Musique et gentrification : entretien avec le fondateur du Gospel

dans DIVAGATIONS LOCALES/MÉDIAS

Créé en 2018, Le Gospel est un fanzine web et papier abordant des sujets de société sous le prisme de la musique. Son septième et double numéro, sorti en septembre 2020, traite des thématiques « une autre histoire du DIY » et « musique et lutte de classes ». Pour l’occasion, on a échangé avec le fondateur du fanzine, Adrien Durand, qui nous en dit plus sur le fonctionnement et les ambitions du Gospel.

Le Type : Salut Adrien ! Peux-tu te présenter rapidement et nous en dire plus sur la ligne éditoriale de Le Gospel ?

Adrien Durand : Je pigeais et pige toujours pour des médias de musiques un peu plus généralistes, comme les Inrocks cette année. En même temps, je m’occupais auparavant d’un média en ligne qui s’appelle Le Drone, mais qui n’est plus mis à jour. Quand Le Drone s’est arrêté, j’avais pas mal de projets en cours que j’ai un peu reportés, et j’ai créé Le Gospel. L’idée, c’était de ne pas être dans l’actualité mais plutôt dans des réflexions plus larges, qui partaient de la musique mais sans rester exclusivement dans ce thème-là. C’était plutôt pour parler de société et de sujets avec une vision plus historique et plus personnelle. Un mélange avec des choses à la fois très larges et très particulières.

Publier sur papier permet d’avoir un lectorat, peut-être moins nombreux, mais plus concerné.

Pourquoi faire le choix du support papier ? Penses-tu les contenus de manière complémentaire entre le print et web ?

Je n’avais pas trop envie d’être dans la course à l’audience, avec ce que ça demande de présence sur les réseaux sociaux. Je l’avais déjà fait avant et c’était beaucoup de pression. On passait plus de temps à gérer la présence en ligne qu’à faire des projets éditoriaux. Donc c’était bien de partir sur le papier parce que ça laissait la place d’avoir du recul. Sur le papier, on évite le côté « tu publies un article, les gens ne le lisent pas mais le commentent quand même ». Ça permet d’avoir un lectorat, peut-être moins nombreux, mais plus concerné. Donc oui, c’est un peu complémentaire. Une fois que les numéros papier sont épuisés, je les archive sur le blog. Et, de temps en temps, j’écris des papiers qui sont disponibles uniquement sur le site, mais pas plus de deux ou trois fois par mois, quand l’envie me prend.

En parlant d’archivage, es-tu en lien avec la Fanzinothèque de Poitiers ?

Je devais y aller pour un festival auquel j’étais invité, mais c’était au printemps 2020, donc ça a été annulé. Donc non, je ne les connais pas. Au début, j’envoyais Le Gospel à la médiathèque musicale de Paris, qui archive des magazines et des fanzines de musique depuis 50 ans au Forum des Halles. Si on y va, on peut le trouver là-bas. Sinon, je mets les numéros en accès libre sur internet après.

Comment se passe la distribution du fanzine papier ? Quel est le modèle économique du Gospel ?

C’est juste moi qui les envoie. J’en mets aussi dans deux boutiques où je vais acheter des disques, une à Paris et une à Bordeaux. Mais comme la distribution prend beaucoup de temps, ça restera comme ça pour l’instant. Peut-être que ça augmentera un peu l’année prochaine mais je ne sais pas trop encore. Il n’y a pas vraiment de modèle économique. Je vends du merch, des t-shirts, des trucs comme ça. Sur le site, il y a un onglet où les gens peuvent aussi donner un peu de sous s’ils le veulent. Et puis sinon, c’est en fonction des fanzines que je vends. Je paye en priorité les gens qui bossent sur les maquettes et les illustrations. Et après, quand j’ai assez d’argent, je donne des petites piges aux contributeurs, mais moi je ne me rémunère pas.

Tu mets en avant le travail de certains artistes pour les couvertures des fanzines papier. Comment choisis-tu les illustrateurs ?

J’ai lancé ce projet quand je suis venu habiter à Bordeaux parce que je n’avais pas envie de perdre le contact avec les gens que je fréquentais à Paris ou dans d’autres villes. Donc c’est surtout mes amis ou des gens avec qui je collaborais avant. Il y a parfois des gens qui m’ont contacté, mais en général j’essaie de bosser avec des gens que j’ai déjà rencontré en vrai.

Le Gospel, le dernier numéro, double-thématique

Comment choisis-tu les thématiques des numéros ?

C’est beaucoup d’idées qui me viennent comme ça. Encore une fois, j’essaie de ne pas être trop dans le principe d’actualité, je ne parle pas trop des disques qui sortent parce que c’est quelque chose que je fais quand j’écris pour d’autres médias. Ce qui est intéressant maintenant, c’est qu’il y a pas mal de gens qui écrivent avec moi. Ils ont entre 25 et 50 ans, donc même s’ils ont envie de parler des mêmes sujets, ce sont des points de vue assez différents. Certains peuvent parler de choses qu’ils ont vues en concert quand ils étaient adolescents et d’autres découvrent la musique des années 80 en 2020. Ça donne des points de vue variés, ce qui est plutôt pas mal.

Et en ce qui concerne le thème du dernier numéro (« une autre histoire du DIY » et « musique et lutte de classes ») ?

Ça faisait longtemps que j’avais envie d’écrire sur le sujet de la gentrification. Il y a deux ans, j’ai fait une enquête pour Les Inrocks à propos du lien entre le niveau de vie à Paris et les musiciens indépendants, pour voir un peu comment ils pouvaient s’en sortir. Le sujet de la gentrification revenait beaucoup et je voyais qu’il était peu traité. 

Il s’agit de prendre du recul, de se dire que, finalement, en tant qu’indépendants, on a les mêmes travers que les gens qu’on dénonce.

Le papier permet justement de prendre le contrepied des réseaux sociaux : on dit quelque chose sur Facebook et tout le monde est d’accord avec nous, ça ne fait pas tellement avancer le débat. Ici, il s’agit de prendre du recul, de se poser des questions, de se dire que, finalement, en tant qu’indépendants, on gère aussi une entreprise, donc on a les mêmes travers que les gens qu’on dénonce. C’est regarder nos propres contradictions et sortir un peu de ce milieu de l’indé. Donc ça faisait longtemps que je voulais écrire là-dessus. En général, je pars d’un thème et ensuite j’assemble des idées de sujet qui finissent par donner un squelette de réflexion. Les différents papiers interagissent les uns avec les autres, c’est ce qui rend la chose intéressante.

Pour terminer sur une question plus large, comment perçois-tu le retour en grâce des magazines/revues papiers spécialisés actuellement ?

Je trouve ça plutôt chouette, il y a pas mal de projets d’édition, que ce soit des livres, des revues ou des fanzines. Je pense que ça accompagne un peu ce qu’on disait avant. Comme il y a beaucoup de contenu jetable sur Internet et les réseaux sociaux, que pas mal de médias produisent du contenu à la chaîne et que peu d’entre eux parlent de musique dans le fond, les gens ont envie d’un peu plus de fond, de choses qui les font réfléchir. Je trouve ça bien.

Par contre, j’ai un peu peur que le support papier devienne un produit de luxe, destiné aux privilégiés, un peu comme le vinyle maintenant. À la base, les gens se lançaient dans des fanzines parce que ça se faisait pour pas grand-chose. Maintenant, il faut passer par des plateformes de crowdfunding donc je me demande si le serpent ne se mord pas la queue. Mais je préfère quand même rester sur le côté positif, je trouve ça bien que plein de gens écrivent et fassent des projets.
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