L’artiste Liv Del Estal sera de passage le vendredi 22 mai à Bordeaux. C’est à Lieu Chéri qu’on la retrouvera sur scène, sur invitation de Peel Productions. Sa « talky trance », son univers musical, son lien avec sa communauté : rencontre.
Crédit photo : Frankie Allo
Le Type : Tu explores beaucoup d’esthétiques dans ton univers musical ; comment définirais-tu celui-ci ?
Liv Del Estal : J’ai inventé un terme, parce que j’avais l’impression qu’il n’y avait pas réellement de choses qui ressemble à ce que je fais. Je trouvais ça intéressant d’inventer un nom. J’aime bien dire que je fais de la « talky trance » – parce que je chante sur de la trance.
C’est un mélange de trance nostalgique, de dnb, parfois de techno acide, aussi parfois mais la branche principale reste quand même la trance. Et contrairement à certains morceaux de trance où il n’y a pas forcément de voix, dans mon projet le chant est la base.
Il y a beaucoup de contradictions et de paradoxes dans ma façon d’être.
Liv Del Estal

Tu as un style bien à toi, entre girly années 2000 et plus trance. Est-ce que tu te reconnais dans cette dualité ?
Carrément. Il y a de ça en moi mais je suis quand même en train de quitter des choses pour me retrouver plus dans d’autres. Ce sont deux penchants de ma personnalité. Il y a beaucoup de contradictions et de paradoxes dans ma façon d’être, et ça varie aussi selon mes humeurs.
Je crois que le côté plus femme, plus affirmé dans le sens pop, coloré, girly, même un peu seconde degré, tout cet univers-là, je l’adore. J’ai grandi dans ces années-là donc c’est évident pour moi de traverser cette esthétique.
Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, je me retrouve un peu moins là-dedans. Je comprends de plus en plus la femme que je deviens à travers ma musique. Ce personnage existe encore, mais j’ai moins envie de le mettre en image comme ça a pu être le cas sur « Je peux pas te sortir de ma tête », qui appelait totalement ce côté full humour, full attitude. Pour l’album que je suis en train d’écrire, il y a de moins en moins de ce personnage.
Dans « Minable », tu abordes le rapport à la fête et aux drogues avec quelque chose d’assez cru. Quelle place occupe réellement la fête dans ta vie et dans ton imaginaire artistique ?
Cette chanson, pour moi, c’est vraiment l’ego trip d’un personnage qui vit tout à outrance et qui se regarde presque de manière comique. Il y a de l’absurde dans ce morceau, c’est évidemment la chanson la moins premier degré que j’ai écrite de ma vie.
Je voulais exprimer ce moment où, quand on est fragile hardcore comme moi, on passe de l’autre côté, avec une forme d’impulsivité, d’excès, d’envie de vivre des choses de manière intense et sans compromis. Comme dans un tout droit dans lequel on ne peut entendre tout ce qu’on imagine de plus douloureux le lendemain ou dans sa redescente.
Mais je voulais en parler de façon maligne, avec humour et tout aussi absurde que l’on peut se sentir le lendemain de ces moments-là, d’intensité, qui nous ont dépassés. C’est une lecture un peu complexe et un peu risquée, parce que peut-être que tout le monde ne l’entend pas comme ça, mais moi je sais très bien pourquoi elle existe dans cet EP et ce qu’elle vient raconter dans le concept que je me suis dessiné de Fragile Hardcore. Elle a un rôle important dans l’équilibre des deux mots.
Justement, dans l’EP Fragile Hardcore, tu sembles présenter une fragilité, est-ce que c’est une fragilité face au monde dans la nuit, de l’euphorie de la fête, au sentiment d’appartenance dans la façon de relationner ou autre ?
En tout cas, moi, la scène que j’avais en tête, c’était celle-ci : le moment où tu dois absolument t’échapper d’un endroit où il y a beaucoup de gens, même des gens que tu aimes, ou peut-être même pas tant de gens, mais des gens, en général, que tu as choisis, avec qui tu as choisi d’être.
On pourrait imaginer d’ailleurs l’EP comme toute une ride. C’est comme ça que je l’ai écrit, de « La Chica Tamagotchi » à « País », et de ce monde digital, imaginaire qu’est La Chica, jusqu’à un retour aux sources et quelque chose de beaucoup plus pur, plus intime, qu’est « País », qui est la dernière chanson.
Donc moi, je l’ai imaginé vraiment comme ça, comme une sorte de traversée. Et c’est vrai que Fragile Hardcore, dans mon imaginaire à moi, c’est ce qui suit après « Minable », même si elle n’est pas comme ça dans l’EP. Dans ma tête, c’est vraiment le moment où tu t’échappes après avoir quitté le manteau de l’égo-trip, de l’euphorie, de la sur-stimulation, des sur-sensations, ce côté un peu border qui existe en moi.

Du coup, j’avais envie de raconter l’envers du décor de ce moment-là. C’est une scène qui est très familière pour moi : me mettre vraiment au sol de ma douche, où il n’y a que l’eau qui me calme, et rester longtemps dans cette position-là pour essayer de me reconnecter à quelque chose que j’ai l’impression d’avoir perdu, d’avoir bousillé, abîmé, ridiculisé.
D’un coup, j’ai une sorte de take care excessif pour moi, mais que je n’arrive pas à gérer, dans lequel je m’excuse et, en même temps, je n’arrive pas à sortir de cette boucle de culpabilité. Je me dis, dans ce moment-là, qu’en fait être seule, ça aurait été mieux et que j’aurais pu faire des choses plus intéressantes que d’être dans cet état-là, tu vois.
Ce que je raconte dans mes morceaux est générationnel.
Liv Del Estal
Dans tes morceaux, on retrouve souvent des thèmes comme le lâcher-prise, la perte de contrôle, l’amour, le désir ou encore l’émancipation des normes. Est-ce que tu écris avant tout à partir de choses très personnelles et intimes, ou est-ce que tu cherches aussi à traduire un sentiment plus collectif, presque générationnel ?
Ah ouais, collectif, générationnel ! Alors évidemment, il y a toujours de l’intime, sinon je serais une sorte d’imposteur ou je ne serais pas sincère, mais en tout cas je crois que c’est générationnel, ce que je raconte. Je crois qu’on a tous besoin de se sentir proches les uns des autres, de se sentir vulnérables ensemble, de pouvoir mettre sur la table des émotions fortes, de se tenir la main.
Et à la fois, il y a une forme d’individualisme très forte et c’est assez générationnel. Il y a un contraste, je trouve, entre un truc ultra collectif, où on est avide d’être ensemble, d’une sororité, de liens, et à la fois quelque chose où on est très isolé. Je ne sais pas si ça te parle, ce que je dis.

Et je pense qu’à travers les dates que j’ai faites jusqu’à présent, ça m’a fait juste parce que les gens que je rencontre portent en eux cet échappatoire, cet exutoire d’être là pour des raisons, et en même temps d’être tout fêlé, tout fragile de l’intérieur, mais dans le beau sens du terme. Mais je sens que c’est un espace qui est nécessaire, dont les gens ont besoin, c’est-à-dire de pouvoir parler de ce qui circule à l’intérieur de nous, de comment on se sent, d’où est notre place, de comment être le plus proche de nous-mêmes, quitte à s’éloigner d’un système, d’un carcan, etc.
Et en même temps, le besoin d’avoir des gens qui nous ressemblent et qui aspirent à ça autour de nous. Dans mes concerts, il y a beaucoup de personnes comme ça. Il y a un espace très beau que je découvre petit à petit, avec un public très queer évidemment, et ça, ça me fait trop du bien d’avoir naturellement réuni des gens avec qui je peux communiquer et même évoluer, apprendre d’eux.
Mon attitude est très complice et proche des personnes qui viennent me voir en concert.
Liv Del Estal
Ta communauté grandit très vite sur les réseaux sociaux. Comment vis-tu cette proximité avec le public en ligne et sur scène ?
Je crois comprendre, à travers ce qu’on me dit, que ce n’était pas conscient à la base, mais que mon attitude est très complice et proche des personnes qui viennent me voir. C’est vrai que, naturellement, je réponds à tout le monde. Ça me prend du temps, mais je le fais assez naturellement puisque je suis dans une forme de reconnaissance ultime de ce qui m’arrive et de l’endroit où j’en suis, parce que ça a été une longue bataille de faire cette musique-là, de sortir moi-même d’un système ultra-enfermant, ultra-dominant, qui était mon ancien label, dans lequel il était évidemment inenvisageable de faire quoi que ce soit de ce que je fais aujourd’hui.
Je m’endors mal après une date si je n’ai pas passé un petit peu de temps, même un petit peu, pour aller voir les gens après le concert.
Liv Del Estal
Donc, du coup, j’ai une reconnaissance envers ces gens qui m’ont suivie, envers les nouveaux arrivant·es aussi, et ça m’intéresse également de découvrir qui sont ces gens. Parce que quand tu fais de la musique, que tu es tout seul ou avec une petite fine équipe, tu ne sais pas trop qui vont être les gens en face, s’il va déjà y avoir du monde, et ensuite qui sont ces gens.
J’avoue que j’ai une forme d’immense gratitude et reconnaissance envers mon public. Je m’endors mal après une date si je n’ai pas passé un petit peu de temps, même un petit peu, pour aller voir les gens après le concert.
