Intim’Art : une nouvelle génération d’artistes au féminin à Bordeaux

Entretien avec l’équipe de l’association étudiante Intim’Art qui met en lumière les talents artistiques de demain à Bordeaux. Du 25 au 29 mars, elle met en avant avec Printemps des muses plusieurs créatrices qui incarnent ce renouveau.

En ce début de printemps 2026, l’association bordelaise Intim’Art rassemble une trentaine de créateur·ices et propose, avec son exposition Printemps des muses, une réflexion engagée autour du regard féminin, de la représentation et de la place des femmes dans l’art.

Porté par ses co-présidentes Milla Autier, Romane Biraud, Alice Martineau et Anouk Bouffard, le projet s’inscrit dans une dynamique locale forte, en lien notamment avec le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Entre exposition, performances et engagements, le collectif entend offrir un espace d’expression accessible et valoriser une nouvelle génération d’artistes.

Le Type : De quel constat est né l’association Intim’Art ?

Intim’Art : L’association a pour objectif de mettre en avant les artistes étudiant·es. Elle a été créée en 2024, à partir d’un constat simple : les jeunes artistes rencontrent souvent des difficultés pour se faire connaître et accéder à des lieux de diffusion pour exposer leur travail. Nous avons donc décidé de créer une structure dédiée pour répondre à ce besoin.

Aujourd’hui, l’association rassemble une trentaine d’artistes, notamment via un canal WhatsApp, et nous développons également notre visibilité sur les réseaux sociaux afin de toucher un public plus large. Nous avons organisé une première édition l’année dernière sous forme d’exposition, et nous préparons actuellement la deuxième édition, qui aura lieu du 25 au 29 mars. De nouveaux artistes y participeront, ce qui permet de renouveler et d’enrichir le projet.

Par ailleurs, nous avons en partenariat avec le musée des Beaux-Arts, notamment dans le cadre de leur événement Baccha Night, une soirée dédiée aux artistes étudiant·es qui se tiendra le 24 mars 2026 de 20h à minuit. L’an dernier, nous avions prolongé cette initiative sur une semaine. Cette année, nous gagnons en indépendance en organisant notre propre événement, tout en conservant un partenariat avec le musée, notamment pour la communication.

Suite à notre appel à projets, nous avons d’ailleurs reçu uniquement des propositions d’artistes femmes.

Intim’Art

Comment le thème « Printemps des muses » influe sur votre prochaine exposition ?

Le thème « Printemps des muses » est né assez naturellement, puisque l’exposition a lieu en mars. C’est une période qui évoque le renouveau, ce qui faisait écho à des valeurs importantes pour nous, notamment l’égalité des genres. Nous avons donc choisi, cette année, de nous éloigner d’un thème trop général pour proposer un angle plus engagé, en mettant à l’honneur les femmes, en lien avec la Journée internationale des droits des femmes. L’idée était d’associer ce renouveau printanier à une mise en lumière des artistes féminines. Le thème s’articule également autour d’une réflexion sur la notion de « muse ».

Historiquement, les muses étaient souvent des femmes représentées comme des sources d’inspiration, parfois objectifiées et regardées à travers le prisme des artistes. Nous avons voulu revisiter ce concept, le réinventer, et en quelque sorte inverser ce regard, en redonnant aux femmes leur place de créatrices.

Suite à notre appel à projets, nous avons d’ailleurs reçu uniquement des propositions d’artistes femmes. Ce n’était pas un critère de sélection au départ, mais cela donne finalement une cohérence forte à l’exposition, avec une vision entièrement féminine.

Comment la place des femmes dans l’art a évolué ces dernières ?

Elle a évolué, mais cela reste progressif. Il y a encore un travail à mener pour parvenir à une reconnaissance pleinement équitable. De nos jours, on prend davantage conscience du fait que de nombreuses femmes artistes ont été invisibilisées, voire mises de côté dans l’histoire de l’art. On peut par exemple penser à Dora Maar, souvent réduite à son rôle de muse ou de compagne de Pablo Picasso, alors qu’elle était elle-même photographe et artiste à part entière. Ce type de parcours montre à quel point certaines femmes ont dû s’effacer ou ont été éclipsées par des figures masculines.

Aujourd’hui, il y a un vrai travail de recherche et de réhabilitation qui permet de redonner de la visibilité à ces artistes et de reconnaître leur contribution à l’histoire de l’art. À notre échelle, au sein de l’association, nous accompagnons de nombreuses artistes femmes, et pour cette édition, ce sont même uniquement des femmes qui exposent. Cela montre qu’il y a une vraie dynamique et beaucoup de talent.

Nous essayons de construire une communauté fondée sur la bienveillance et le respect.

Intim’Art

De plus en plus d’artistes sont concernées et subissent du harcèlement et des violences sexuelles dans le domaine de la scène et de la culture, comment percevez-vous cette situation ?

De notre côté, nous n’avons pas été directement confrontées à ce type de situation dans le cadre de l’association. Nous avons la chance d’être bien entourées. Jusqu’à présent, les expositions se sont déroulées dans un climat sain et bienveillant. Lors de la première édition, par exemple, les artistes ne se connaissaient pas forcément au départ, mais de vraies dynamiques collectives se sont créées, avec même des collaborations artistiques par la suite.

Nous essayons justement de construire une communauté fondée sur la bienveillance et le respect. En tant que co-présidentes, c’est aussi notre rôle de poser un cadre clair et de rester attentives à ces enjeux. Bien sûr, cela ne veut pas dire que les problèmes n’existent pas, et il est toujours possible que certaines situations ne remontent pas jusqu’à nous. Mais à ce jour, nous n’avons reçu aucun signalement ni retour en ce sens.

Concernant la mise en place d’une charte, nous n’en avons pas encore formalisé une au sein de l’association. En revanche, nous sommes toutes les trois étudiantes à Sciences Po, où ces questions sont très encadrées. L’établissement a mis en place des dispositifs, des formations et des protocoles clairs pour prévenir et gérer les violences sexistes et sexuelles, notamment à la suite de situations graves survenues par le passé à Science Po Sport.

Nous sommes donc déjà sensibilisées à ces enjeux et aux bonnes pratiques à adopter. Mettre en place une charte propre à l’association est d’ailleurs une piste de réflexion, car cela permettrait de formaliser davantage notre engagement et d’offrir un cadre encore plus sécurisant pour toutes et tous.

Le fait que l’exposition réunisse uniquement des artistes femmes crée une cohérence forte avec ces enjeux.

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En quoi votre exposition dialogue-t-elle avec les débats actuels sur le féminisme, les questions de représentation des corps… ?

L’une de nos artistes, Marielle Debellu, propose un travail inspiré de Hilma af Klint, l’une des premières figures de l’abstraction. À travers ses œuvres, elle explore une forme de féminité plus spirituelle, en lien avec les énergies et l’intime. Elle mène d’ailleurs un travail de recherche à l’Université Bordeaux Montaigne, où elle réalise un mémoire artistique mêlant écriture et peinture autour de la réinterprétation féministe en art. Nous présenterons deux de ses œuvres dans l’exposition.

Plus largement, le fait que l’exposition réunisse uniquement des artistes femmes crée une cohérence forte avec ces enjeux. Beaucoup d’entre elles travaillent sur l’autoreprésentation, comme Ambre Charef, à travers des autoportraits qui interrogent la réappropriation du corps. L’idée est de se représenter selon son propre regard, et non plus à travers celui, historiquement dominant, d’artistes masculins.

On retrouve aussi des autoportraits nus, qui participent à ce déplacement du regard : il ne s’agit plus d’un corps observé ou interprété, mais d’un corps choisi, assumé et représenté selon ses propres codes. Cela permet de proposer, pour une fois, un regard féminin sur le féminin, ce qui est au cœur de notre démarche.

Enfin, l’exposition s’inscrit aussi dans une dynamique de visibilité et de circulation des publics. Cette année, nous avons la chance d’investir un lieu en centre-ville, à BICA, place du Palais, avec une vitrine ouverte sur l’espace public, ce qui renforce l’accessibilité et l’impact des œuvres.Nous restons également en lien avec le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux et leur événement « BACCHA Night ». Nous irons à leur soirée pour présenter notre exposition et inviter le public à notre vernissage, qui a lieu le lendemain. Cela permet de créer une continuité entre les événements et d’offrir davantage de visibilité aux artistes.

Enfin, malgré les contraintes liées au changement de lieu, nous avons tenu à maintenir ce lien en accueillant des performances issues de la Baccha Night. Cela permet aux artistes de rejouer leurs propositions et de prolonger leur présence, au-delà d’une seule représentation.

Qui sont les artistes qui participent à l’exposition et pouvez-vous nous présenter quelques-unes de leurs œuvres ?

On a Corbeau Suave qui fait partie des profils les plus prometteurs. Son travail est très coloré, avec une dimension à la fois mystique et onirique. Nous présentons également une nouvelle artiste cette année, Maïli Sok, qui travaille principalement la photographie. Elle réalise des autoportraits en noir et blanc, très épurés, souvent avec des drapés blancs. Son travail joue sur une tension intéressante entre dévoilement et dissimulation, entre liberté et retenue. Elle y associe aussi de la poésie, qu’elle brode directement sur ses supports ou qu’elle intègre à ses images, créant un dialogue entre photographie, texte et matière.

Plus globalement, l’exposition rassemble uniquement des artistes étudiantes. C’est un choix fort de l’association : mettre en lumière des jeunes talents, qu’ils soient issus d’écoles d’art ou non. Certaines viennent des Beaux-Arts ou de l’Université Bordeaux Montaigne, en illustration ou en arts plastiques, mais nous accueillons aussi des profils plus variés, comme des étudiantes en communication ou dans d’autres filières.

L’objectif est vraiment d’ouvrir le champ des possibles et de donner une visibilité à des pratiques artistiques parfois développées en parallèle des études. Nous voulons offrir à ces artistes l’opportunité d’exposer dans des conditions professionnelles.