Depuis le 2 avril et jusqu’au 22 novembre 2026, l’exposition La douane aux frontières du large s’installe au Musée national des douanes pour lever le voile sur un pan méconnu de l’histoire maritime. Si le parcours s’appuie sur une riche collection d’objets historiques, de maquettes et de clichés, il gagne une profondeur inédite grâce au travail des artistes Rupilly et Franco Mordehai. En intégrant le field recording (captation sonore) à la scénographie, l’exposition ne se contente plus de montrer le métier de douanier : elle le donne à entendre, transformant la visite historique en une expérience sensorielle vibrante.
L’exposition La douane aux frontières du large retrace l’histoire des garde-côtes français depuis le XVIIIe siècle. Si les uniformes, maquettes et témoignages inédits posent le décor historique, le duo d’artistes Rupilly et Franco Mordehai a choisi de faire vibrer ce patrimoine par le field recording.
Pour ce projet, les artistes ont délaissé le confort du studio pour s’immerger durant cinq heures à bord d’une vedette garde-côtes. Une approche radicalement différente des captations habituelles :« Généralement, on pose des micros dans un lieu fixe, comme une forêt ou près d’une usine. Ici, le micro est embarqué. Il faut s’adapter en permanence pour saisir le maximum de bruits », expliquent-ils.
En mer, l’environnement dicte ses propres règles. Entre l’espace exigu de la cabine, les assauts du vent et le vrombissement incessant des moteurs, le contrôle total est impossible. Ces contraintes exigent une « discrétion active » pour s’inscrire dans l’environnement sans le modifier tout en restant précis dans la captation sonore.

Capturer la vérité du quotidien
L’enjeu était de saisir l’essence du métier sans le dénaturer. Pour maintenir cette authenticité, une consigne claire a été donnée aux équipages : oublier les micros. « Nous leur avons précisé dès le départ de ne pas porter attention à notre matériel afin que les choses se passent au plus près de la réalité », confie le duo.
Le silence devient alors presque aussi important que le son lui-même, un espace où quelque chose peut surgir.
Rupilly et Franco Mordehai
Cette posture d’observation a permis à Rupilly et Franco Mordehai de capturer des sons spécifiques liés au métier des douanes : ordres brefs, cliquetis métalliques, signaux radio. Au-delà du vacarme des machines, l’élément le plus révélateur du métier reste paradoxalement le silence. Pour les artistes, ce silence n’est jamais synonyme de vide ou d’absence de bruit ; il est une composante essentielle de la mission : « Le métier de douanier est lié à la détection, la vigilance et l’observation. Le silence devient alors presque aussi important que le son lui-même, un espace où quelque chose peut surgir. »
Dans la création sonore de l’exposition La douane aux frontières du large du Musée des Douanes, ce silence est traité comme une tension. Il est une écoute aux aguets, seulement ponctué par des signaux intermittents : un crépitement, un bip technologique, un souffle. Cette approche permet aux visiteur·euses de comprendre, par l’oreille, que la surveillance maritime est avant tout un état de concentration extrême.

Un moteur peut être entendu comme une machine, mais aussi comme un rythme. Une vibration devient une basse, le vent devient une nappe.
Rupilly et Franco Mordehai
De la matière brute à l’œuvre : l’alchimie du réel et de l’imaginaire
Le défi pour Rupilly et Franco Mordehai n’était pas seulement de rapporter des sons pour l’exposition, mais de les sculpter. Dans le parcours de l’exposition, le field recording dépasse sa fonction documentaire pour devenir une véritable matière plastique. Les artistes ont fait le choix audacieux de ne pas masquer les fréquences basses et saturées des moteurs diesel, mais de les utiliser comme une assise rythmique. « Un moteur peut être entendu comme une machine, mais aussi comme un rythme. Une vibration devient une basse, le vent devient une nappe », expliquent ainsi les artistes.
En superposant des compositions aux synthétiseurs sur ces enregistrements, le duo crée une atmosphère hypnotique. Cette hybridation entre le son réel et la nappe électronique ne dénature pas le témoignage ; elle en révèle la musicalité intrinsèque. Les visiteur·euses ne se contente pas d’écouter un moteur : il en ressent la pulsation interne. Cette approche transforme radicalement la perception des objets exposés.
L’apport du field recording dans La douane aux frontières du large transforme radicalement la déambulation au Musée des Douanes. Il ne s’agit plus seulement de regarder des objets derrière une vitrine, mais de ressentir la densité d’un quotidien professionnel. En offrant ces traces directes du terrain, Rupilly et Franco Mordehai ancrent l’exposition dans une réalité vibrante. Le son devient le liant invisible entre le passé exposé et le présent capturé, offrant au public une expérience singulière.
