IGee, portrait d’un homme pressé

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

« Hier j’ai fait la fête, donc je suis pas dans le meilleur des états pour répondre à tes questions… Mais tranquille, ça va être bien quand même » nous explique IGee en rigolant, dans son appartement situé à deux pas de l’arrêt de tram Place de la Bourse à Bordeaux. Après notre entretien, on verra sur la story Instagram du rappeur qu’il est allé dans son studio le soir-même, ainsi que le lendemain, afin de travailler sur le prochain projet d’un autre rappeur de Bordeaux, Fello. Parce que oui, en plus d’être rappeur, IGee mixe et masterise les projets des autres dans son studio qu’il a créé avec son pote Flam, le beatmaker du WL Crew (dont on a fait une interview il n’y a pas longtemps sur Le Type). Il est comme ça IGee : même si on est le week-end, et malgré la soirée arrosée de la veille, il ne prend pas le temps de se reposer. Sans doute parce qu’il est un Homme pressé, comme l’indique le nom du premier extrait de son excellent EP Mirages sorti le 22 mai dernier.

Dans ce premier extrait « Homme pressé » (dont le clip a pratiquement atteint les 40 000 vues sur Youtube au moment d’écrire ces lignes), on peut entendre des riff de guitare électrique. Ce qui marque un petit tournant dans la courte mais déjà dense carrière du rappeur, qui nous avait plutôt habitué à rapper sur des prods boom-bap à ses débuts ; mais qui est tout sauf un hasard lorsqu’on l’interroge sur ses premiers contacts avec la musique : chez ses parents, on écoute pas mal de rock français, de Noir Désir à Louise Attaque. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir de la troisième qu’il chope le virus du rap : alors que des tubes comme « Scarface »de Booba  lui font l’effet d’un repoussoir vis-à-vis du rap, l’arrivée de groupes comme 1995 va tout chambouler dans sa tête. Dès lors, il va s’intéresser au genre musical, va explorer son histoire, va découvrir Mauvais Oeil de Lunatic et Temps Mort de Booba, et son regard sur b2o va totalement changer.

Amour de la scène, match de foot & ingé son

De son côté, son pote Deep, qu’il connaît depuis le CP, a toujours kiffé le rap. Alors, le jour où IGee veut commencer à en faire, c’est tout naturellement que les deux collaborent. Ils s’associent, et forment le duo Al’Ancienne. Ils s’enregistrent direct, et sortent un premier EP commun, Symbiose. De son côté, IGee sort également un premier projet solo, Résonance. A l’époque, il n’a alors que 15 ans. Aujourd’hui, avec du recul, il dit « un peu regretter de s’être exposé aussi tôt sur Internet ». Malgré tout, ces premiers projets leur permettent d’avoir des titres à défendre pour ce qui constitue l’une de leurs principales forces : la scène. En effet, que ce soit des plus petites caves bordelaises aux salles de 800 personnes comme à la Rock School Barbey où, avec Deep, ils font les premières parties d’Alpha Wann, de Demi Portion, ou encore Ichon, le duo peut aujourd’hui se targuer d’avoir une bonne petite expérience de la scène, là où les jeunes rappeurs de maintenant font plutôt leurs preuves avec des freestyles sur Internet. Des freestyles et des concours qu’IGee a énormément fait et qu’il respecte toujours, mais qui ne l’intéressent plus vraiment aujourd’hui. « Les gens qui font ça n’ont pas la même vision des choses. C’est vraiment de la performance pure. Je vois ça comme un concours de jongle, alors que faire un album, c’est faire un vrai match de foot’ ».

En parallèle, IGee obtient son bac, puis commence une fac de physique/chimie, qu’il abandonne au bout de trois mois. Il commence alors à faire des petits boulots pour gagner de l’argent, et continue d’aller en studio avec son Deep pour enregistrer des sons. De ces sessions naîtront deux nouveaux projets : Juste milieu et Rétrofutur, qu’ils sortent désormais sous leur nouveau nom de groupe, Deep & IGee, ainsi qu’un nouvel EP solo pour IGee, Nahash. Et c’est en travaillant sur Juste milieu qu’IGee commence à s’intéresser à tous les autres aspects du son : le mix, le mastering, les effets… il veut tout savoir là-dessus. Résultat, il décide de s’inscrire dans une école d’ingénieur-son. Et au bout de trois ans, il fait son stage de fin d’année chez Globe Audio Mastering, un studio de mastering réputé de Bordeaux (c’est là-bas que JVLIVS de SCH a notamment été masterisé). Il y rencontre Alexis Bardenet, avec qui le feeling passe direct, et à qui il confie le mastering de son nouveau projet, Mirages.

Travers humains

Pour les prods de ce nouvel EP, il a décidé d’uniquement faire appel à Flam du groupe WL Crew, qu’il a rencontré 2 ans plus tôt, et avec qui il s’entend très bien (« quand on est ensemble en studio, il se passe un truc »).  Il faut dire que comme IGee, qui peut rapper un fast-flow, écrire des textes conscients ou faire des mélodies tout en restant pertinent, Flam est très polyvalent et sait varier ses prods, donc pas besoin de demander des instrus à quelqu’un d’autre. Que ce soit celle de « Homme pressé » et ses riffs de guitare, l’atmosphère inquiétante et le rythme changeant de « Lâche », ou encore les rythmiques presque zumbesques de “Pareil”, les ambiances sont diverses sur Mirages. Du coup, on ne s’ennuie pas une seule seconde lorsque l’on écoute l’EP, sans pour autant qu’on ait l’impression qu’un morceau n’ait pas sa place : les prods, composées sur place (comme les textes) gardent une certaine cohérence, un certain fil rouge, tout au long des 5 morceaux. Un choix de morceaux limité, qui s’explique pour plusieurs raisons : parce qu’ils n’ont pas fait beaucoup de morceaux en plus (« je n’ai pas l’habitude de jeter des morceaux. Quand j’en fait un, je le fais jusqu’au bout ») ; parce que c’est la stratégie prônée par Velvet Coliseum, le label sur lequel il a signé (comme le WL Crew au passage) ; et enfin, parce que selon IGee, le public ne prend plus le temps d’écouter des projets plus longs. « C’est un effort aujourd’hui pour les gens d’aller sur les plateformes pour écouter un projet. Et puis t’es tellement matraqué sur les réseaux sociaux, que tout se confond : sur ton fil d’actualité Instagram, un clip méga travaillé peut côtoyer un extrait d’une émission de télé réalité, comme un freestyle sur Insta qui aura pris 5 min à écrire. Tout est distribué à la même échelle. Du coup, faire des projets à mon niveau de développement c’est peut-être un peu prématuré… Je suis super heureux d’avoir fait Mirages, mais maintenant je pense changer de stratégie, en balançant des singles un par un ».

Une vision un peu négative des réseaux sociaux, qui reflète bien les thèmes abordés par IGee sur Mirages : que ce soit « Pareil », titre plutôt sarcastique qui dénonce la peur des gens de sortir du moule, que ce soit « Homme pressé » et sa métaphore de l’homme prêt à tout pour réussir quitte à bousculer les autres au passage, ou encore l’introspectif « Nécessaire », où le rappeur s’interroge sur la vacuité du monde et sur ce qui le pousse à se lever le matin, les textes du rappeur bordelais sont plutôt sombres, et explorent les travers de l’être humain. C’est d’ailleurs ce qu’il a dit dans une vidéo sur Instagram au moment de la sortie de Mirages, afin d’expliquer la signification du titre de l’EP : « les mirages sont des masques, des faux semblants, comme lorsqu’on sourit quand on nous prend la dernière part de tarte, alors qu’au fond on a le seum. On a tous une part de vice en nous, qui s’exprime plus ou moins fortement. »

L’homme pressé

Une vision plutôt négative de l’être humain, qui contraste avec ses choix d’instrus assez enjouées, ainsi que le ton humoristique qu’il adopte dans ses story Instagram. À ce propos, quand on lui dit qu’il a l’air d’avoir une certaine aisance devant la caméra, il nous répond que c’est sans doute parce qu’il est habitué depuis tout petit à être au centre de l’attention. « Quand j’étais enfant, à chaque anniversaire, je voulais absolument faire des discours. Plus tard, je pense que le fait de se retrouver à faire des clips et surtout des scènes où il faut parfois aller chercher le public très loin pour le faire bouger, ça permet d’être encore plus décomplexé ». Alors, schizophrène le IGee ? On est joyeux dans la vie de tous les jours et triste quand on fait de la musique ? « En vrai, au quotidien, je ne suis absolument pas triste. Je sais pas si la musique est une thérapie pour moi, je pense que je suis encore trop jeune pour le dire. Mais en tous cas, je ne suis pas fataliste, et je vais sans doute essayer d’être plus joyeux, ou en tous cas plus léger dans les prochains sons ».

La suite, parlons-en : alors qu’il va sans doute continuer à promouvoir Mirages durant les prochains mois avec un ou deux clips avant de passer à la suite, et alors qu’il est en feat sur l’EP  de son pote Deep (qui s’est également lancé en solo), il va aussi avoir une actualité chargée avec le studio qu’il a créé avec Flam, où plusieurs rappeurs de Bordeaux ont déjà prévu de passer. Puis il s’attaquera à ses prochains morceaux, dont certains sont déjà prêts, et à son prochain EP, qui sera donc son septième projet, le tout alors qu’il a à peine 22 ans. Quand on vous disait que c’était un homme pressé…

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