Anecdate Party : des événements pour « rassembler les gens » autour de la sociologie amoureuse

Entretien avec Eymeric Macouillard, le fondateur du média Anecdate qui analyse la pratique du date par une approche sociologique. Il sera à Bordeaux le jeudi 1er octobre à Bordeaux au Pas de Lune pour une « Anecdate Party », une soirée qui « rassemble les gens » autour de la sociologie amoureuse.

Le Type : « Bordeaux, on rentre à la maison » peut-on lire sur la description de l’événement d’Anecdate au Pas de Lune le 1er octobre prochain. Comment est né le projet et quel est son lien avec Bordeaux ?

Eymeric Macouillard : Je suis bordelais, et pourtant je n’avais jamais organisé de soirée à Bordeaux. En revanche, les premières choses que j’ai montées dans mon parcours culturel et militant, c’était justement à Bordeaux. J’avais déjà organisé un festival, créé une association… Donc forcément, revenir ici après toutes ces années, c’est assez symbolique. Ça fait vraiment plaisir de rentrer à la maison et, surtout, de pouvoir montrer le chemin parcouru à travers un événement à la hauteur de ce qu’on a construit depuis.

À quel moment l’idée d’Anecdate Party – votre format événementiel – est-elle arrivée ? 

J’ai créé Anecdate il y a quatre ou cinq ans avec l’idée de vulgariser la sociologie, de la sortir des amphithéâtres et de la rendre accessible au plus grand nombre. Au départ, c’était un podcast, puis c’est devenu un média. Et comme ça ne générait pas vraiment de revenus, il fallait trouver un moyen de le financer. En parallèle, je sentais qu’il y avait une vraie communauté autour du projet, avec beaucoup d’engagement.

Je me suis donc dit : pourquoi ne pas créer un format événementiel ? Et comme je travaillais sur la sociologie des relations amoureuses, ça m’a semblé être le thème idéal pour rassembler les gens. L’idée, c’était de faire quelque chose à la fois divertissant et éducatif. Et finalement, ça a très bien marché : la première édition à Paris, avec 82 places, s’est remplie très rapidement. 

Aujourd’hui les gens sont tellement nombreux·ses à vouloir partager leurs histoires que je manque presque de temps pour faire passer tout le monde !

Eymeric Macouillard
Anecdate Party.

Comment se déroule une soirée Anecdate Party ? Pourquoi mélanger sociologie et histoires de dating ?

Une soirée Anecdate Party commence vers 19h30, avec l’arrivée des participant·es et un DJ set. Puis, à 20h, on lance la première partie : le quiz sociologique. C’est un grand débat autour des relations amoureuses et des sujets dont on parle tous entre amis ou sur les réseaux sociaux. Le principe, c’est de faire débattre des personnes qui, parfois, ne se seraient jamais rencontrées autrement. 

On confronte les points de vue, les expériences, et à la fin de chaque question, je fais un petit débrief en expliquant ce que la sociologie dit sur le sujet. Après une pause, on passe à la deuxième partie : les participant·es viennent raconter leurs pires dates. C’est complètement volontaire, mais aujourd’hui les gens sont tellement nombreux·ses à vouloir partager leurs histoires que je manque presque de temps pour faire passer tout le monde !

En quoi consiste ce « quiz sociologique » ?

Je l’appelle « quiz sociologique », mais c’est peut-être un peu trompeur. C’est surtout un quiz et un débat autour des relations amoureuses, avec des questions très simples, qui parlent à tout le monde. Par exemple : « Pour un date, vous êtes plutôt resto chic, fast-food ou balade ? » Ou encore des questions plus factuelles sur les relations et les comportements amoureux. L’idée, c’est surtout de créer un prétexte pour faire parler les gens, confronter leurs points de vue et leurs expériences. 

À la fin de chaque question, je fais le lien avec la sociologie en expliquant la notion qui se cache derrière. On part donc d’une situation très quotidienne, et on montre que la sociologie peut aussi être un outil pour comprendre ce qu’on vit tous les jours.

Anecdate Party.

Quels sujets divisent le plus le public ?

Tout ce qui concerne les ex revient souvent : est-ce qu’on peut rester ami avec son ex, par exemple ? C’est un sujet qui divise assez vite. J’aime aussi poser des questions un peu plus surprenantes, comme : « La chicha en date, c’est OK ou pas ? » Et là, ça permet de challenger les gens et de rebondir sur des notions sociologiques. 

Par exemple, je peux leur demander : « Pourquoi ça vous paraît normal de boire de l’alcool pendant un date, mais la chicha vous semble bizarre ? ». Il y a aussi les grandes questions de dating, comme : « qui doit payer au premier date ? ». Donc finalement, ce sont souvent des sujets très quotidiens, mais qui font émerger des normes et des façons de penser très différentes.

Pourquoi sommes-nous autant fasciné·es par les pires dates ?

Je pense qu’il y a d’abord le fait que les mauvais dates sont souvent très drôles. Et surtout, avec le recul, les gens arrivent à transformer des situations qui étaient parfois catastrophiques sur le moment en histoires qu’ils racontent à leurs amis.

C’est un peu comme à la fin d’une semaine : on va beaucoup plus facilement retenir tout ce qui s’est mal passé que tout ce qui s’est bien passé. On ne se dit pas forcément le dimanche soir : « Waouh, quelle semaine incroyable, gratitude infinie pour tout ce qui s’est bien passé ! » On va plutôt retenir le truc qui nous a fait passer une semaine de merde. Pour les dates, c’est un peu pareil. Quand ça se passe bien, c’est chouette, mais quand ça tourne mal, ça devient souvent une anecdote. Et puis heureusement, les gens arrivent à en rire après coup. C’est aussi pour ça qu’on a autant de matière à Anecdate.

Toutes ces soirées m’ont quand même beaucoup appris sur la manière dont on se perçoit les uns les autres.

Eymeric Macouillard

Quelle est l’anecdote la plus improbable que tu aies pu entendre ?

Il y en a deux qui me viennent en tête. Une est vraiment improbable. C’était le 14 février dernier, pour notre édition spéciale Saint-Valentin. À la fin de la soirée, une fille monte sur scène pour raconter son anecdote. En soi, son histoire n’a rien d’extraordinaire, mais elle donne quelques détails qui permettent de comprendre à peu près où et dans quel contexte ça s’est passé.

Et là, une fille au fond de la salle se lève et lui demande : « Attends, il est de quel département ? » La fille sur scène lui répond, un peu intriguée. Puis une deuxième fille, au premier rang, intervient : « Mais il est surveillant ? » Là, la fille sur scène commence vraiment à se décomposer. Une troisième personne intervient et donne une autre information sur le mec. Et là, la salle commence à comprendre ce qui est en train de se passer. La première fille réalise qu’elle n’est visiblement pas la seule à avoir eu affaire à lui. Puis une quatrième fille se lève et donne carrément son prénom. Et là, la salle explose : son mec l’avait trompée avec plusieurs femmes depuis des années.

Et il y en a une autre que je n’oublierai jamais. J’étais sur le point de terminer une soirée, dans une de nos premières salles à Paris, et j’ai lancé en rigolant : « Est-ce que quelqu’un a une dernière histoire ? » Une femme au fond de la salle lève la main et traverse toute la salle pour venir sur scène. Elle commence par raconter qu’elle est restée douze ans avec son mec et que la rupture s’est très bien passée. Elle est même restée très proche de son ex belle-sœur qui est devenue sa meilleure amie depuis. Après la rupture, elle part trois mois aux Antilles, dans sa famille, pour se remettre. Quand elle revient, elle retrouve sa meilleure amie et lui raconte ses vacances. Elle lui dit : « Franchement, j’ai rencontré un petit mec là-bas, pendant trois mois, etc. ». Et là, on apprend que c’était le cousin de son ex. Elle laisse un blanc, pose le micro et quitte la scène. C’était un énorme mic drop. Et toute la salle était morte de rire !

Qu’est-ce que les histoires du public t’apprennent sur notre société ?

Je pense que c’est une forme de sociologie de terrain. Je ne vais pas jusqu’à dire que je suis expert des relations amoureuses, mais toutes ces soirées m’ont quand même beaucoup appris sur la manière dont on se perçoit les uns les autres.

La première chose que je retiens, c’est que, globalement, tout le monde a l’impression que « l’amour, aujourd’hui, c’est compliqué. ». Et ça, je le retrouve chez les hommes comme chez les femmes, quelles que soient les orientations sexuelles. Chacun·e a ses propres difficultés et a parfois l’impression que l’autre ne comprend pas ce qu’il vit. Et je pense que c’est justement là qu’il y a un vrai sujet : beaucoup d’incompréhensions entre les hommes et les femmes.

il y a quelque chose à reconstruire : essayer de mieux comprendre l’autre plutôt que de systématiquement se mettre dans des camps.

Eymeric Macouillard

Il y a, d’un côté, une curiosité pour comprendre ce que ça fait d’être à la place de l’autre, et de l’autre, parfois, un ras-le-bol de choses qui n’ont pas été comprises ou entendues. Je ne suis pas là pour dire qui a raison ou qui a tort. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt d’essayer de créer du dialogue. Et l’humour aide énormément pour ça. On peut aborder des sujets parfois un peu sensibles, mais comme on en rigole, les gens sont plus ouverts et ça permet de détendre l’atmosphère.

Et puis il y a quelque chose que j’adore observer : tu peux être en désaccord avec un mec sur une question, puis être complètement d’accord avec lui quelques minutes plus tard. Et inversement avec une femme. À la fin, tu te rends compte que les choses ne sont pas aussi binaires qu’on pourrait le penser. Peut-être que c’est justement là qu’il y a quelque chose à reconstruire : essayer de mieux comprendre l’autre plutôt que de systématiquement se mettre dans des camps.

As-tu remarqué des schémas qui reviennent constamment dans les histoires d’amour ?

Oui, clairement. Il y a certaines anecdotes qui reviennent énormément, au point où on a parfois l’impression d’assister à la même histoire plusieurs fois. Le premier grand classique, c’est le ghosting. C’est vraiment un phénomène qui revient tout le temps : les gens se rencontrent, ça se passe bien, puis du jour au lendemain, plus aucune nouvelle.

Et il y a aussi un schéma que je retrouve beaucoup dans les anecdotes, même si évidemment ça dépend du public et de l’endroit où on organise la soirée. Il y a souvent cette opposition entre, d’un côté, des femmes qui disent : « Je demande juste à être bien traitée », et de l’autre, des hommes qui répondent plutôt : « Mais vous attendez quoi de nous, et qu’est-ce que vous apportez en retour ? ». Ce qui est intéressant, c’est que ces mêmes incompréhensions reviennent dans plein d’histoires différentes. Et les applications de rencontre semblent aussi avoir beaucoup changé la manière dont les gens se rencontrent, se parlent… et parfois disparaissent les uns des autres.

Je dirais que je suis plutôt optimiste, même si je suis peut-être un peu plus pessimiste pour les Parisien·nes que pour le reste de la France !

Eymeric Macouillard

Anecdate Party est-elle aussi une manière de sortir les relations des écrans et de recréer du collectif ?

Pendant longtemps, on me demandait : « Mais quand est-ce que tu fais une soirée speed dating ? » J’ai toujours refusé. Je ne voulais pas qu’Anecdate Party devienne une soirée où je pousse les gens à se rencontrer ou à se mettre en couple. Mais en réalité, je me suis rendu compte que les rencontres se faisaient déjà naturellement. Il y avait beaucoup de groupes de copines qui se formaient, des personnes qui venaient seules et qui revenaient ensuite avec d’autres gens. Et puis personnellement : ma meilleure amie, qui est en couple depuis trois ans, a rencontré son mec à une Anecdate Party.

Depuis un an, on a mis en place un petit jeu au début de la soirée : on distribue des autocollants en forme de pain. Si tu vois quelqu’un qui te plaît, tu peux lui donner un petit pain. Ça permet d’assumer davantage le fait que la soirée peut aussi être un lieu de rencontre, pas forcément amoureuse d’ailleurs. Je préviens simplement les gens au début : si vous recevez un petit pain, vous pouvez évidemment dire non, mais vous savez que ça peut arriver dans cette soirée.

L’idée, c’est de créer un cadre où les interactions sont possibles et consenties, plutôt que de laisser les gens dans le flou. Et je trouve que ça permet aussi de dédramatiser la rencontre. Aujourd’hui, beaucoup de gens sont assez stressé·es à l’idée d’aborder quelqu’un, et je comprends particulièrement pourquoi les femmes peuvent être méfiantes, notamment à cause du harcèlement qu’elles peuvent subir au quotidien. Là, au moins, le cadre est clair : on sait qu’on est dans une soirée où les gens peuvent venir se parler.

Après, ça n’oblige absolument personne à rencontrer qui que ce soit. Si tu n’as pas envie, tu passes une très bonne soirée. Et pour l’instant, d’ailleurs, les gens restent encore assez timides : il n’y a pas énormément de drague. Mais justement, je pense que ça montre qu’on peut créer un espace où la rencontre est possible sans qu’elle soit imposée.

À force de faire de la sociologie, de déconstruire et d’analyser les relations, j’avais tendance à tout surinterpréter. Or, tu ne peux pas théoriser chaque moment d’une relation.

Eymeric Macouillard

Après quatre ans à écouter les histoires des autres, quel regard portes-tu sur l’amour ?

Je dirais que je suis plutôt optimiste, même si je suis peut-être un peu plus pessimiste pour les Parisien·nes que pour le reste de la France ! En faisant la tournée des Anecdate Party, je me suis rendu compte qu’à Paris, on est parfois très « matrixé·es » par les concepts qu’on voit passer sur les réseaux sociaux : les red flags, les green flags, les théories sur les relations… À force de tout analyser, on peut finir par ne plus laisser beaucoup de place à ce qui se passe vraiment dans une rencontre.


Et je dis ça aussi parce que je suis tombé moi-même dans ce piège. À force de faire de la sociologie, de déconstruire et d’analyser les relations, j’avais tendance à tout surinterpréter. Or, tu ne peux pas théoriser chaque moment d’une relation. Il y a une partie qui peut s’expliquer par la sociologie, mais il y a aussi une part qui se vit, tout simplement. Je vois d’ailleurs plein d’exemples pendant les Anecdate Party de gens qui se mettent ensemble alors que, sur le papier, ça ne devait pas marcher : des différences politiques, sociales, culturelles… et finalement, ça fonctionne très bien.

Donc je n’ai pas envie d’avoir une réponse complètement binaire. Ce qui me ferait vraiment peur, ce serait qu’on ne laisse plus du tout de place à l’amour dans nos vies, au sens large. Le monde est déjà assez compliqué comme ça : si, en plus, on devient complètement aigri et qu’on arrête d’espérer, ça n’a plus beaucoup de sens.