La lutherie du futur avec Guitare et Création

dans ART ET CRÉATION

Si l’univers de la guitare est familier même à la moins dilettante des oreilles, celui de la lutherie artisanale est un peu plus obscur. Dès lors, quoi de mieux que de rencontrer un acteur au cœur du métier pour en saisir les plus passionnant détails ? Le bois local, ses odeurs et sa sensualité imprègnent l’espace de travail de Hervé Bérardet, l’atelier Guitare et Création, où il s’attèle aux réparations et fabrications de guitares. Dernièrement, le luthier a créé un modèle démontable, véritable prouesse mécanique et esthétique, baptisé Osiris. C’est à cette occasion que lui et Emma, sa compagne, ont répondu à nos questions. Ils nous expliquent leur démarche et reviennent sur le savoir-faire mal appréhendé du métier, éclipsé par une industrie pourtant peu préoccupée par les aspects écologique et qualitatif de ses guitares.

Crédit photos : © Hervé Berardet et @Carolyn.Caro

Le Type : Bonjour ! Pouvez-vous vous commencer par vous présenter et résumer votre parcours ?

Hervé : Avant, j’étais technicien chimiste, c’est ma formation de base, mais j’ai toujours été attiré par la guitare. En 1992, j’ai fait une formation à l’ITEMM, au Mans, avec les luthiers Antoine Arroyo et José Gimenez. C’étaient les débuts des formations de lutherie en guitare dans cette école. La guitare est un instrument que je trouve très beau. J’aime beaucoup son toucher puisque j’adore le bois, qui est un matériau très sensuel. C’est beau, c’est chaleureux, il y a beaucoup d’odeurs. Donc j’étais très attiré par ça d’un côté, et de l’autre, il me manquait beaucoup de travailler avec mes mains, surtout à une époque où le travail manuel était mal vu, autour des années 1980 et 1990. Après ma formation, j’ai ouvert mon premier atelier en Saône-et-Loire, vers Mâcon, puis on s’est installé à Bordeaux, au pied de la Grosse Cloche.

Emma : Peu de temps après avoir rencontré Hervé, il me disait déjà qu’il voulait être luthier. Et j’ai tout de suite trouvé ça passionnant. A ce moment-là, j’étais enseignante mais j’ai été saturée du monde de l’éducation. Je ne supportais plus les cours de récréation et les cris, j’aimais bien alors me mettre dans l’atelier d’Hervé et le voir travailler. C’était un tout autre rythme, celui de la fabrication manuelle. On sent les odeurs de bois, tout est plus lent et je trouvais ça beau. C’est lui qui m’a transmis sa passion.

Êtes-vous guitariste et/ou musicien.ne ?

Hervé : Depuis petit, je regardais mon frère jouer de la guitare, et j’ai essayé d’apprendre à jouer aussi. Sauf que pour ça, il faut être musicien et avoir un rythme que je n’ai pas. Donc je sais jouer de la guitare, mais je ne suis pas musicien. Par contre, ce que j’adore, c’est quand le musicien teste sa guitare après que je l’ai finie ou réparée. C’est super agréable de voir quelqu’un jouer sur sa guitare et qui y prend plaisir, de le voir rester dessus longtemps. Je ne suis pas musicien mais j’apprécie ce moment-là, qui est extraordinaire.

Emma : Pour ma part, j’ai fait un peu de violoncelle et j’ai essayé la guitare, sans jamais vraiment y arriver.   

C’est ce que permet le luthier : faire la transition entre un arbre et une guitare.

Qu’est-ce que le métier de luthier ?

Hervé : Dans ce métier, il y a deux aspects : la création et la réparation. Pour la création, je dirais qu’il y a un côté magicien, puisqu’on part de planches brutes et on arrive à un instrument de musique. C’est ce que permet le luthier : faire la transition entre un arbre et une guitare. Dans la création, il y a principalement la recherche du son mais aussi de l’esthétique. C’est une fabrication qui aide le musicien à exprimer pleinement sa créativité. Ensuite, la réparation permet au musicien d’utiliser pleinement son instrument de musique. Comme il est fait à partir du matériau vivant qu’est le bois, il fluctue avec l’humidité de l’air, par exemple.

Quelle est la vision du luthier face à l’industrie de la guitare ?

Emma : C’est vrai que, concernant la lutherie, il y a parfois des mots qui manquent. On peut toutefois comparer la lutherie artisanale aux guitares industrielles, où on n’est plus du tout sur les mêmes bases. Premièrement, la matière première n’est pas la même : En entrée de gamme et moyenne gamme, l’industrie n’utilise pas de bois de qualité. Ce n’est pas toujours du bois massif, hormis en haut-de-gamme qui utilise du bois massif de qualité. Pour les guitares acoustiques, le luthier sélectionne le bois selon une coupe particulière qu’on appelle « une coupe sur quartier » qu’il affine, notamment pour les guitares acoustiques dont le bois doit avoir au moins 5 années de séchage. C’est ce qui en fait en partie la seconde différence : la qualité de la guitare et du rendu sonore.

La guitare de luthier n’est pas forcément plus chère que le haut-de-gamme de l’industrie où le branding fait le prix de la guitare. Il ne faut pas nier qu’il y a de très belles guitares cependant, notamment des modèles de légende dont nous nous inspirons pour nos Customs, à un tarif moins cher.

 

À l’époque, les gens rigolaient. Mais le monde d’après, on y est déjà depuis 25 ans.

Auparavant, je n’osais pas vraiment dire tout ça. Maintenant, avec tout ce qui se passe, je me l’autorise un peu plus. Ça fait 25 ans que Hervé sélectionne des bois locaux. Et il y a 25 ans, les gens rigolaient. Il utilise aussi des huiles naturelles – que j’avais trouvées dans un marché bio, pour vous dire – au lieu d’un vernis qui étouffe le bois. C’est vrai que le rendu peut sembler moins briller avec un aspect plus satiné, mais l’huile dure permet de laisser vivre le bois et crée un rapport plus naturel avec la guitare. Mais voilà, le monde d’après, on y est déjà depuis 25 ans, c’est mon coup de gueule du jour (rires, ndlr) ! Je peux paraître un peu revendicative mais on ne s’est jamais vraiment mis en avant à ce sujet, on a toujours été transparents.

Pouvez-vous nous parler des différents modèles disponibles chez Guitare et Création ?

Hervé : C’est vrai que quand on regarde le nombre d’instruments à cordes qui existent sur toute la planète, comme la guitare, c’est phénoménal. En ce qui me concerne, ma formation portait sur les guitares classiques, donc à cordes nylon, que je propose forcément. Ensuite, dans les années 1970 et 1980, on a eu beaucoup de rock amenant une grosse tendance sur les guitares électriques, en caisse pleine ou en caisse creuse. Par exemple, notre guitare Osiris a une caisse creuse. Après, je fais aussi des guitares qu’on appelle « folk », autrement dit, des guitares acoustiques à cordes acier. Mais ce que je préfère reste quand même la guitare classique à corde nylon et la caisse creuse. J’ai écouté beaucoup de jazz, donc j’ai été bercé avec ces guitares, dont la lutherie est d’ailleurs essentielle.

Depuis quand le concept de la guitare modulable existe-t-il ?

Emma : La guitare de voyage en tant que telle existe depuis un moment, Yamaha en a fait une : la Silent Guitare. En fait, cette guitare est vide, elle n’a que deux arceaux avec son manche transversal, ce qui permet de la démonter facilement.

Pouvez-vous nous parler de l’origine d’Osiris et de son processus de création ?

Emma : Une première ébauche avait été faite pour un client, il y a dix ans. Auparavant, Hervé lui avait fait une guitare classique, et une fois faite, il lui a demandé de lui en faire une autre, moins épaisse et pliable. Évidemment, Hervé l’a regardé avec de gros yeux. En fin de compte, il y a réfléchi, et il l’a rappelé. Elle est maintenant beaucoup plus aboutie. Il y un an, quand on s’est remis à faire cette guitare, on s’est décidé à la faire tester à des musiciens qu’on connaissait, des amis, mais sans leur dire qu’elle était démontable. On leur a demandé s’ils percevaient un changement par rapport aux guitares « normales » et ils nous ont assuré que non, qu’ils la trouvaient très stable.

C’est l’une des prouesses techniques appréciables sur Osiris. Il faut dire que le luthier, au travers de ses multiples réparations, est souvent confronté à des musiciens qui partent en voyage, notamment aux États-Unis, et qui sont très déçus parce qu’ils n’ont souvent que deux options peu confortables. Soit ils paient très cher pour faire transporter leur guitare qui, en plus, risque d’avoir reçu des coups à l’arrivée, soit ils louent une guitare sur place, mais qui n’est pas la leur. Donc l’idée, c’était d’avoir une belle guitare de qualité, mais aussi de pouvoir la transporter. D’ailleurs, dans son bagage, on ne peut pas voir qu’il s’agit d’une guitare : c’est un bagage à dos qu’on peut prendre avec soi dans la cabine d’un avion.

Quels sont ses attributs, ses avantages ?

Emma : C’est d’abord une guitare haut-de-gamme réalisée par un luthier, donc de l’artisanat d’art, en quart de caisse avec un bois de qualité. Ensuite, il y a toute une démarche autour qui est d’utiliser des bois locaux. On dit d’ailleurs qu’elle est sans compromis parce que tous les bois ne sont pas issus de l’exploitation de bois tropicaux souvent illégale. Sans compromis aussi au niveau du rendu, aussi bien dans la finition que dans le son obtenu, réalisé par des micros de Bordeaux, ce qui permet d’être vraiment dans l’artisanal et le local.

En fait, la guitare a deux caractères d’innovation. D’abord, son côté voyageuse, puisqu’elle est complètement démontable. Il y a dix ans, elle était seulement démontable en trois parties alors qu’aujourd’hui, elle l’est en quatre parties, sachant que le manche se retire complètement de la caisse. Bien sûr, quand tout est assemblé, on ne perçoit pas que c’est une guitare qui se démonte, notamment grâce à un travail de recherche sur la mécanique. Elle se démonte par glissement et s’assemble par clipsage. Le deuxième caractère d’innovation, c’est sa modularité : la possibilité au moment de la remonter d’avoir d’autres éléments, ce qui permet de varier les esthétiques visuelles et les rendus sonores. Finalement, il y a plusieurs guitares en une seule.

Pour finir, vous êtes plutôt branchés quel genre musical ? Et avez-vous des groupes que vous appréciez à nous faire partager ?

Emma : Pour moi, c’est assez vaste ! J’ai été élevée au jazz, mais j’ai surtout été très rock. Je ne peux pas dire que je n’aime plus le jazz, mes parents m’ont ouverte sur beaucoup de musiques. Donc, oui, on peut dire que je suis plutôt rock. En ce moment, je suis plus attirée par la pop française. J’aime beaucoup la scène française, même si je ne m’y retrouve pas toujours musicalement. Je suis très axée texte, en fait. En ce qui concerne Hervé, lui est très jazz. Il a été fan de hardrock des années 70 aussi, notamment Led Zepplin.
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