Entretien avec Alexis Toussaint et Romain Colautti, membres du collectif Hart Brut et à l’initiative de Trucs. Un projet de performance musical à base de sonnailles, inspiré de l’imaginaire et du patrimoine matériel pyrénéen, à découvrir le 28 janvier dans le cadre du festival Trente Trente à Gradignan.
Crédit photo : Nicolas Godin
À l’occasion du festival de la création courte Trente Trente, le collectif Hart Brut présente Trucs, porté par Alexis Toussaint et Romain Colautti. Anciens membres de l’ex-groupe Artùs, les deux musiciens explorent avec ce projet la musicalité des sonnailles, ces cloches utilisées par les bergers pour identifier leur bétail en montagne. À travers un dispositif unique de percussions traitées électroniquement, ils jouent sur la richesse sonore et la portée symbolique de ces objets.
Pour le festival Trente Trente, Trucs adapte sa performance habituelle de 45 minutes en une version condensée de 30 minutes, pensée comme un spectacle complet et immersif. Le projet évoque la transhumance pyrénéenne, entre défis physiques et dimension sacrée des sonnailles, mêlant patrimoine, création contemporaine et expérience sensorielle.
Le Type : Vous allez présenter Trucs dans le cadre du festival Trente Trente le 28 janvier prochain, un projet qui « évoque la transhumance pyrénéenne, avec ce qu’elle comporte de défis, tout en célébrant la sacralité des sonnailles transmises de génération en génération. ». Qu’est-ce qui vous a attirés dans les « sonnailles » et comment les avez-vous transformées en instruments de création musicale ?
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut) : Au départ, c’était une commande pour une exposition sur les sonnailles qui avait eu lieu à Pau. Puis le projet a tourné dans d’autres villes et villages. Il y avait une commande pour utiliser ces sonnailles de manière artistique. On nous a demandé, avec six mois de préparation, de créer un petit set de percussions. Avec une batterie au milieu et arbre à sonnailles.
On nous avait prêté un jeu de sons, tout est parti de là. Pour commencer, on avait fait entre 20 et 25 minutes de spectacle. On jouait de temps en temps sur les lieux d’exposition pour des performances et on s’est dit que ça fonctionnait pas trop mal. Au fur et à mesure on a augmenté la durée, en passant à 45 et 50 minutes. Pour le festival Trente Trente, nous adaptons le format pour en faire un spectacle de 30 minutes.
Le projet du collectif Hard Brut est de faire de la musique en s’inspirant du patrimoine matériel pyrénéen.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)

Dans le coin où nous sommes, il y a la montagne, pas loin de Pau. Nous connaissons des éleveurs, et faisons des transhumances. C’est quelque chose de commun pour nous. Ces sonnailles nous sont familières. Le projet du collectif Hart Brut dont nous sommes membres, c’est de faire de la musique en s’inspirant du patrimoine matériel pyrénéen. Ces sonnailles sont vraiment emblématiques des Pyrénées, et plus largement des régions montagneuses. Nous utilisons des sonnailles béarnaises.
On a eu la chance de rencontrer, lors de la performance de la première exposition, des fabricants de sonnailles, parmi les derniers à en fabriquer de façon un peu ancestrale et traditionnelle. Ils étaient d’accord pour nous faire un jeu de sonnailles. On a donc pu récupérer les sonnailles qu’on a choisies spécialement pour notre projet.
On s’est appuyé sur l’itinéraire de la transhumance : la montée en montagne, puis la descente, avec tout ce qui peut se passer autour, comme les fêtes au retour des brebis. On a construit une histoire musicale autour de ce parcours.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)
Comment la transhumance pyrénéenne influence-t-elle l’écriture musicale ?
On s’est imaginé une sorte d’histoire, assez poétique. La transhumance, c’est quelque chose de beau, avec des paysages magnifiques, mais c’est aussi très physique et parfois dur. On est à la fois porté par la beauté des Pyrénées et confronté à une réalité exigeante.
Les troupeaux sont sonnaillés pour que le berger puisse reconnaître son troupeau de loin. À partir de là, on s’est dit qu’on pouvait créer une musique parfois très atmosphérique, presque contemplative, pour évoquer les paysages, mais aussi plus rude. On a symbolisé cette dureté avec des effets, de la distorsion et des rythmiques un peu tordues, pour ne pas rester dans une vision idéalisée de la transhumance.
On s’est appuyé sur l’itinéraire de la transhumance : la montée en montagne, puis la descente, avec tout ce qui peut se passer autour, comme les fêtes au retour des brebis. L’idée était de construit une histoire musicale autour de ce parcours.

Pourquoi ce nom, « Trucs » ?
C’est le nom d’une grosse sonnaille de brebis. Elle est utilisée surtout pendant les transhumances. Les sonnailles ne sont pas les mêmes sur la route que lorsque les troupeaux sont en montagne. Il existe des « sonnailles de route », plus grosses, qui sont mises uniquement pour la montée et la descente. Une fois en estive (période de l’année où les troupeaux paissent sur les pâturages de montagne, ndlr), on en enlève certaines, surtout les plus lourdes, car elles gênent les brebis.
Ce nom désigne une de ces sonnailles principales, généralement un peu bombée. C’était aussi le nom de l’exposition pour laquelle on avait eu la commande. En occitan béarnais, le mot signifie aussi « frapper ». Comme nous jouons en frappant sur les sonnailles, ça nous semblait être le mot idéal.
On touche un imaginaire commun, presque inconscient, parce que ce sont des sons familiers.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)
Quelle expérience souhaitez-vous faire vivre au public à travers Trucs ?
On ne cherche pas forcément à faire vivre une « expérience » au sens large. On fait avant tout une création musicale, comme n’importe quel groupe, et on espère que les gens apprécient la musique pour ce qu’elle est. Mais forcément, ces sons parlent à beaucoup de personnes, surtout chez nous. Après les concerts, certains nous disent que ça leur rappelle une randonnée ou leur travail en montagne. On touche un imaginaire commun, presque inconscient, parce que ce sont des sons familiers. Les sonnailles ont une sensibilité qui rend parfois la musique plus accessible et plus lisible.
Les gens projettent souvent leur propre histoire, pas forcément la nôtre, et ces correspondances sont toujours joyeuses. Avec l’électronique, il y a aussi un aspect plus corporel, parfois presque dansant, qui peut mettre les gens en mouvement.
Des sons qui pourraient sembler violents sur le papier sont adoucis par la mémoire collective.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)
Notre musique reste singulière, un peu expérimentale et contemporaine, mais la relation affective aux objets modifie la façon dont elle est ressentie. On a parfois joué dans de petits lieux, avec des batteries, des amplis et des distorsions, et on pourrait s’attendre à quelque chose de très fort ou agressif. Pourtant, même devant un public âgé, les retours ont été très positifs : les sonnailles leur rappelaient des souvenirs, et personne n’a trouvé ça pénible. Des sons qui pourraient sembler violents sur le papier sont adoucis par la mémoire collective. Une fois, en montagne, des randonneurs normands nous ont dit qu’ils avaient entendu ces sons toute la journée sur les sentiers, et qu’ils trouvaient ça drôle d’en entendre une version musicale le soir.
On partage une même démarche artistique, basée sur l’utilisation du patrimoine matériel de notre région.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)
Que retenez-vous de la création de ce projet ?
Le groupe est assez récent, mais on joue ensemble depuis longtemps. On avait déjà un groupe en commun, Artùs. Du coup, comme on se connaît très bien humainement et artistiquement, la création a été assez naturelle. Ce projet n’est pas né d’une rencontre, mais du prolongement d’une collaboration déjà existante. Ça a confirmé qu’on aimait travailler ensemble et que musicalement, ça fonctionnait bien.
On fait partie du même collectif et on partage une même démarche artistique, basée sur l’utilisation du patrimoine matériel de notre région. À la base, je (Alexis, ndlr) suis plutôt batteur, même si j’ai aussi beaucoup pratiqué la basse et Romain est plutôt bassiste, mais percussionniste aussi. Sur ce projet, on s’est retrouvés tous les deux aux percussions.
Artistiquement, il y avait un vrai défi : construire une musique à deux batteries, avec très peu de notes, ce qui est assez rare. Même si certains instruments pyrénéens apportent des hauteurs de sons et que l’électronique permet de suggérer de la mélodie, l’enjeu restait de créer quelque chose de principalement percussif.
Le passage en coopérative a tout changé : on est devenus associés et propriétaires de notre travail.
Alexis Toussaint et Romain Colautti (Hart Brut)
Votre compagnie, Hart Brut est une société coopérative. Pouvez-vous nous parler de ce projet, et l’intérêt de se former en coopérative ?
Hart Brut est en coopérative depuis quelques années. Avant, c’était une association. La forme associative ne nous convenait plus vraiment. Comme on est intermittents du spectacle, il fallait un diffuseur, un président, un secrétaire, un trésorier… On faisait souvent appel à des proches, mais au final, on n’était pas vraiment maîtres de notre travail, puisque c’était l’association qui en était juridiquement propriétaire.
Le passage en coopérative a tout changé : on est devenus associés et propriétaires de notre travail. Ça apporte plus de cohérence, moins de bricolage, et surtout plus de contrôle. Les décisions sont prises collectivement, pour l’ensemble des projets de Hart Brut, sans dépendre d’une seule personne en cas de problème. Sur le plan administratif aussi, c’est beaucoup plus avantageux. Les coopératives artistiques comme celle-ci restent assez rares.
Vous l’avez évoqué ; vous étiez auparavant au sein du groupe Artús et vous avez décidé de tourner la page après 22 ans passés en studio, sur la route et en Béarn. Pourquoi avoir arrêté le projet ?
Ce n’était pas vraiment lié au cadre associatif, mais plutôt à une évolution humaine. Certains membres d’Artùs avaient envie d’aller ailleurs, de développer d’autres choses. Ce sont des moments de vie plus qu’une décision officielle.
À la base, l’un des musiciens, membre fondateur, ne souhaitait plus trop partir sur la route, car c’est très contraignant. Le remplacer n’avait pas de sens, alors il a préféré terminer l’aventure proprement et passer à autre chose. C’était une page qui se tournait pour tout le monde. L’avantage, c’est que ça s’est fait sans conflit. On reste en contact, avec de bons souvenirs. C’était une belle aventure, et c’était important de savoir s’arrêter avant d’en arriver au clash.
Quels sont vos projets pour la suite ?
On a sorti un album il y a un an, et l’objectif aujourd’hui, c’est de le jouer le plus possible. Les retours ont été bons, donc on est en train de construire l’année 2026 pour continuer la promotion du disque. Pour l’instant, la phase de création est terminée : l’idée, c’est surtout d’éprouver le projet sur scène.
Par ailleurs, on a aussi d’autres projets, parfois séparément. Lui (Romain, ndlr) travaille notamment avec son frère autour des cornemuses, et de mon côté, je (Alexis, ndlr) peux avoir des projets avec une artiste peintre. On participe aussi à d’autres créations de la compagnie, selon les besoins, comme bassiste ou percussionniste. L’idée est que la compagnie puisse porter plusieurs projets et nous permettre de rester actifs dans l’intermittence.
