Le Club du Poisson-Lune : renaissance d’un café-théâtre bordelais au CAPC

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On a visité l’exposition Le Club du Poisson-Lune, recomposition d’un café-théâtre bordelais des années soixante présentée par le commissaire Cédric Fauq. Une proposition visible dans les galeries du rez-de-chaussée du CAPC (Musée d’art contemporain de Bordeaux), du 4 novembre au 27 mars 2022.

Crédit photos : Arthur Pequin

Le Club du Poisson-Lune était un café-théâtre bordelais qui proposait de la poésie, du théâtre et des expositions, monté par une bande d’ami.es menée par Jean-Louis Froment en 1967, au 94 rue Camille Sauvageau. Véritable lieu d’expérimentation et de convivialité, il fait également partie intégrante de la protohistoire du CAPC. En effet, c’est le lieu précurseur des expositions et performances présentées par Jean-Louis et Josy Froment dans la cave de la Galerie du Fleuve (qui était aussi une librairie), cours du Chapeau-Rouge, tenue par Henriette Bounin avant la création du CAPC en 1973. A ce jour, les archives concernant ce lieu sont maigres : seulement quelques mots sur Internet témoignent de l’énergie déployée par ce lieu de création. C’est pourquoi, une demi-décennie plus tard, le Club du Poisson-Lune ré-imagine ce lieu, la fiction et la poésie prévalant à l’exactitude historique.

Kinke Kooi, Birth of Venus, 2020 (acrylique, gouache, crayon de couleurs sur papier)

Ouverture d’une faille temporelle

Cette exposition permet d’imaginer, à la manière d’un mirage, les potentiels qui ont nourri la genèse du musée, avant la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle met en scène de nouvelles manières d’incarner la littérature et la poésie au sein du musée-centre d’art qui était au cœur du Poisson-Lune. Bon nombre des artistes invités pour Le Club du Poisson-Lune ont ainsi un rapport à l’écriture et à la poésie, qu’il soit implicite ou explicite, à travers la simple œuvre plastique ou le pur texte assumé, qui vient informer les productions.

La matérialisation du Club a été permise par le duo d’artistes Deborah Bowmann qui a conçu la scénographie en quatre espaces distincts et contigus : le Vestibule, le Salon, le Fumoir et la Scène. Ce décor sert à la fois d’écrin et de scène pour les œuvres des vingt-quatre invité.es, mais c’est aussi un espace de lecture, d’écoute et de conversation ouvert à tous les visiteurs. A l’entrée du Club vous sera remise une carte des boissons contenant les informations facilitant la compréhension lorsque l’on navigue dans les différents espaces.

Visite d’un lieu onirique

Si vous demandez où se trouve le Club du Poisson-Lune, on ne vous donnera pas une adresse, on vous dira que l’entrée est signalée par une lumière rouge dont l’ampoule fond sous sa propre incandescence.

La pièce qui introduit la visite du Club est le Vestibule. Dans ce premier décor, le papier-peint rappelle les photocalls mais des associations de mots ont pris la place des habituelles célébrités. Sur un meuble à tiroirs et une étagère-miroir trônent diverses bizarreries : un séchoir à fleurs, quelques vases vides, un aquarium vide, une série de vagues d’un bleu profond ainsi que des tournesols séchés et retournés, comme pour rechercher la lune plutôt que le soleil. Un rideau bleu à l’ouverture en forme de serrure sépare le Vestibule de la pièce suivante, dans laquelle on aperçoit au loin un lapin aux airs familiers…

Une fois accueilli par le lapin, l’espace central du Club se révèle : le Salon, chaleureux et frais à la fois, conçu « comme un fond marin d’automne ». De multiples faisceaux et ampoules illuminent la pièce, à la façon de milliers d’étoiles et autres astres abyssaux.  

Camille Brée, Light Bulbs Conversation, 2019 (résine, dispositif électrique, lustre)

Une bibliothèque bien particulière est disposée de part et d’autre d’un insert qui ne réchauffe que les cœurs. Celle-ci est composée d’un livre par an, pour les années courant de 1920 à 2020. Cet objet du Salon a beaucoup questionné les habitués du Club mais la gérante y tenait particulièrement. Lynette, une des serveuses, s’est toujours interrogée « On n’a pas commencé à écrire des livres en 1920 à ce que je sache ! ». Dans un autre coin du Salon se trouve une télévision toujours bloquée sur la même chaîne publique qui fait tourner en boucle l’unique épisode d’une mystérieuse série aux allures célestes intitulée « Les Amours Jaunes ». Œuvres d’art et autres dessins, toiles, miroirs et bibelots jonchent les murs, le sol et les meubles.

Angélique Aubrit & Ludovic Beillard, Je n’entends plus aucune voix, 2020 (costumes issus d’une vidéo)

La déambulation continue non loin de là, dans le coin préféré des adeptes du Club : le Fumoir. A la fois tendre et agressif, ce lieu permet de prendre un bon bol d’air frais « en attendant la métamorphose de nos poumons en branchies ». Des banquettes, telles une invitation à prendre une petite pause, sont disposées autour d’un encensoir bouillonnant soutenu par des créations recouvertes de mousses et de décorations bien particulières.

Le Fumoir est également l’ancêtre des chaînes d’information en continu : une sorte de jukebox portatif disposé sur des vestiges de caddie diffuse un flux constant d’informations. Le thème du désir est exprimé sur les murs à travers des dessins et un récipient contenant des pistaches aux coques mauves, importées du Mexique selon la gérante, est disposé non loin de l’entrée. D’autres éléments plus ou moins incongrus habillent la pièce et intriguent les visiteurs.

Samuel Nicolle, Garden Party #1 : Cocktel D’ambiente – Las uñas de Ninive en la sombra de las Jacarandas, 2021 (bois laqué, fer, acryliquen résine et tapus d’herbe, différents types de riz, ressort en laiton, pistaches, vernis à ongles, récipient en plastique, traces possibles de perturbateurs endocriniens)

Enfin, la visite se termine dans la salle du fond du Club, et pas des moindres : la Scène. On y retrouve dans un court-métrage les costumes roses et bleus qui traînaient dans le Salon, qui fait aussi office de salle d’attente et de coulisse, faute de place. Tout le monde s’en accommode, après tout, « être membre du Club, c’est aussi être en représentation ». Ici, la nature semble reprendre ses droits : la peinture s’oxyde, les œuvres rouillent à une vitesse vertigineuse, les fauteuils et le piano posés sur scène sont clairement en voie de fossilisation et des ventilateurs récupérés sous l’eau assurent le renouvellement d’un air au goût salé. Des morceaux de bois contenant des lettres jamais arrivées à bon port sont éparpillées dans la salle, comme des bouteilles à la mer. La rumeur, démentie comiquement par la gérante du Club, dit que la Scène a été inspirée par la cave de la Galerie du Fleuve d’Henriette Bounin.

Et en effet, Nina qui performe hebdomadairement au Club a pour habitude de comparer cet endroit à une grotte, dans le Elle d’octobre 1998 elle déclare : « Chanter au Club du Poisson-Lune, c’est chanter avec les sirènes et les météorites, je ne connais aucune autre scène capable de suspendre les lois de la gravité ».

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