Atlas Oculto : « à la recherche des villages disparus »

À l’occasion de l’exposition Atlas Oculto, présentée à partir du 6 février à la Maison de la Poterie de Sadirac (à une trentaine de minutes de Bordeaux), nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Anne-Laure Boyer. Artiste et chercheuse, elle est engagée dans l’exploration des paysages engloutis par les barrages hydrauliques en Espagne. Depuis quinze ans, son travail documente ces villages disparus, leurs mémoires et les traces laissées dans les territoires.

Cette discussion permet de revenir sur l’origine d’Atlas Oculto, les choix artistiques, la place de la mémoire et des récits collectifs dans son travail, entre performances, publications et explorations artistiques. Une immersion dans un univers où histoire, paysage et mémoire se rencontrent pour révéler ce qui disparaît mais continue de vivre dans nos imaginaires.

Le Type : Pouvez-vous nous présenter l’exposition Atlas Oculto et ce que le public va y découvrir ?

Anne-Laure Boyer : Atlas Oculto, c’est toute une recherche sur les villages engloutis par les barrages hydrauliques en Espagne, tout au long du XXᵉ siècle et jusqu’à aujourd’hui. Plus de 300 lieux ont disparu et n’ont pas été cartographiés. Ce sont des disparitions programmées : ce n’est pas le fait de catastrophes, ce sont des décisions politiques d’aménagement du territoire. C’est assez propre à l’Espagne, à son histoire particulière. Il y a énormément de barrages dans ce pays, ils ont fait un choix énergétique tourné vers l’eau plutôt que vers le nucléaire, pour simplifier.

Dans les années 1960, il y a eu beaucoup d’exodes ruraux, beaucoup de gens sont partis vers les villes. Aujourd’hui, les campagnes en Espagne sont très abandonnées, très désertifiées, beaucoup plus qu’en France. Toute cette histoire a été mise de côté, elle n’a pas été racontée, cette mémoire n’a pas été conservée ni mise en valeur.

C’est comme ça que j’ai décidé de faire ce travail. Ce qu’on va voir dans cette exposition, c’est un projet qui prend plusieurs formes et qui raconte cette histoire. Il y a des cartographies, des collages de documents, de photos d’archives et de photos historiques sur toute la période jusqu’à aujourd’hui. Un assemblage avec des cartes que j’ai découpées et recomposées, ça ressemble un peu à une carte mentale, c’est un grand collage de sept mètres de long que j’ai mis sept ans à faire, qui a grandi avec le temps.

On va voir aussi toute une partie de reconstitution de villages en céramique miniature, c’est la partie la plus récente du travail. Une collection de valises noires dans lesquelles il y a encore des documents d’archives, parce que 300 villages, ça fait énormément de choses à raconter. Il y a également des projections vidéo sur les villages d’argile, un peu comme des fantômes qui viennent hanter les lieux.

Enfin, il y a trois tables lumineuses. Ce sont les tout premiers travaux que j’ai faits quand j’ai commencé cette recherche en 2011. Ça fait quinze ans que j’ai commencé, c’est un travail au long cours. Sur ces tables, on voit des photos aériennes de barrages aujourd’hui, avec, imprimée par-dessus, la carte ancienne de ce qu’il y avait avant l’arrivée du barrage. Par superposition, on voit dans les taches d’eau tout le tracé de ce qui a disparu : les routes, les bâtiments, les champs, les forêts, les paysages. J’appelle ça des géographies fantômes, des « spectral geographies ». Il y en a trois, ce sont de grandes tables d’environ un mètre chacune correspondant à une zone et à un barrage différent en Espagne.

D’où est venue l’idée de travailler sur ces villages disparus et de leur donner une forme dans l’exposition ?

Avant ça, j’avais travaillé sur le déplacement forcé : quand des décisions d’État, des guerres ou des politiques d’aménagement obligent les gens à partir, avec des démolitions, des reconstructions de logements sociaux, des exils ou des migrations. Sur la métropole de Bordeaux, j’ai travaillé pendant cinq ans sur le relogement de personnes dont le HLM avait été démoli. J’avais fait tout un travail de mémoire et d’accompagnement. C’était aussi une reconnaissance d’un traumatisme collectif et une réflexion sur la place des gens dans les projets politiques : quelle place ils ont, comment ils vivent ça de l’intérieur, si les politiques publiques se font pour, par, avec ou sans les gens. C’est un sujet que j’avais déjà très à cœur, aussi parce que ça fait partie de mon histoire familiale.

Le déplacement et l’exil sont des questions universelles qui traversent l’histoire de l’humanité.

Anne-Laure Boyer

Pour moi, ça passe particulièrement par mon père et ma famille paternelle. Quand je suis arrivée en Espagne, j’avais une bourse de recherche d’un an à la Casa Velázquez. J’avais choisi mon sujet, mais je l’ai vraiment découvert en explorant le territoire. J’ai rencontré un lieu qui m’a fascinée : un barrage que j’ai beaucoup filmé, sur lequel j’ai enquêté et où j’ai rencontré des habitants, d’anciens habitants et des descendants. Le barrage a été construit dans les années 1960, donc c’est à la fois ancien et récent. Il y a encore des personnes vivantes qui ont connu les lieux avant, souvent avec leur mémoire d’enfant, ce qui crée un décalage. Le déplacement et l’exil sont des questions universelles qui traversent l’histoire de l’humanité.

Tout est parti d’un paysage fantôme où des ruines émergent de l’eau chaque année en septembre, quand le niveau du barrage baisse. Il s’agit du barrage de Yesa, proche de Pampelune, en Navarre. Les ruines sont celles d’un ancien hôtel thermal avec des sources d’eau chaude. À l’époque, les gens venaient y faire des cures. Quand le barrage est arrivé, l’hôtel a pris feu avant la mise en eau et les ruines n’ont pas été détruites. Comme elles réapparaissent chaque automne, des personnes ont commencé à revenir et à reconstruire des bains sauvages autour des sources.

Il y a des bassins aménagés où les gens se baignent malgré le froid. C’est aussi devenu un spot naturiste, fréquenté par des habitant·es du coin et des voyageur·euses de passage. On a l’impression d’un décor hors du temps. Quand j’ai vu cette sorte de gouffre spatio-temporel, ce portail vers toute une histoire, ça m’a complètement happée. Ça a commencé là, à Tiermas, l’ancien village thermal. Pour moi, ça a été le point d’entrée dans ce vortex que j’explore depuis quinze ans.

J’avais une fascination pour la matérialité des lieux.

Anne-Laure Boyer

Pourquoi avoir choisi plusieurs médiums (céramique, cartes, photos, tables lumineuses) pour raconter ce projet ?

C’est à la fois lié à ma nature curieuse, de découvrir différente techniques et à mon parcours artistique d’exploration. Au début, j’ai commencé par la photographie, dans un rapport de découverte. J’utilisais la photo comme un laisser-passer, un prétexte pour aller voir ailleurs, entrer dans des lieux interdits, des friches, des ruines, des chantiers, des espaces en transformation.

J’avais une fascination pour la matérialité des lieux, les traces, ce qu’il reste, ce qu’on peut imaginer de ce qu’il y avait avant et de ce que ça va devenir. Le passage à l’argile, au toucher, au rapport physique aux bâtiments et aux paysages en métamorphose n’est finalement pas si éloigné. Au lieu de filmer des transformations, je les provoque moi-même.

Je trouve ça intéressant de faire des allers-retours un peu permanents, c’est comme une manière d’explorer plein de couches qui se superposent dans un même endroit, en dépliant toutes les couches : ça peut être des photos, de l’argile, de la sculpture, des documents, mais c’est aussi les récits des personnes. On arrive alors au film documentaire, où ce sont eux qui font revivre les lieux à travers leur perception et leurs souvenirs. C’est une façon de travailler avec le temps, les traces et la mémoire.

Le village en argile est très marquant visuellement. Qu’est-ce que la céramique vous a permis d’exprimer dans ce travail ?

Quand on pense à des villages engloutis, on imagine qu’il y a quelque chose à voir, quelque chose de caché, et ça excite la curiosité. Sauf qu’en réalité, sous l’eau, soit il n’y a plus rien parce que tout a été détruit avant la mise en eau, soit c’est très abîmé et difficile d’accès. Soit l’eau n’est pas transparente, on ne voit presque rien et il est quasiment impossible d’avoir une vue d’ensemble des ruines.

Le fait de le construire en céramique est une manière de le voir, de le faire exister autrement, par des moyens détournés qui sont parfois plus justes que la réalité, parce que tout ça relève aussi du fantasme. C’est une façon de reconstruire un souvenir, de créer un objet mémoire, pas pour combler un manque, mais pour retrouver ce qui a disparu et soigner une mémoire trouée.

En le touchant avec les mains, il y a un rapport de proximité : on ne peut pas y être avec tout son corps, mais on le fait surgir avec ses mains. Ça renvoie aussi à l’imaginaire de la maquette, de la maison de poupée, à quelque chose d’enfantin qui nous replonge dans des souvenirs profonds.

Les cartes que vous présentez ne ressemblent pas à des cartes classiques. Qu’est-ce que vous avez envie de raconter à travers elles ?

Il n’y a pas de carte absolue pour représenter un territoire. Selon la manière dont on fabrique une carte, on adopte forcément un point de vue. C’est comme la photographie : il n’y a pas d’image totalement objective, elle ne montre pas la vérité, mais reste une source d’information.

En les superposant, en les faisant dialoguer, en les mettant côte à côte, on fait apparaître plusieurs niveaux de lecture. Si on joue avec ces couches, autre chose peut émerger. J’ai donc travaillé les cartes comme ça, en essayant de faire parler les documents et d’aller au-delà de leur surface.

Les géographes travaillent aussi beaucoup par superposition de couches, cette idée de calque a toujours existé, même avant les outils numériques et les jeux de transparence.

Quelle place tient la mémoire et les souvenirs dans cette exposition ?

La mémoire est quelque chose en reconstruction permanente. À chaque fois qu’on fait revenir un souvenir, on le modifie un peu avant de le ranger à nouveau. C’est très proche du processus de création, et c’est une matière très riche.

C’est aussi une mémoire collective. Il y a l’envie de recréer une communauté de personnes dispersées par un projet politique et territorial autoritaire, qui s’est d’abord déroulé sous Franco. Même après, ça a continué d’être autoritaire. Il y a une hiérarchie d’intérêts où certains paient pour les autres, et très cher.Il y a donc une nécessité de reconnaissance, de faire émerger cette histoire dans la conscience collective.

C’est à la fois un travail qui dénonce certains mécanismes et qui cherche à prendre soin d’une mémoire malmenée, à la faire revenir dans ce qu’elle a de beau et à la transformer.

Anne-Laure-Boyer

Comment aimeriez-vous que les visiteurs et les visiteuses se sentent en parcourant l’exposition ?

Depuis la sortie du film, j’ai eu l’occasion d’être présente à beaucoup de projections, une vingtaine déjà. J’ai vu les réactions du public et les discussions après duraient souvent une heure, parfois plus, avec encore l’envie de continuer à parler. Ça soulève beaucoup de questions.

Il y a de l’empathie pour les personnes, pour leur vécu, pour la difficulté de maintenir des modes de vie ruraux face aux grandes villes qui concentrent les énergies. Autrefois, c’était beaucoup plus vertueux, alors que maintenant, il y a vraiment des espèces de mégalopoles qui pompent toutes les énergies et qui vident le sang des terres. Ça amène une remise en question et une prise de conscience. Il y a comme tout un envers du décor qui tout d’un coup devient un peu plus concret.

L’Espagne n’est pas notre pays mais elle reste proche, et ce sont des mécanismes qu’on retrouve ailleurs en Europe, y compris en France, avec d’autres formes. C’est sûr qu’il n’y a pas eu 40 ans de franquisme en France, mais il y a eu aussi des barrages, des emboutissements, des rivières qui sont durement malmenées et il y a aussi des questions sur le rapport entre villes, entre urbanité et ruralité qui sont problématiques.

Je pense que c’est une exposition qui fait émerger des questions sans forcément y répondre, et qui laisse aux visiteurs la place de faire leur propre cheminement. Poser les questions différemment, c’est déjà beaucoup.

Y-a-t-il d’autres projets à venir autour de ces recherches ?

Pour ce qui est à venir, je vais présenter une performance à Bordeaux, toujours dans le cadre de ce projet. La dernière étape de création sera de réaliser un vrai atlas sous forme de livre, pas seulement pour l’Espagne mais pour l’Europe. Parce que c’est vrai que quand on pense au phénomène des territoires engloutis on pense à la Chine mais on ne sait pas que ça s’est produit aussi à une échelle plus proche de nous en Espagne, en Europe aussi.

Donc je pense effectivement que ça mérite d’être raconté et que c’est une manière de compiler ces recherches sous une forme plus accessible. Le livre compilera cartographies, images, documents d’archives et mon récit, ainsi que les témoignages des habitants.

J’ai commencé ce travail d’écriture lors d’une résidence à la Villa Valmont à Lormont en septembre. Ce sera un projet au long cours, avec des formes intermédiaires en attendant l’aboutissement je propose une lecture performée. Certains fragments du livre seront présentés avec un village d’argile qui se délite dans un aquarium, comme dans le film. La performance sera présentée pour la première fois vendredi 6 février à Sadirac, à la Maison de la Poterie, et également pendant les Escales du Livre à la Fabrique Pola, les 28 et 29 mars.