dépossession, la disparition des cultures anciennes et le choc entre des visions du monde irréconciliables.
