Scènes locales et déconfinement

dans ANALYSES/DIVAGATIONS LOCALES

Par les contraintes imposées par le Covid-19, les lieux de diffusion, clubs, festivals et autres promoteurs sont invités à ré-envisager leur façon de programmer des artistes et surtout adapter leurs formats s’ils souhaitent à nouveau pouvoir mettre en place des événements. Parallèlement, la période peut être l’opportunité de repenser le rapport de ces acteurs au circuit électronique « du monde d’avant » pour éviter certains de ses égarements (empreinte carbone élevée, envolée des cachets…). Dans cette dynamique à l’œuvre on peut se demander quel(s) rôle(s) peuvent jouer les scènes locales. Et en quoi peuvent-elles tirer leur épingle du jeu ?

Crédit photo : Arthur Brémond (Journées Électroniques de la FIMEB)

Après des semaines de fermeture ayant engendré des dégâts économiques considérables, les bars vont pouvoir rouvrir le mardi 2 juin. Dans son allocution du 28 mai sur le sujet, le Premier Ministre a également évoqué le sort des « discothèques » et autres « établissements de nuit » (et donc des clubs) qui resteront eux fermés au moins jusqu’au 21 juin, tandis que les festivals ne devraient eux pas pouvoir se tenir avant la fin de l’été. En attendant l’ouverture attendue des lieux de fête, on peut s’interroger sur la reprise progressive des événements et l’impact de la période post-Covid-19 sur les scènes locales.

Retrouvailles : passion, euphorie collective & communautés

Privés de soirées, et de toute forme d’événement festif public depuis la mi-mars, les communautés d’aficionados d’événements festifs et de musiques électroniques devraient plébiscités les premières tentatives de ré-ouvertures de lieux. Un engouement illustré (mais à relativiser en fonction des territoires) dans un récent sondage de Festicket qui annonçait il y a peu que 82% des publics festivaliers étaient prêts à retourner dans ce genre d’événements. Si on regarde plus en détail le sondage, on voit que 53% des gens interrogés se disent prêts à retourner en « party » (fêtes, sans préciser quel type), 45% en « indoor gig » (concerts en salles) et 43% en « club night ».

Source : Festicket

Pour cette proportion du public, les premiers événements mis en place devraient susciter une certaine forme d’euphorie, de liesses, promettant de beaux moments collectifs. Les quelques images aperçues d’une des premières soirées-club organisée dans le monde post-Covid à Münster qui a vendu 100 tickets en 15 minutes (malgré un prix d’entrée à 70 euros) conforte cette idée de passion qui devrait gagner les différents dancefloors de Bordeaux et d’ailleurs.

Au regard de la situation, les lieux devront vraisemblablement revoir leur jauge, favorisant de fait des événements à l’envergure réduite, privilégiant des ambiances et expériences plus intimistes, humaines. À travers la mobilisation de communautés locales déjà identifiées (via l’invitation faite à des collectifs du coin), les promoteurs s’assureront de remplir leurs salles en respectant les normes de sécurité. Ces événements d’une taille plus restreinte peuvent être un moteur pour les scènes locales en ce qu’ils devraient avant tout convoquer des artistes du territoire pour constituer leurs programmations.

Tremplin pour artistes du coin, renforcement des scènes locales ?

De fait, la période de reprise de activités festives en public pourrait voir des soirées largement constitués d’artistes nationaux voire même de talents et crews locaux. Exit – au moins dans un premier temps – les dj’s étrangers. Si certains artistes en provenance d’autres villes pourront certainement avoir une place sur les affiches, les artistes locaux devraient tirer leur épingle du jeu. N’ayant besoin ni de se déplacer en avion ou en train, ces derniers accéderont naturellement plus facilement aux clubs et lieux de leurs villes. Par ailleurs, au vu du contexte et de la pressante envie de retourner fouler les clubs et lieux de fête, nul besoin pour les promoteurs de convoquer de multiples « headliners » (tête d’affiches) en vue de s’assurer la présence du public. En Nouvelle-Zélande, où des festivals ont annoncé des line-up 100% locaux, l’intérêt du public est bien là : les tickets se vendent comme des petits pains.

Le festival Roscella Bay a annoncé préparé une édition “exclusivement composée d’artistes français.es” pour septembre, signe que la réflexion sur la ré-orientation des bookings émerge.

Dans la région, d’autres promoteurs s’immiscent dans cette même démarche, à l’image du festival Roscella Bay. Le festival rochelais qui s’apprêtait à célébrer en septembre prochain sa sixième édition a été comme tout le monde rattrapé par l’impact de l’épidémie du Covid-19. Pour y faire face, l’équipe organisatrice a annoncé préparé une édition “exclusivement composée d’artistes français.es”, signe que la réflexion sur la ré-orientation des bookings émerge. À l’échelle de Bordeaux, Florian Bourdot, le co-fondateur de Bordeaux Open Air (qui devait se dérouler cet été mais qui attend encore des informations sur la possibilité d’organiser ou non des formes d’événements), indique « être toujours content d’organiser des événements qui rassemble, de défendre les artistes locaux ». Du côté de l’IBOAT, Florian Levrey, D.A club, signale lui aussi que « forcément, la saison et donc la programmation vont être beaucoup plus nationales et locales ». Le collectif tplt partage cette même vision. Thibault Perceval, co-fondateur de la structure, explique : « la démarche de mes programmations va complètement changer ». Et ainsi de préciser sa volonté d’encourager la scène française, et notamment locale, puisque Bordeaux peut se targuer de valeurs sûres au sein des différents crews et au-delà. En mesure de mobiliser d’importantes communautés, ces derniers, à l’image de tplt devraient donc offrir aux artistes du coin une belle place sur leurs programmations à venir.

Circuit Court par la FIMEB à Darwin. Crédit photo : Yannick Michel

Cette force des collectifs locaux pourrait confirmer une tendance que le D.A club de l’IBOAT, Florian, nous confiait lors d’un entretien l’année dernière lorsqu’il expliquait qu’aujourd’hui « ce sont les crews qui ont pris le pouvoir ». Ce sont eux qui sont en mesure de mobiliser des franges conséquentes du public au niveau local. Le récent succès des événements « circuit court » de la FIMEB (la Fédération Inter-associative des Musiques Électroniques de Bordeaux) en témoigne. En février dernier, les alors 12 collectifs (3 autres ayant rejoints l’aventure depuis, dont Le Type) réunissaient par exemple plus de 2000 personnes à Darwin, uniquement sur leur nom (le line up étant composé uniquement de dj’s membres des 12 entités). La période qui s’ouvre devrait donc renforcer cette dynamique et constitue ainsi une réelle opportunité pour les artistes des scènes locales, de Bordeaux ou d’ailleurs.

En investissant les programmations des teufs à venir, ces derniers pourront perfectionner plus régulièrement leurs techniques en situation, face à du public. En étant pour certains amenés à pouvoir essayer du matériel de clubs plus « pro », ces derniers devraient pouvoir aller plus loin dans la maîtrise de ces outils. Pour d’autres, très souvent cantonnés aux warm-up (première-partie) ou aux closings (dernier créneau), se retrouver en position centrale d’un line up à un horaire où le public est souvent très réactif peut permettre d’appréhender la pratique du djing ou du live d’une autre manière : de jauger les réactions, d’acquérir de l’expérience, de monter en compétences. D’autres en profiteront même simplement pour ajouter une ligne sur leur « CV » SoundCloud pour renforcer leur légitimité et décrocher d’autres bookings pour la suite.

Une réponse plus durable face à certains égarements de la scène électronique

Au-delà de ces conséquences probables pour l’écosystème électronique local, la période est propice à une réflexion plus globale sur l’avenir de la « scène ». Car si on a pu que constater l’effervescence de celle-ci lors des mois pré-épidémiques, avec une recrudescence depuis plusieurs années d’événements, l’émergence de nombreux collectifs et la prolifération de nouveaux noms d’artistes, force est de constater que tout ne tourne pas très rond au sein de l’« industrie ». À commencer par la starification de certaines figures du milieu qui, voyant leur popularité augmenter, peuvent être amenés à réclamer des cachets toujours plus importants. Cette tendance à l’augmentation croissante des fees payés par les lieux de diffusions, clubs et promoteurs pour se payer de « gros noms » susceptibles de ramener un maximum de public doit être interrogée.

Des bookings moins dictés par les tendances et les classements de DJ, mais plutôt tournée vers les talents émergents, vers les collectifs locaux.

La « scène de demain » pourrait précisément être motivée et animée par une toute autre réflexion. Des bookings moins dictés par les tendances et les classements de DJ, mais plutôt tournée vers les talents émergents, vers les collectifs locaux. Là où la période pré-crise voyait les clubs dépendants du bon-vouloir d’artistes ultra-sollicités, la période qui va s’ouvrir verra sans nul doute, au moins à ses débuts, une inversion de cette tendance. Les artistes redeviendront demandeurs de dates, rechercheront des opportunités. Privés des grandes-messes (festivals, grosses jauges, etc), ils devraient se tourner davantage vers des lieux ayant pu être délaissés ; les clubs de niches et lieux alternatifs, plus petits mais plus conviviaux et humains ; justement ceux qui devraient être amenés à ré-ouvrir plus rapidement.

Un autre effet de ce chamboulement pourrait se situer autour de l’impact environnemental du secteur. L’industrie du live étant par nature polluante et énergivore (notamment en termes de transports des artistes), le coup de frein mis aux invitations de dj’s internationaux dans divers événements, à Bordeaux ou partout en Europe (et dans le monde) pourrait limiter drastiquement ce phénomène. C’est la réflexion qui anime Thibault du collectif bordelais tplt qui envisage de faire une croix sur les booking internationaux pour ces raisons et qui voit dans la période traversée « un mal pour un bien ». Pour lui, « il faut revoir les programmations artistiques sur tous les fronts, notamment en termes d’éco-responsabilité. Payer un ou une artiste pour 2 heures de dj set, qui va faire 4 heures d’avion, avec une empreinte carbone élevée, ça n’a aucun sens ». Et d’envisager dès lors des programmations qui encourageraient davantage le transport par train. Une pratique encouragée par certains artistes eux-mêmes dès lors qu’ils sont touchés par le « flight shaming » (la honte de prendre l’avion) comme le signale Florian de l’IBOAT.

Coopération et solidarité pour la scène de demain ?

Pour parvenir à atteindre cet objectif, les acteurs du circuit pourraient dès lors avoir recours à un autre outil qui, s’il était mis en œuvre, pourrait être un gros pas en avant pour l’ensemble de la scène : la coopération. Entre clubs, lieux de diffusions et promoteurs d’une même région ou de villes accessibles en train, on pourrait voir se mettre en place de telles pratiques afin par exemple de coordonner des programmations et encourager des tournées d’artistes au sein d’un même territoire.

En partageant des frais et en évitant des situations qui voient certains artistes pratiquer de multiples « one-off » (se déplacer pour une unique date et repartir quasiment instantanément une fois la performance accomplie, qu’il s’agisse d’un live ou d’un dj set), tout le monde en sortirait gagnant. Si Florian de l’IBOAT précise d’ailleurs que ce genre de collaborations existe déjà entre certains lieux (notamment avec le club Macadam à Nantes par exemple), cette logique pourrait être amenée à s’accélérer dans la période à venir. Ces coopérations sur le plan logistique, si elles peuvent paraître insignifiantes, contiennent en elle un fort potentiel de changement de paradigme et peuvent permettre d’infuser au sein de la scène un sentiment collaboratif, loin des compétitions parfois à l’œuvre où l’on refuse parfois de s’échanger la moindre information.

À l’échelle locale, cette démarche est primordiale selon Thibault de tplt. Il envisage d’ores et déjà de collaborer avec un ou plusieurs collectifs bordelais d’ici la fin de l’année s’il est en mesure de ré-organiser des événements. « Il faut une solidarité entre artistes, entre collectifs. Mélanger les communautés permet aussi d’avoir de vrais échanges entre les artistes des différents crews, de construire de vrais liens entre les collectifs ». La scène de demain, plus solidaire ?

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