Wild Tales : peindre avec la terre, habiter le paysage

Entretien avec Sara alias Wild Tales, artiste plasticienne et muraliste bordelaise, qui fait dialoguer peinture murale contemporaine et techniques ancestrales. De la contemplation des paysages à la terre crue, elle envisage tout ce qui l’entoute comme un véritable partenaire de création.

Crédits photos : Bobbie Wagenaar

« Je suis une personne très contemplative », pose d’emblée Sara. Avant d’être muraliste, il y a d’abord ce regard : un regard tourné vers les paysages, les environnements naturels, les métamorphoses géologiques et les textures minérales. Observer, ressentir, comprendre. « Je crois même que je préfère parfois passer du temps avec des paysages qu’avec des gens », confie-t-elle, comme une évidence.

Voyager pour découvrir les biomes terrestres, photographier inlassablement les reliefs et les lumières, puis, peu à peu, ressentir le besoin de traduire ces expériences autrement. La peinture s’impose progressivement, d’abord sur toile, puis, sur un premier mur. Une révélation. Peindre à grande échelle devient une manière de recréer le paysage à taille humaine, presque réelle, et de s’y immerger. Le mur n’est plus surface, il devient espace.

Sous le nom de Wild Tales, littéralement « les contes sauvages », Sara revendique une pratique inspirée par ce que son environnement raconte. Les paysages deviennent des narrateurs silencieux, porteurs d’histoires brutes, vivantes, indomptées. À elle ensuite de les traduire en formes, en lignes et en matières, pour donner à voir ces récits que le vivant murmure à qui prend le temps de l’écouter.

Le Type : Comment définirais-tu ta démarche artistique ?

Aujourd’hui, j’essaie vraiment de reprendre ce fil rouge de la contemplation, en l’interrogeant comme un acte de réparation et de présence à ce qui nous entoure. À travers mes œuvres murales, je questionne notre manière d’habiter nos environnements. Qu’est-ce qu’un paysage, avant même qu’on lui donne une dimension géographique, ethnologique ou botanique ?

Prendre le temps de regarder un paysage, de ressentir un lieu, c’est presque un geste politique aujourd’hui.

Sara alias Wild Tales

Ce qui m’anime, c’est l’envie de réhabiliter la contemplation comme acte de réparation. Dans un monde où l’on est de moins en moins attentif·ves à ce qui nous entoure, où l’on vit beaucoup dans des mondes virtuels, dans la productivité permanente, je trouve ça essentiel d’interroger notre rapport à l’attention. Prendre le temps de regarder un paysage, de ressentir un lieu, c’est presque un geste politique aujourd’hui.

Qu’est-ce qui t’a attirée vers le muralisme plutôt qu’un autre médium ?

Je me suis retrouvée à peindre un mur chez une amie, un peu par hasard. Mais ce qui m’a donné envie de continuer, c’est le fait de m’interroger sur les origines de la peinture murale.

Je me suis intéressée au street art new-yorkais des années 1970, puis au muralisme mexicain post-révolutionnaire, avant de remonter jusqu’aux fresques de la Renaissance, de l’Antiquité, et bien sûr aux peintures rupestres et pariétales, les plus anciennes formes d’art mural au monde.

Crédit photo : Bobbie Wagenaar

Plus je remontais le temps, plus je découvrais des techniques naturelles de peinture murale et ça m’a vraiment donné envie de creuser le sujet. Par exemple, les fresques de Pompéi, encore visibles après l’éruption du Vésuve : elles ont été réalisées selon la technique de l’affresco, c’est-à-dire peintes sur un enduit de chaux encore humide.

En séchant, la chaux emprisonne les pigments dans la structure même du mur grâce au processus de carbonatation. Les pigments sont littéralement minéralisés. Je trouve ça incroyable : ce sont des techniques naturelles qui travaillent avec l’aspect géologique de l’environnement et ça m’a vachement inspirée.

Tes fresques ont une dimension narrative et organique. Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Mes principales sources d’inspiration restent les paysages et la présence au paysage. Je m’inspire beaucoup des courants du muralisme mais il y a aussi les peintures préhistoriques, je trouve ça complètement fou de pouvoir encore voir les peintures qu’ils ont faites dans des grottes. C’est pourquoi je me suis interrogée sur le maintien des matériaux dans le temps. J’ai lu Pourquoi l’art préhistorique ? de Jean Clottes, et cette lecture a été un bouleversement.

Il y explique qu’à travers de nombreuses cultures, la peinture murale était associée à des rituels chamaniques. Les chamans inscrivaient leurs visions dans la roche, et il existait une véritable co-création avec la nature. Avant de peindre, ils demandaient l’autorisation à la paroi. Il y avait une forme de consentement, que je trouve profondément inspirante.

Ils créaient avec ce qu’ils avaient sous la main : argiles, terres crues, graisses animales. C’est ce qui m’a donné envie de me former au décor en terre crue. J’ai appris à m’inspirer de ce que font aujourd’hui les enduiseurs qui font des revêtements muraux en terre et en argile, pour ramener ces techniques dans l’art mural contemporain.

Pourquoi ce virage vers la terre crue et les matériaux naturels ?

Pendant trois ans, j’ai travaillé avec des peintures acryliques classiques, chargées en COV (composés organiques volatils). Ça me dérangeait pour ma santé, ça me faisait tousser et c’était mauvais pour l’environnement.

C’est aussi pour ça que je me suis formée à ces outils, la terre crue, l’argile, la chaux, ce sont des matériaux non nocifs. Mais leur utilisation demande une vraie technique et ça a des limites, c’est aussi pour ça qu’elle n’est pas répandue dans le milieu.

J’ai même imaginé créer une marque de peintures naturelles dédiée aux muralistes. Peut-être un jour !

Sara alias Wild Tales

Heureusement sur le marché de l’acrylique il y a des peintures écologiques avec des marques comme Algo qui travaillent avec des résines biosourcées. Mais personnellement j’essaie de créer mes propres peintures à base de chaux, de pigments, de terre crue et ça demande une certaine technique dans la formulation des mélanges. L’argile est une matière active : elle se métamorphose selon la quantité d’eau, l’air, le support. Il faut l’apprivoiser.

Ces matériaux nécessitent des murs poreux, respirants. On ne peut pas les appliquer sur n’importe quelle surface lisse comme on le ferait avec une bombe aérosol. C’est plus contraignant, mais aussi plus intéressant : on co-crée réellement avec l’environnement.

Le problème, c’est que rien n’est pensé pour les artistes muralistes. Si tu veux de l’argile, tu dois soit la glaner – ce qui est très encadré, et heureusement – soit commander des sacs de 25 kilos destinés aux maçons. J’ai même imaginé créer une marque de peintures naturelles dédiée aux muralistes. Peut-être un jour !

Peut-on donc imaginer le vivant comme un véritable partenaire de création ?

Absolument, pour moi, c’est essentiel. C’est ce que faisaient nos ancêtres, non seulement en prenant les pigments issus de la terre mais aussi en demandant l’autorisation, en faisant de la nature une actrice du processus. On a tendance à vouloir prendre des ressources au paysage, moi aussi quand j’extrais de l’argile je prends quelque chose. J’ai donc établi un rituel, je demande toujours symboliquement l’autorisation, puis je la remercie, et je redonne quelque chose en offrande. Par exemple, lorsque je broie mes pigments, je rends une petite poignée à la terre.

Je privilégie ceux qui s’inscrivent dans une volonté de respect de l’environnement.

Sara alias Wild Tales

C’est symbolique, mais important. Transformer l’acte de prendre en un acte de prendre soin. Nous sommes capables d’extraire énormément sans rien remplacer. Impliquer la nature dans le processus créatif, c’est une manière de prendre soin en retour.

Est-ce que cette conscience écologique influence tes choix esthétiques ?

C’est plus technique qu’esthétique dans le choix des projets : je privilégie ceux qui s’inscrivent dans une volonté de respect de l’environnement.

Mais esthétiquement, oui, tout est teinté de cette approche. Mon style est assez graphique, inspiré des lignes et des textures minérales, des ondulations, des formes organiques souvent imparfaites. On ne trouvera jamais de lignes droites ou de formes trop rigides dans mon travail. J’essaie de rester fidèle aux mouvements du vivant.

Crédit photo : Bobbie Wagenaar

Dans le cadre de ces projets et de ton travail, quel lien entretiens-tu avec la scène artistique bordelaise ?

Je pense que si j’ai un lien c’est surtout un lien en tant qu’observatrice. Je m’inspire beaucoup de ce qui se fait ici à Bordeaux, j’adore le travail de certains muralistes, les artistes qu’on voit dans les rues. À Bordeaux, il y a des artistes muralistes très inspirants. Je plonge souvent dans le passé pour nourrir ma pratique, mais je trouve important de rester ancrée dans le présent, d’observer ce que font les artistes contemporains autour de moi. Être observatrice, c’est aussi faire partie d’une scène.