« On a pris conscience des changements à faire » : rencontre avec Anetha

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Figure d’une scène techno française qui n’en finit plus de prouver sa vitalité, Anetha s’est engagée depuis quelques mois dans une nouvelle aventure : la création d’un label, puis d’une agence. Initiée pendant le confinement, cette dernière place les enjeux environnementaux au cœur de sa démarche. Avec la volonté de réduire l’impact carbone des djs et d’une industrie plus globale, Mama Loves Ya a émis plusieurs recommandations à destination des artistes et de l’ensemble des acteurs et actrices de la scène électronique. Cette réflexion, Anetha la partagera dans sa ville d’origine, Bordeaux, à l’occasion d’une conférence qui sera suivie d’une date au Hangar FL, organisée par le nouveau collectif bordelais Raeve (qui accueillera également MCDE et Marcel Dettmann dans les prochaines semaines à Bordeaux). C’est à cette occasion que nous avons souhaité nous entretenir avec Anetha, ainsi qu’avec Jules Meunier qui est également à la tête de Mama Loves Ya.

Crédit photo : Julien Bernard

Le Type : Anetha, tu viens jouer le 24 septembre à Bordeaux, au Hangar FL, dans le cadre d’une soirée dédiée au label que tu as crée en 2019, Mama Told Ya. Deux artistes du label y seront également représentés à tes côtés : ABSL et UFO95. A quoi s’attendre pour cette soirée ?

Anetha : UFO95 a déjà sorti un double LP de 8 tracks sur le label, à travers lequel on a pu le découvrir. ABSL était lui déjà un peu plus connu sur la scène techno industrielle. UFO95 est dans cette nouvelle tendance fast techno, c’est assez frais, moins industriel et lourd que ce qu’on a pu écouter ces dernières années au sein de la scène techno. Il faut noter aussi qu’ils font tous les deux partie de l’agence Mama Loves Ya.

Justement, pour parler de cette agence, Mama Loves Ya ; c’est une démarche engagée sur les questions d’environnement, avec notamment des recommandations qui sont faites pour rendre la scène électronique plus responsable et soutenable sur ce terrain-là. Depuis que l’agence a été lancé, peux-tu nous dire ce qui a été mis en place pour réduire l’empreinte carbone des artistes de l’agence ?

Anetha : C’est le sujet de la conférence que je fais mercredi à Bordeaux, précisément. Initialement, le principal but de Mama Loves Ya n’était pas forcément la réduction de l’empreinte carbone. Mais disons qu’avec l’épidémie de COVID-19, on a pris conscience des changements à faire, à notre échelle.

En 2019, j’ai pris une centaine d’avion, avec parfois des dates dans 2 voire 3 pays dans le même week-end… Reprendre le même niveau de déplacements n’avait plus de sens.

Anetha

En 2019, j’ai pris une centaine d’avion, avec parfois des dates dans 2 voire 3 pays dans le même week-end… Reprendre le même niveau de déplacements n’avait plus de sens. L’idée a donc consisté à repenser ma carrière, de manière plus intelligente. Avec l’agence, nous avons voulu nous entourer d’artistes émergents, afin de les aider à se développer, avec ce volet de responsabilité.

Depuis que les activités événementielles ont repris, des choses simples ont été mises en œuvre : prendre le train plutôt que l’avion, regrouper dans un même week-end les dates au sein d’un même pays ou de pays limitrophes. Nous avons aussi entamé une collaboration avec Greenly qui va, sur le long terme, nous permettre d’être transparents sur notre impact carbone, qu’il s’agisse du label, de nos dates, etc.. Grâce à cette collaboration, nous allons aussi pouvoir réfléchir à une façon de compenser notre impact. Car je ne vais pas pouvoir arrêter totalement de prendre l’avion, il faut être réaliste.

Il y a aussi eu la mise en place des éco-riders, la réduction du plastique à usage unique, le choix de manger local voire végétarien. Surtout, il s’agit de mener des actions au maximum à l’échelle locale, comme avec Le Sucre (club lyonnais, ndlr) qui ont monté des workshops pour artistes. Plutôt que de venir simplement pour une date : on arrive un jour plus tôt, pour participer à cette vie culturelle locale, pour donner des cours, faire un atelier… essayer de « rentabiliser » au mieux la venue sur un territoire !

Anetha. Crédit photo : Julien Bernard

On reverse également 1% de nos bénéfices à des actions de compensation. Ce chiffre va être amené à évoluer dans le temps, en fonction des réalités et de notre impact réel. Au niveau du label, le merchandising est par ailleurs conçu avec des matières premières organiques, en Europe, voire même à Paris concernant la sérigraphie. Idem pour le vinyle : on travaille avec des chutes. On s’engage donc à plusieurs niveaux, avec des petites actions, qui évoluent et se développent progressivement.

Tu l’as dis ; l’agence a été lancé pendant le confinement, moment où toute l’activité événementielle était à l’arrêt, ce qui a permis à une partie de « la scène » électronique de mener un certain nombre de réflexions sur cette question environnementale. Maintenant que tout repart (les bookings, les dates qui s’enchaînent, les festivals…), est-ce que tu trouves que, par rapport aux idées et aux volontés initiales, il est facile de s’engager sur ce terrain et de mettre en œuvre toutes les mesures et recommandations portées par Mama Loves Ya ou par d’autres acteurs ?

Anetha : Tout ce que j’ai cité précédemment, ce sont des choses qu’on est parvenus à mettre en œuvre. Prendre le train, c’est facile. Utiliser l’éco-rider aussi. Les clubs qui partagent ces valeurs le font, comme le Sucre par exemple. La compensation aussi, ce n’est pas si compliqué… On se fait une montagne de tout ça, mais si poste par poste on définit ce qu’on fait précisément, c’est assez facile.

Parfois, il faut effectivement s’adapter, faire des efforts. Par exemple, j’ai une tournée prévue en Amérique du Sud et en Amérique du Nord en janvier-février 2022. Je suis sensé avoir deux tournées séparées. Ce qu’on essaye de faire, c’est retravailler ça en amont, de regrouper les deux. Ce que je devais faire en deux mois, on va tenter de le faire en un mois.

Sur l’ensemble des postes où on avait prévu d’agir, on arrive à appliquer nos recommandations.

Jules Meunier

Jules : Pour mettre ça en œuvre, on va par exemple booker New York, Montréal et Boston de façon proche, car ce sont des villes joignables facilement en train. C’est juste de la bonne organisation en amont. Ça peut coûter plus cher, on fait quelques concessions, mais c’est faisable. Et c’est comme ça que les choses avancent. On savait pendant le confinement que ça n’allait pas être si simple. Finalement, même si tout n’est pas parfait, sur l’ensemble des postes où on avait prévu d’agir, on arrive à appliquer nos recommandations.

Est-ce que selon vous, ce combat sur les questions environnementales rencontre un écho suffisamment positif au sein de la scène électronique ? Est-ce que, dans la période actuelle, les choses vont dans le bon sens, et de manière suffisamment rapide ?

Anetha : Oui, je remarque que beaucoup de promoteurs (Nuits sonores en France, beaucoup de festivals en Hollande…) sont conscients de ces enjeux. Malgré tout, certains pays ne sont pas au même niveau que nous là-dessus, comme en Amérique du Sud par exemple.

En France il y a beaucoup d’initiatives, mais malgré tout on a déjà pu se faire tacler, voire critiquer, car nous ferions soit-disant du green washing. Ou alors on nous dit qu’on n’arrivera pas à agir. C’est tellement français comme mentalité…

Jules : Il y a quand même pas mal de gens qui se mobilisent dans le bon sens, de gens qui veulent travailler avec nous, comme des sound system photovoltaïques ou Music Declares Emergency, une structure qui essaye de promouvoir des recommandations concrètes pour l’industrie musicale. On se concentre sur le positif. On n’a jamais dit qu’on allait sauver le monde. L’idée, c’est que chacun fasse ce qu’il peut, à son échelle.

A ce sujet, est-ce qu’il y a des connexions qui s’opèrent entre l’agence Mama Loves Ya et d’autres acteurs comme Music Declares Emergency, voire Clean Scene, le projet de la dj Darwin qui a sorti un rapport intéressant sur l’impact carbone des djs ? Il y a aussi eu la tribune de Simo Cell dans Libération

Jules : Oui, il y en a dans la mesure où cette idée d’agence n’est pas venue toute seule chez nous. On connaît Simo Cell, on a lu sa tribune, on a déjà discuté ensemble. Idem avec Music Declares Emergency qui ont lancé une antenne en France l’année dernière – l’éco-rider fait partie de leur recommandation. Greenly, c’est pareil, sur la partie suivie du CO2, on travaille ensemble. Pour Clean Scene, on doit discuter bientôt avec eux !

Anetha : Même avec notre distributeur Bigwax, on a reparlé de la manière dont produire les vinyles, baisser le grammage, utiliser des chutes de vinyles… Tout le monde se mobilise et veut aller dans le même sens.

Le dancefloor doit être safe, c’est un espace d’expression où chacun doit être accepté comme il est.

Anetha

Quels sont les autres combats sur lesquels il reste du chemin à faire pour construire une scène électronique plus responsable et vertueuse, sur d’autres enjeux ?

Anetha : Il y en a plein ! Parfois j’ai l’impression qu’on me demande d’être porte-parole de toutes les causes, mais c’est difficile d’être active sur tous les fronts. En même temps, le dancefloor doit être safe, c’est un espace d’expression où chacun doit être accepté comme il est. Récemment il y a eu une pétition lancée par la dj anglaise Rebekah pour lutter contre le harcèlement sexuel au sein de la scène électronique, que j’ai bien entendu signé.

Jules : Il y a un gros travail à faire sur la diversité et la représentation au sein de la scène, selon moi. On a fait une opération avec Apple Music à ce sujet. Le but c’était, avec le label, de promouvoir davantage de femmes productrices, ainsi que des personnes trans, gays, racisées…

Anetha : On voit qu’il y a encore du chemin à faire sur ces questions : récemment j’ai joué un morceau pour mon dernier podcast Hate, avec un vocal d’un trans qui dit qu’il faut respecter leur communauté, qu’elle est en train de s’éteindre. Suite à ça, j’ai eu des commentaires comme quoi ce choix était trop politique… C’est grave !

Jules : Même en France, où on pense parfois qu’on n’est pas les plus à plaindre sur ces questions de libertés, il y a encore beaucoup de choses à faire. Même dans certaines soirées qui sont pourtant sensées précisément être très vigilantes et ouvertes sur ces enjeux de diversité et de respect, on y voit encore quelques comportements qui ne sont pas tolérables.

Le soutien aux artistes émergents est aussi important, on travaille pas mal sur cet axe avec l’agence ; sensibiliser et accompagner les artistes, les aider à construire leur carrière, leur faire comprendre les enjeux administratifs (la SACEM, l’intermittence…).

Anetha, tu reviens jouer à Bordeaux d’où tu viens. Est-ce que tu suis toujours l’évolution de la scène bordelaise : les collectifs et artistes qui y émergent et animent aujourd’hui la vie culturelle locale ? Quel lien entretiens-tu avec cette scène ?

Anetha : Je garde toujours un œil sur ce qu’il s’y passe. Notamment le label Demain Kollectiv, je joue leurs tracks. Je regarde ce qu’il se passe, l’évolution de la scène. L’idée de venir jouer au Hangar FL s’inscrit dans cette démarche : explorer de nouveaux lieux en ville. Mais au-delà de Bordeaux, je suis toujours les autres villes, le but de Mama Loves Ya étant aussi de pouvoir jouer avec les artistes locaux des villes où nous nous rendons.

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