La vie du Krakatoa en confinement racontée par son équipe

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Le Type est passé faire la bise (virtuellement) à chaque membre de l’équipe du Krakatoa afin d’en savoir plus sur la vie d’une salle de concert en plein confinement. Le mois de mars qui était consacré à la célébration des trente années de création de la salle – avec de nombreuses dates à l’affiche – s’est vu foudroyé par l’interdiction de rassemblement imposé pour la lutte contre le coronavirus. Mais pour une salle de concert, la fermeture au public ne signifie pas un arrêt total de l’équipe qui la fait vivre. Bien au contraire, il y a du boulot !

Crédit photo : Krakatoa

Marc, régisseur général

Le Type : En tant que régisseur général, tu sembles être la première personne que le télétravail impacte et contraint sur une part importante de ton travail. Quelles tâches et objectifs de travail peux-tu tout de même maintenir à domicile ?

Marc : Le début du confinement a marqué la suspension des accueils artistes et du public dans notre lieu. L’enjeu dans un premier temps a donc été d’informer toutes les équipes travaillant sur les prochaines dates ainsi que tous nos partenaires. J’ai donc passé un certain temps à annuler les réservations d’hôtels, les locations techniques, les équipes de prestation en sécurité, du catering, du bar ainsi que l’ensemble des techniciens. Après une quinzaine de jours de confinement, l’objectif est de garder le lien humain avec les équipes, être à l’écoute et conserver une belle qualité relationnelle avec les gens avec qui tu travailles au fil des saisons. 

J’anticipe sur les prochains mois de programmation en commençant de construire les plannings équipes ainsi que les horaires de chaque journée de concert qui viendront s’affiner à l’approche des dates de concert. Aujourd’hui je ne dispose que de trop peu de fiches techniques et de riders d’accueil pour boucler les préparations des prochaines dates. Je profite donc de ce temps pour faire un point sur les différents investissements d’équipements à venir avec comme objectif la rénovation du Krakatoa. 

Le danger encouru pour les techniciens sous le régime de l’intermittence fait-il partie des débats de cette crise aujourd’hui ?

Évidemment, les annulations ont un impact énorme sur le cumul d’heure permettant l’accès à ce régime. Pour certains et suivant la date de renouvellement, ils pourront s’en sortir si la crise ne dure pas trop. Mais pour les plus précaires ou les jeunes entrants dans le marché du travail, c’est une année blanche à laquelle il faut se préparer. Les différentes mesures annoncées par l’État semblent pour l’instant assez floues, le débat reste ouvert.
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Ludo, programmateur

Le Type : Le mois de mars était consacré à la célébration des 30 ans du Krakatoa, avec de nombreuses dates à l’honneur. En tant que programmateur, face à quels inconvénients es-tu confronté à ne pas pouvoir travailler au bureau ?

Ludo : Pour moi, travailler à distance n’est pas un problème car c’était déjà mon quotidien avant le confinement. Travaillant aussi à Rennes, je ne suis présent au Krakatoa que quelques jours par mois. Évidemment je suis plus présent les mois riches en concerts comme en octobre-novembre et mars. Mon travail de programmateur avec de bons outils online et une communication régulière avec toute l’équipe de la salle se fait très bien comme ça.

On a réussi à faire les 2 premiers concerts de la série prévue pour fêter les 30 ans de la salle (release party de Blackbird Hill et Nada Surf) et puis tout a été stoppé. Depuis on fait des réunions régulières avec l’équipe en vidéo-conférence et on a tous pris – je crois – notre rythme de croisière dans cette nouvelle organisation de travail.

Comment se passent les reports et les choix d’annulation de dates en lien avec les structures des artistes ?

En ce qui me concerne, j’ai essayé de régler ça très très vite. Trois jours après l’interdiction de manifestations à plus de 100 personnes j’avais déjà bouclé la moitié des reports et 15 jours après, tout est calé – ou quasiment – entre reports et annulations. La plupart des annulations sont dues au fait que cela touchait des artistes étrangers dont le retour en Europe pour des tournées est compliqué avec peu de périodes possibles, ou bien comme pour des dates spéciales comme le warm-up Hellfest, puisque dans ce cas cela n’avait pas de sens de reporter une date d’avant-festival, après le festival.

Quoiqu’il en soit, il me paraît important de souligner que tous les acteurs, agents, artistes, producteurs, ont vraiment joué le jeu pour boucler cette situation rapidement. Pour le moment, parce que nous ne savons pas combien de temps ça va durer réellement, 15 dates sont concernées et nous en sommes à 11 reports et 4 annulations.

©Béranger Tillard. Maceo Parker au Krakatoa en 2017. Son concert initialement prévu le 18 mars 2020 a dû être reporté au 7 juillet 2020.

Et en ce qui concerne les revenus des artistes ?

La très grande majorité des artistes sont payés par leur producteur de tournée. Ce sont eux leurs employeurs. Nous achetons les prestations avec contrats et factures. Du coup, de notre côté et sachant que 75 % des dates ont été reportées, cela ne change pas la donne financièrement. Reste les quelques annulations, pour lesquelles je pense que les aides mises en place au niveau national seront sollicitées par les producteurs concernés.
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Valérie et Vianney, chargés d’administration

Le Type : En tant qu’administratrice et assistant d’administration, vous détenez les clés des spécificités à adopter dans un tel contexte au sein de la structure. Quels sont les modalités du télé-travail pour la structure et son équipe ?

Valérie et Vianney : Le Krakatoa a été dans l’obligation de mettre en place très rapidement le télé-travail au début du confinement. Il fallait s’assurer que tous les salariés soient équipés d’un poste informatique, d’une connexion internet et d’un lieu dans lequel chacun pouvait travailler dans de bonnes conditions. Ce mode de fonctionnement est nouveau pour l’équipe mais l’adaptation s’est faite très naturellement et on se rend compte aujourd’hui qu’on peut continuer à travailler de manière efficace tout en privilégiant le travail en équipe. 

Comme dans n’importe quelle autre entreprise, le télé-travail est particulièrement adapté au service administratif. La mise en ligne des logiciels de comptabilité et de paie notamment nous permet de travailler facilement à distance et de respecter les différentes échéances imposées par l’administration.
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Alice, chargée de communication ; Annabel, chargée de billetterie et de promotion & Matei, infographiste et community manager

Le Type : En temps normal, votre boulot consiste à annoncer les concerts et les différentes activités du Krakatoa et toucher un maximum de public. Lorsqu’une salle ne peut plus mener son activité de diffusion, il y a probablement tout un travail à faire pour montrer que vous êtes toujours en activité malgré l’arrêt des concerts. Dans l’absolu, quel serait le meilleur mode de communication qu’une salle fermée exceptionnellement au public peut adopter ?

Alice, Annabel & Matei : Le Krakatoa est reconnu pour sa convivialité et sa proximité avec les gens, publics, artistes, partenaires… Malgré la fermeture temporaire de notre lieu, l’enjeu est surtout de faire perdurer ce lien, un peu comme une relation amoureuse à longue distance…

Toute l’équipe et le service com’ sont toujours bien là, on continue de travailler depuis chez nous sur nos divers projets, et ils sont nombreux (concerts, médiation, création, accompagnement…). On est présents « de loin », à distance mais disponibles quand même… Que ce soit pour des questions de billetterie avec tous les concerts que l’on a dû reporter ou annuler, ou pour continuer d’essayer d’inspirer les gens, de les « nourrir » et de les conforter un peu grâce à la musique qui a ce don d’unir les personnes, au travers des époques, des cultures ou des esthétiques…

On est dispo par mail*, et on communique aussi via notre nouveau site internet que l’on alimente régulièrement avec des infos et des actus, nos newsletters, et bien sûr nos réseaux sociaux, dont on voit d’autant plus l’importance en cette période un peu « bizarre » où se voir en vrai (et d’autant plus à plusieurs) n’est plus possible et où les relations s’en retrouvent transformées. On continue donc à échanger, à partager des vidéos d’artistes (connus ou à découvrir), on diffuse des concerts en live sur Facebook (ça c’est plutôt nouveau !) ou des reports, des clips, des playlists, des portraits, des photos, des témoignages, des bonnes idées, et aussi des souvenirs (le mois de mars marque les 30 ans du Krakatoa quand même !), etc. L’important reste de continuer d’échanger et de partager malgré la distance et le flou qui nous entourent ! Je ne sais pas si c’est le meilleur mode de communication au monde, mais en tout cas il nous ressemble !

*si vous avez envie de nous écrire des mots doux, vous pouvez le faire sur notre adresse transrock@krakatoa.org
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Lili et Mathilde, chargées de médiation

Le Type : Les actions de médiation que vous meniez en temps normal au CHU, auprès des scolaires et dans plein d’autres structures sociales, éducatives et culturelles ne peuvent malheureusement plus avoir lieu. Avez-vous tout de même des alternatives au maintien des actions de médiation ou des nouveaux objectifs de travail sur lesquels vous concentrer ?

Lili et Mathilde : Notre pôle médiation s’adapte, nous continuons donc, toujours avec passion, à faire médiation depuis nos maisons ! Avec nos partenaires (soignants, travailleurs sociaux, enseignants, structures culturelles, villes, médiathèques…) et les artistes, nous imaginons de nouvelles façons de poursuivre la relation, inventons de nouveaux liens et nous explorons ensemble de nouveaux chemins… Nous sommes par exemple en pleine rédaction d’une série d’articles que nous avons nommés [BLOTTIS], dans lesquels nous proposons des portraits d’artistes, de partenaires et une collecte d’inspirations à partager… à suivre sur notre site et les réseaux !

Il y a aussi un travail administratif important pour le report des actions de médiation, des représentations, des projets en cours et à venir. Il nous faut aussi accompagner les artistes dans le suivi de leur intermittence, refaire des budgets, des conventions, des plannings… avec peu de visibilité, un calendrier encore flou ou déjà rempli pour certains.  Nous ne manquons pas d’activités ! Nous profitons aussi de ce temps pour retravailler des textes, des dossiers, avancer sur de futures propositions, mettre à jour notre nouveau site… Et nous inspirer toujours ! Lire, écouter de la musique, échanger, contempler… Pour nourrir les projets à venir !
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Fred, chargé d’accompagnement

Le Type : Tu organises de nombreux rendez-vous de conseils et de suivi avec les groupes de la Pépinière du Krakatoa mais également avec tout types de porteurs de projet du secteur musical à travers le Fil Sonore. Quelle tournure prend l’accompagnement de groupes contraints de ne plus exercer leur activité quand les habitudes sont à la transmission orale ?

Après 2 semaines de confinement j’ai envie de dire que ça ne change pas grand chose de mon côté, je peux toujours exercer et transmettre. Il faut juste adapter le discours et la transmission des compétences aux logiciels de visioconférence. Après c’est toujours frustrant de ne pas avoir plusieurs cerveaux qui réfléchissent ensemble dans une même pièce, il n’y a pas la même énergie, on ne pense pas pareil.

Est-ce un moyen de repenser un dispositif d’accompagnement à l’échelle numérique ?

On peut en effet penser qu’être enfermé incite à penser grand, différemment ou à prendre du recul. Malheureusement le quotidien nous rattrape vite quand on doit faire la classe à un gosse de 7 ans… Néanmoins, certaines activités laissent rapidement la place à d’autres. Par exemple le confinement permet aux artistes de découvrir le monde merveilleux de la comptabilité et de la gestion de trésorerie ! Peut-être aussi que ça va nous permettre d’apprendre à prendre du temps, de mettre le cerveau sur pause, et pourquoi pas trouver de nouveaux territoires de création.

Quelles initiatives intéressantes les groupes locaux développent-ils ? 

Elles sont multiples. Certains en profitent pour sortir des clips, d’autres faire des concerts en live sur Facebook (Obsimo*), d’autres pour s’échapper de leur formation d’origine et sortir des EPs en solo. D’autres encore font de playlists. Une belle initiative à laquelle participent pas mal de groupes de la scène bordelaise à noter : le Festival Je Reste à La Maison, ou joueront des artistes passés par la Pépinière (Black Bird Hill, Botibol, Iam Stramgram) ou en cours d’accompagnement (Yudimah).

*L’interview d’Obsimo – artiste accompagné par le Krakatoa – réalisée par Le Type est disponible en écoute ici :

Finalement, quel rôle l’artiste porte dans une société en période de crise sanitaire, économique et/ou sociale ? 

Difficile à dire, je n’ai pas de réponse à cette question… Pas encore ! On en reparle à la fin du confinement.
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Didier, directeur

Le Type : Quels sont les grands axes de travail que privilégient le Krakatoa, contraint de stopper son activité principale ? 

Didier : Il nous faut tout d’abord gérer au mieux les reports, les annulations des différents concerts prévus entre le 13 mars, jour de notre fermeture (hélas pour Yseult, Tindersticks et tous les autres !) et la réouverture de la salle. La tâche n’est pas simple dans la mesure où nous ne savons pas vraiment quand nous pourrons à nouveau recevoir des groupes en concert et le public donc… Il nous faut trouver des créneaux cohérents pour ces reports, sachant que des concerts étaient déjà programmés sur les mois à venir.

De la même manière, pour le pôle médiation, nous devons veiller à reporter les actions et projets en cours et maintenir le lien avec les partenaires et les publics. Il nous faut ensuite construire et faire d’autres propositions, d’autres formes, en installant par exemple des rendez-vous et réunions numériques aux bénéfices des groupes de la Pépinière. D’autre part, il est impératif de nous assurer de la santé générale de notre structure et de ses équipes pour pouvoir rebondir au mieux quand le temps sera venu. Pour cela, il nous faut évaluer les dommages financiers et sociaux pour notre association et tous ses salariés, partenaires… Une tâche qui prendra du temps, la période est difficile, nous avons encore peu de visibilité. 

Quels arguments adresser aux politiques pour défendre l’importance du spectacle vivant face à cette crise qui ne va épargner aucune structure ?

Je crois fermement, absolument, que le spectacle vivant et ses lieux de représentations sont essentiels, tout aussi importants que d’autres structures sociales. Mais ses spécificités : les intermittents du spectacle (artistes ou techniciens) – le fractionnement en PME/TPE, des divers maillons de ce secteur – le rassemblement en soi du public en nombre, impacte très fortement notre secteur, et le fragilise d’autant plus.

Nos partenaires publics (État et collectivités territoriales) devront soutenir l’ensemble de la filière, pour que le jour d’après, ces lieux de vivre ensemble, de découverte et de partage, puissent reprendre leurs activités, pour le plus grand bénéfice de la société dans son ensemble. Ils permettront ainsi également de limiter les impacts économiques négatifs pour le secteur. La réouverture de nos lieux, sera un signal fort auprès des personnes, des publics, de retour à la « normale » et donc un signe très important pour le bien vivre et le moral de tous.

Comment le spectacle peut-il continuer à être vivant tout en étant retransmis de manière numérique ?

Pour moi, le spectacle vivant est toujours une relation directe entre les artistes et les personnes qui constituent le public. Cela doit continuer ! Un partage physique entre un artiste et son public. Bien sûr, la retransmission numérique permet de nouvelles choses, de nouveaux échanges, de nouvelles découvertes et de nouvelles rencontres ! Il n’empêche que, pour moi, rien ne remplacera un bon concert où le public et l’artiste ne font qu’un, ou les artistes boostés, dynamisés par l’ambiance et la ferveur des spectateurs, se dépassent… Seul devant son ordi, on a pas les mêmes ressentis, on n’a pas chaud, on ne prend pas le verre de bière de son voisin sur la tête et il est difficile de faire du stage diving !! Malgré tout, cela permet de maintenir le lien… Une autre forme de communion ?

©Béranger Tillard. Didier Wampas, chanteur de Les Wampas, en “communion” avec le public du Krakatoa en février 2020.

Est-ce que ce phénomène ne risque pas d’affecter les usages culturels des habitués des concerts live et donc la nature même du spectacle “vivant” ? 

Non, une fois encore, je ne pense pas que l’un puisse remplacer l’autre. Ces modes sont complémentaires. En revanche, cette période, tout à fait exceptionnelle et inédite à l’échelle mondiale, laissera sûrement des traces, mais bien malin qui peut dire à ce jour lesquelles ! Espérons que nous retirerons de cette situation de justes, bonnes et nouvelles pratiques, pour les sociétés dans leur ensemble mais aussi pour le spectacle vivant et la musique !
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