Lia Rodrigues, chorégraphe : « Je reste libre artistiquement »

Entretien avec la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues, qui présente au Carré-Colonnes à Saint-Médard sa nouvelle création : Borda. Après y avoir présenté Pororoca (en 2011) et Encantado (en 2022), l’artiste fait son retour sur cette scène nationale. L’occasion de découvrir une fresque chorégraphique engagée et hypnotique. Celle-ci convoque « l’énergie du collectif » : celle de sa compagnie, implantée dans la plus grosse favela de Rio de Janeiro.

Crédit photos : Sammi Landweer

Le Type : Furia, Encantado et Borda sont présentées comme faisant partie d’un même cycle. Comment est née cette nouvelle pièce, et à quel moment avez-vous senti qu’elle formerait le troisième volet de ce triptyque ?

Lia Rodrigues : Je prends du temps entre une pièce et l’autre. Ce sont aussi les moyens financiers qui déterminent le temps qui va s’écouler entre la création de deux pièces. Et puis, moi-même, j’ai appris, j’ai conquis : j’ai décidé de travailler pouvoir avoir du temps. C’est très important pour moi. Parce que je n’ai pas toujours des choses à dire. J’ai besoin de prendre du temps pour réfléchir.

Je suis toujours en train de penser ; je n’ai pas envie de faire une pièce et l’oublier juste après. Il y a une continuité dans mon approche. Je pense que Borda devait avoir une forme de clôture. Pas une clôture qui ferme. Une clôture qui ouvre vers quelque chose de nouveau.

Cette approche n’était pas forcément écrite ; elle fait plutôt écho à des esthétiques que j’étais en train d’explorer. Notamment la question de la transformation, présente dans les trois pièces. Comment on se transforme tout le temps, parfois avec très peu de moyens.

L’idée était de créer à partir de toute cette mémoire.

Lia Rodrigues

Le fait que les costumes de Borda ne soient pas exposés mais réactivés par les interprètes transforme-t-il votre rapport au temps, à la transmission, à l’idée même de répertoire ?

J’ai décidé de mettre dans Borda tous les costumes de toutes mes pièces. Cela fait 35 ans que je m’accompagne moi-même. L’idée était de créer à partir de toute cette mémoire : des objets, des costumes – même certains, donnés par Maguy Marin pour notre école.

Ce sont des choses qui restent. On pourrait parler d’archives, de mémoire… Mais aussi de déchets. Car ce sont des choses dont on ne sait pas quoi faire. Certaines sont très importantes pour mon histoire, mais j’ai décidé qu’il fallait les transformer, leur redonner une vie. C’est là que Borda est née. Comme si deux planètes, Furia et Encantado, entraient en collision. Et la question était : qu’est-ce que ça va produire ?

J’ai dû construire une façon de survivre, une possibilité d’exister.

Lia Rodrigues

Quand vous réutilisez ces matières sur scène, comment les perçois-tu ? Comme des archives, des déchets, de la mémoire, ou comme du corps vivant ?

D’abord, il faut comprendre que je ne suis pas une chorégraphe française. Je n’ai pas les moyens d’un artiste français. Je vis dans un autre pays, une autre réalité. J’ai dû construire une façon de survivre, une possibilité d’exister.

Ça change tout, même dans mes choix esthétiques. Par exemple, je ne peux pas rêver de corps énormes, parce que je travaille dans un hangar, sans moyens. Je mets tout pour payer les gens correctement. J’ai fait le choix de travailler avec beaucoup de danseur·euses pour leur permettre de travailler.

Mes créations sont assez collectives, même si je tisse les idées. Tous ces corps, tous ces costumes, étaient stockés dans des valises, dans un espace où il fait parfois 40 degrés, avec la pluie qui tombe. À un moment, j’ai compris qu’il fallait aussi me libérer de tout ça. Comme une mère trop attachée à ses enfants : il faut les laisser voler. Respecter le passé, mais ne pas y être attachée. J’ai tout mis par terre et j’ai dit : on va transformer tout ça.

Je ne suis pas « la chorégraphe des favelas »

Lia Rodrigues

Votre compagnie est implantée depuis longtemps dans la favela de Maré. En quoi cela a-t-il impacté ta manière de concevoir tes pièces ?

Avant Maré, j’avais déjà toute une carrière. Je ne suis pas « la chorégraphe des favelas ». J’ai 70 ans, je danse depuis l’âge de 7 ans, je suis professionnelle depuis mes 17 ans. J’ai créé des festivals, dirigé des institutions, inventé des espaces.

Le projet à Maré est un projet citoyen : créer un centre d’art, une école de 300 élèves. Ce sont des décisions prises avec des partenaires locaux qui connaissent la réalité. C’est une responsabilité dans un pays très inégal, raciste, transphobe, violent envers les femmes. Je viens d’un milieu privilégié : que puis-je faire, en tant que citoyenne ? Bien sûr que cela change ma vision du monde, et donc mon esthétique. Mais je reste libre artistiquement. C’est une double voie : ça transforme dans les deux sens.

Dans le communiqué de presse de présentation de Borda, la pièce est décrite comme « un lien fragile entre les vivants qu’aucune frontière ne peut arrêter ». Est-ce un geste artistique, politique, citoyen ou personnel ?

On ne peut pas séparer tout ça. Tout est politique : nos choix esthétiques, ce qu’on fait, ce qu’on ne fait pas, lire, manifester, voter ou non. Tout est relié, impliqué.

La région Nouvelle-Aquitaine, par exemple, a réuni huit scènes nationales pour soutenir Encantado. C’était extraordinaire. Un vrai geste collectif, avant et après la pandémie. J’ai aussi une relation très forte avec la France. Notre école est soutenue depuis quinze ans par la Fondation d’entreprises Hermès. Ces relations sont esthétiques et politiques à la fois.

Revenir dans des théâtres que je connais est essentiel. Il faut construire un public, créer des liens, parler avec les gens.

Lia Rodrigues

Borda marque votre retour au Carré-Colonnes à Saint-Médard, un lieu où vous avez déjà présenté plusieurs pièces. Quel lien entretenez-vous avec ce lieu culturel, et en quoi est-ce important pour vous de revenir dans des théâtres que vous connaissez pour y présenter un cycle dans son ensemble ?

Revenir dans des théâtres que je connais est essentiel. Il faut construire un public, créer des liens, parler avec les gens. Si je ne crois pas à ça, je ne crois pas au futur des arts vivants. Les costumes ne sont pas exposés : ils sont réactivés par les interprètes. Il n’y avait pas de réflexion sur le répertoire ou la transmission, mais une liberté de transformation.

Nous sommes une équipe. Pas seulement des danseur·euses : dramaturge, conseiller artistique, assistante… Certain·es sont là depuis 20 ans. Ce n’est pas une création collective au sens où tout le monde décide de tout. Chacun·e a une place, une liberté, dans une hiérarchie construite avec le temps.

Borda n’est pas une fin. Je suis heureuse d’avoir bâti des routes pour que d’autres puissent courir après moi.

Lia Rodrigues

À l’issue de ces 35 années de création collective, Borda marque-t-elle pour vous une fin de cycle, ou l’ouverture d’un nouveau seuil ?

Chaque corps raconte déjà une histoire. Les préjugés sont là, même quand on ne le veut pas. La danse, comme le cinéma ou la littérature, raconte une histoire collective à partir de voix multiples. Borda n’est pas une fin. Une pièce est juste un moment de ma vie. Tant que je suis vivante, il y a une continuation. Je suis surtout heureuse d’avoir bâti des routes pour que d’autres puissent courir après moi.