Entretien avec l’équipe du Café Pompier, espace culturel, de vie et de restauration du quartier Sainte-Croix suite à un appel à l’aide lancé sur les réseaux il y a quelques semaines. Après des baisses de financements, le lieu géré par l’association des étudiants des Beaux-Arts de Bordeaux cherche des solutions pour assurer sa pérennité et poursuivre ses activités culturelles.
Auteur·ices : Camille Bareyt & Marie Botsilahy
Crédit photos : Marie Botsilahy
Le Type : À la fin de l’été, le Café Pompier a lancé un appel à l’aide dans lequel vous indiquiez être au « pied du mur ». Pouvez-vous revenir sur la situation dans laquelle se trouve le Café Pompier ?
Café Pompier : On nous a annoncé à l’été 2025 qu’il y avait des coupes budgétaires au niveau du département de la Gironde. C’est dans ce contexte que les contrats aidés dont nous bénéficions ont été supprimé. Nous sommes trois salarié·es à temps plein, cela représente des charges importantes.
On tient à rester un lieu accessible.
Café Pompier
En parallèle, on ne voulait pas augmenter nos tarifs – ça faisait vingt et un ans qu’ils n’avaient presque pas évolué. On tient à rester un lieu accessible. On a voulu voir comment on allait s’en sortir : ça n’a pas du tout marché. Puis on a aussi eu une baisse de fréquentation. Beaucoup de facteurs peuvent l’expliquer : une programmation peut-être pas assez variée ; le pouvoir d’achat de nos publics qui diminue…
Il y a aussi les artistes qui ont aussi besoin de cachets plus élevés. Je vois la différence en quatre ans : ils ou elles demandent davantage – et c’est normal, il faut qu’ils et elles puissent vivre. Mais d’un autre côté, on n’a pas envie de faire payer nos soirées dix euros. C’est notre limite. Par ailleurs, des dettes se sont accumulées avec les années.


Être autonome financièrement c’est assurer la stabilité du lieu.
Café Pompier
L’une des raisons de ces difficultés est donc la suppression des financements liés aux contrats aidés. De quoi s’agit-il exactement ?
Les contrats aidés nous permettaient d’être exonéré·es de cotisations patronales, tout en contribuant au paiement des salaires. C’était un gros montant. L’impact s’est fait sentir très fortement.
Le problème de telles subventions est qu’elles ne garantissent pas une stabilité. Baser tout son modèle économique dessus, surtout dans cette période, c’est risquer de les perdre à tout moment. Plus on arrive à être autonome financièrement, plus c’est stable pour le lieu.
Le groupe gérant le Café Pompier changeant tous les ans, la programmation et l’esprit du lieu évoluent avec. (…) C’est parfois galère, mais ça permet d’expérimenter, d’apprendre à faire une programmation, avec une grande liberté.
Café Pompier
Comment fonctionne le Café Pompier tout au long de l’année ? Par qui est-il géré ?
Tout est parti d’une association étudiante, qui existe toujours : l’AEBAD, Association des étudiants des Beaux-Arts de Bordeaux. On a une convention d’occupation : le lieu nous est prêté par l’école, parce qu’il fait partie du bâtiment des Beaux-Arts, mais on fonctionne indépendamment d’elle.
Une grosse équipe de bénévoles gère le lieu et la programmation. Ça représente une quinzaine de personnes. Il y a aussi trois salarié·es : deux pour la restauration et un pour la coordination administrative et la comptabilité, le poste que j’occupe. Ça fait vingt-et-un ans qu’on existe.
Ce qui est cool avec le fonctionnement bénévole, c’est que le lieu change complètement selon les personnes qui s’en occupent. Le groupe changeant tous les ans, la programmation et l’esprit du lieu évoluent avec. Ce qui pose un enjeu de transmission – on apprend beaucoup sur le tas. C’est parfois galère, mais ça permet d’expérimenter, d’apprendre à faire une programmation, avec une grande liberté.

Côté financement, comment fonctionnez-vous ?
Nous avons une subvention de l’école des Beaux-Arts de huit mille euros par an depuis un an, et d’autres subventions. Monter des dossiers prend beaucoup de temps, et il y a eu des creux dans la gestion administrative, avec du retard sur la comptabilité. Notre modèle économique repose aussi sur la restauration le midi, le bar en journée, les soirées et les événements. Comme on est à but non lucratif, notre budget doit être à zéro en fin d’année, et l’éventuel surplus est réinvesti dans l’association. Il faut juste faire assez pour payer les salaires et les matières premières.
Pour les soirées, on fait payer de cinq à huit euros l’entrée. Les événements sont parfois à prix libre, avec deux euros d’adhésion – car il faut devenir adhérent·e pour venir : c’est le fonctionnement des bars associatifs d’autrefois. On n’a pas de licence d’alcool, on a le droit de servir parce que c’est privé et qu’on sert des adhérent·es.
Le midi, on propose un plat du jour et un dessert ou une entrée qui change chaque jour, ainsi qu’une carte de sandwichs à l’année avec des incontournables, des sandwichs plus fantaisie et un sandwich de saison qui change tous les mois. Le Café Pompier est ouvert en semaine de neuf heures à dix-neuf heures, fermé le week-end sauf pour les événements en soirée. La jauge est de cent quatre-vingt personnes.
Les réactions au lancement de la cagnotte ont été hyper positives. (…) Voir que beaucoup de gens tiennent au projet nous a redonnés une motivation qu’on avait un peu perdue cette année.
Café Pompier


Pour éponger une partie de vos de dettes, vous avez lancé une cagnotte en ligne. Quelles ont été les réactions de votre communauté ?
On y réfléchissait depuis un moment… Mais lancer une cagnotte est délicat : on en voit partout, pour tout et n’importe quoi, et on se demande à quel moment la nôtre est légitime. Je voulais la sortir en début d’été, mais il y a eu les incendies en Gironde. Et comme on s’appelle Café Pompier, je craignais que les gens nous donnent de l’argent par confusion et crient ensuite à l’arnaque.
Au final, les réactions ont été hyper positives : des mots de soutien, des messages, une vague d’amour, y compris d’ancien·nes du Pompier qui nous ont écrit pour nous souhaiter bon courage. Ça nous a fait du bien en énergie collective et redonné un sens au projet. Des fois, on se demande si les gens y tiennent réellement. Là, de voir qu’il y en avait plein, ça nous a redonnés une motivation qu’on avait un peu perdue cette année.
La cagnotte est à cinq mille euros pour un objectif de quinze mille. Atteindre cette somme nous permettrait de repartir à zéro et d’effacer l’ardoise. Cinq mille, c’était déjà énorme, je ne m’attendais pas à autant. Mais ça ne tient pas jusqu’à juin : les salaires représentent plus de trois mille euros par mois. On a par ailleurs toujours une dette envers notre brasseur qui nous a permis de payer les factures les plus urgentes et les courses pour relancer l’économie, de rouvrir, d’embaucher de nouveaux salariés et de revoir notre fonctionnement.
On a aussi mis en place un tarif un peu plus élevé, tout en gardant l’ancien comme tarif solidaire pour ceux qui ne peuvent pas payer plein pot. La cagnotte nous a aussi donné de la visibilité : des gens ont découvert le Pompier, et on est devenu·es un sujet de parole.

Comment peut-on soutenir le Café Pompier au-delà de cette cagnotte ?
Venir manger ou consommer en journée ! Beaucoup de gens qui viennent en soirée ne savent pas que le lieu est ouvert la semaine, de neuf heures à dix-neuf heures, avec des bières et des softs. On a une cour ensoleillée et ombragée, très agréable pour se poser. Penser à nous quand on a envie de boire un verre, c’est une très bonne manière d’aider.
On peut aussi nous proposer des événements et de la programmation. Il y a beaucoup de demandes et c’est tout un travail à gérer, mais c’est une autre façon de soutenir le lieu. On a également d’autres annonces à venir, avec des collaborations proposées sur d’autres événements pour gagner un peu d’argent.
Vous indiquez sur le lien de la cagnotte que le Café Pompier « fait partie des derniers lieux de fête « libre » du centre-ville de Bordeaux ». Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène culturelle nocturne de la ville ?
Je vais répondre à cette question à titre personnel. Ça va bientôt faire cinq ans que j’habite à Bordeaux et j’ai l’impression que les lieux suffisamment grands, avec des scènes alternatives qui permettent à la fois une programmation musicale et de performances, existent de moins en moins.
Plein d’artistes que je connais galèrent à trouver des scènes. Nous-mêmes, on voit que les soirées avec des projets live, quand ce n’est pas un DJ set en club, ont peu de fréquentation. Je pense qu’il y a un mood général plus tourné vers la fête que vers la musique, et tout le monde autour de moi le ressent un peu.
Le Café Pompier est un lieu hyper ouvert.
Café Pompier

Que représente le Café Pompier pour la scène artistique alternative locale ?
C’est une scène où tu peux proposer n’importe quel projet, on est hyper ouverts : ça va de n’importe quel style musical à n’importe quelle performance. Je n’en connais pas beaucoup d’autres comme ça. Il y en a quelques-uns, mais ils sont tous menacés.
Quels sont les événements à venir au Café Pompier ?
Le vendredi 9 octobre on accueillir une soirée avec trois lives principalement folk, avec deux artistes de Bordeaux, Allison Workman et Sam Fleisch, et une artiste britannique installée à Strasbourg, Zoë Oselton. C’est notre format soirée plus chill. C’est un pari risqué de ne faire que des lives, mais on propose un ensemble : les lives, puis des DJ sets pour danser.
Pour Halloween – qui est une date signature du Café Pompier ! – on propose une méga déco, des thèmes farfelus et des costumes très poussés. En novembre il y aura des release parties d’artistes de la scène bordelaise. Au printemps on accueillera un cabaret queer qui viendra sûrement de Marseille. D’autres formats sont encore en cours de confirmation.
Un dernier mot ?
Je veux vraiment souligner le fait que le soutien émotionnel et l’encouragement, c’est énorme. Parce qu’on parle de projets qui sont énergivores et dans lesquels on peut très vite se perdre et ne plus trop comprendre pourquoi on s’y engage et quelle est leur utilité ou leur intérêt. Recevoir ce type de soutien permet de redonner du sens à ce qu’on fait. Et ça fait trop de bien, quoi.
