« On va faire une énorme édition de vie sauvage l’année prochaine »

dans ANALYSES/DIVAGATIONS LOCALES

Initialement prévue pour mi-juin, la neuvième édition de vie sauvage n’aura finalement pas lieu. Contrainte d’annuler l’événement suite à l’annonce du Président de la République interdisant les festivals jusqu’à « mi-juillet », l’équipe du festival aura tout fait pour tenter de maintenir sa tenue. Alors que les annonces d’annulation d’événements tombent maintenant les unes après les autres, on a passé un coup de fil au directeur de vie sauvage, François-Xavier Levieux, pour sonder l’état d’esprit dans lequel les organisateurs se trouvent, et plus généralement pour l’interroger sur l’impact de la crise pour le secteur culturel.

Crédit photo : Benjamin Guenault

Au lendemain de l’annonce de l’annulation de vie sauvage, dans quel état se trouve le moral de l’équipe de vie sauvage ?

Fx : La situation est forcément un peu démoralisante. D’autant que qu’on vient de recevoir les 500 affiches et 10000 flyers du festival à la maison, que je vais devoir jeter. On avait terminé la programmation, lancé la communication, la billetterie était bonne. Tout a été coupé net, évidemment.

Mais il faut relativiser ; c’est tout le secteur qui est impacté. Il y a d’autres festivals plus gros qui investissent beaucoup d’argent… Nous, même si on a certes beaucoup travaillé, les pertes financières ne sont pas catastrophiques. On est triste d’annuler, mais on se dit que d’autres s’en sortiront beaucoup moins bien que nous.

Pour reprendre un peu la chronologie des événements ; le confinement déclaré le 17 mars a suivi l’interdiction des rassemblements de 5000 puis 1000 puis 100 personnes. Comment vous avez reçu ces différentes nouvelles, et à quel moment vous avez arrêté d’y croire ?

Il faut bien avoir en tête que vie sauvage a une jauge à 1500 personnes. En voyant ce qu’il se passait, j’avais bloqué les ventes à 900 tickets. En me disant que, sur un malentendu, peut être que les jauges de 1000 personne seraient autorisées… voire 1500 ou 2000 sur un énorme malentendu ! Tout le monde me disait que ce n’était pas possible mais, étant de nature optimiste, j’y croyais. De toute façon, ça ne coûtait rien d’attendre. C’est l’annonce du Président lundi (13 avril, ndlr) qui nous a poussé à annuler. On a annoncé l’annulation le lendemain, mardi.

Fx, directeur du festival vie sauvage

Concrètement, pour vie sauvage et l’association qui gère le projet, quelles sont les conséquences de cette annulation ? La pérennité du festival et des emplois sont-ils menacés ?

Il y a des milliers d’euros de pertes financières ; les avances en communication, des acomptes… Il y a aussi le fait qu’on n’a aucun événement pour souder les équipes de bénévoles. On va devoir trouver une solution pour que tout le monde se retrouve et qu’on puisse maintenir l’état d’esprit de ces bénévoles qui font l’efficacité du festival. Sans eux, on est rien. Le but est de garder ces équipes soudées.

Ça va essouffler l’industrie de la musique, des gens vont repartir en boitant.

Les techniciens, eux, vont peut-être perdre leur intermittence dans le cas où aucune solution ne serait trouvée. Idem pour les artistes : les trois quarts sont émergents, donc s’ils n’ont pas l’intermittence (ou d’équivalence), ils ne pourront pas tourner. Avec un manque à gagner important, qui impactera aussi les petits tourneurs qui risquent de couler… C’est le scénario catastrophe. Ça va essouffler l’industrie, des gens vont repartir en boitant.

Pour vie sauvage, ça fait mal, on perd de l’argent, c’est chiant. Mais j’étais tellement motivé pour cette année que je vais préparer l’année prochaine avec encore plus de motivation pour que ce soit encore mieux. En plus, ce sera la dixième année d’existence du festival. Tous les arguments seront réunis pour faire une énorme fête et le plus grand complet qu’on n’ait jamais fait ! C’est mon objectif. Il faut maintenant se mettre au boulot pour l’année prochaine et trouver des solutions pour amortir cette année à moindre frais.

Tu envisages donc la même programmation et les mêmes formats pour 2021 ?

Je vais m’inspirer beaucoup de ce qui était prévu pour cette année ; retravailler le graphisme, la scénographie ; garder les mêmes bases… En programmation, je verrai avec les artistes ; certains ne tourneront plus, d’autres ne seront plus du tout d’actualité, certains seront peut être dans d’autres pays car les tournées vont être décalées. J’appellerai les artistes en octobre pour voir qui est disponible pour faire le festival.

Ma programmation est beaucoup basée sur l’actualité ; les trois quarts sortent des albums ou viennent de sortir un truc particulier. Il faudra voir l’état d’esprit de tout le monde à ce moment et regarder quelles seront les actualités l’année prochaine. Je suis quand même assez fan de la programmation qui était prévue pour cette année, donc ça sera une base pour celle de l’année prochaine.

Crédit photo : Mikael Vojinovic

 Tu parlais juste avant d’essayer d’ « amortir les pertes » ; comment vous comptez vous y prendre ?

Pour l’instant, tout est annulé jusqu’à la fin de l’année pour nous. J’attends qu’on me dise qu’en octobre je peux organiser des événements avec 10000 personnes, et je les ferai à ce moment-là. Là j’ai un rythme de croisière qui me permet de tenir 5 ou 6 mois sans dépenser d’argent. Je garde ce cap, je reste concentré et je vais faire une énorme édition de vie sauvage l’année prochaine. Je ferai des concerts à la fin de l’année 2020 et beaucoup en 2021.

Ils va falloir trouver des solutions : faire plus de concerts mais avec des jauges plus réduites ?

C’est tout le secteur qui est impacté. Il faut réfléchir à la façon dont tout cela va évoluer ; si on ré-ouvre ; est-ce que les gens dans six mois pourront être côte-à-côte dans des salles de concerts ? Mes amis qui sont des gros producteurs de spectacles s’arrachent les cheveux. Ils ont plein d’artistes qui veulent jouer, mais ce n’est pas possible. Ils va falloir trouver des solutions : faire plus de concerts mais avec des jauges plus réduites ? Peut-être que les gros artistes ne tourneront plus ; ce seront des artistes hybrides, dans des salles hybrides, surveillées…

On entend parler ici ou là des assurances annulation de festivals qui sont assez décriées et qui semblent inopérantes. Concernant vie sauvage, aviez-vous souscrits à l’une d’entre elle ?

On les paye très tard généralement. Là, au vu de la situation en janvier-février, on s’est renseigné sur des « assurances pandémies » ; le montant était énorme. L’annulation du festival coûte moins cher que l’assurance ! Et, de toute façon, ces assurances n’ont pas l’air de fonctionner, si j’en crois certains confrères… Je suis donc ravi de ne pas avoir souscris à pareille annulation, même si je suis un cas particulier : je suis un petit festival, en association, avec une économie très peu basée sur la subvention. On est en autonomie financière : on se débrouille, on a des solutions. On va survivre à tout ça, même si ce n’est pas plaisant.

Comment tu as perçu les réponses apportées par les autorités publiques par rapport aux événements culturels ? Beaucoup s’en sont plaints comme le syndicat des festivals PRODISS (avec une lettre adressée au Ministre de la culture l’appelant à statuer sur la période estivale pour les festivals) ou le directeur du Hellfest

Je ne vais pas taper ici sur le Gouvernement. Certes, c’est le bordel, et je ne suis pas content de la façon dont les annonces se contredisent en permanence. L’imprécision sur les jauges est énervante notamment. On parle d’autoriser de « petits » évènements, mais au final on parle de 50 personnes… C’est-à-dire d’une demi-salle de cinéma avec Jean-Michel-qui-fait-de-la-guitare. C’est bien, mais ça concerne 1% de l’événementiel.

Ça donne de l’espoir aux gens pour rien, sachant que tout le monde est un peu tendu… De mon côté ça va, mais pour ceux qui ont beaucoup de festivals, qui ont des boites de productions, qui ont des millions investis… Personne ne sait vraiment ce qu’il va se passer. C’est un peu comme un film de science-fiction pas marrant. Il faut être patient.

Crédit photo : Miléna Delorme

Vous êtes en lien avec d’autres festivals et acteurs du secteur ? Quel est l’état d’esprit général du milieu culturel et événementiel ?

Tout le monde est solidaire, on se soutient tous, on s’appelle, on partage nos états d’esprit, ce qu’on perd, comment on va se relever… On est tous dans le flou. On a tous annulé cette semaine, le moral n’est pas au plus haut. J’ai des amis tourneurs, ils sont contraints d’annuler des tournées entières d’artiste.

On va se réinventer, trouver des modèles économiques et de nouvelles façons de fonctionner en fonction des mesures sanitaires.

Dans un mois ou deux, on va se retrouver, le PRODISS prendra des décisions, va foutre la pression sur le Ministère, il y aura des dizaines de millions de débloqués. Qui les aura ? Ça, je ne sais pas. Mais il va se passer des choses. L’État français a toujours soutenu la culture, c’est un État de culture, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni… On va se réinventer, trouver des modèles économiques et de nouvelles façons de fonctionner en fonction des mesures sanitaires.

Comment tu envisages la suite pour le secteur culturel, précisément ?

La question c’est comment mieux réagir la prochaine fois. Le secteur va prendre un gros coup car il fonctionne beaucoup avec des subventions, mais c’est surtout beaucoup de précarité. Il y aura sans doute des changements de carrière. Mais on va se relever, les cinémas vont rouvrir, les petites salles aussi. Mais ça risque d’être plus compliqué pour les Zéniths, ou des événements comme Rock-en-Seine qui réunissent des 30000 personnes. Du côté de vie sauvage, on reste positifs : on fera ce qu’il faut pour faire 2021 et on va sûrement faire une édition d’hiver à Bordeaux pour relancer la machine.

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