Mes chers déboires #2

dans ART ET CRÉATION

Dans une forêt pleine de mystère d’un pays fort lointain, vivait un sage. Ce dernier, bien que respectant scrupuleusement le cahier des charges propre à sa fonction de sage vivant dans une forêt – cabane en chanvre, séance de médiation trois fois par jour, nourriture sans gluten… – avait un hobby. Un hobby pas comme les autres. Peu commun. Un hobby de niche. Une occupation qui le ravissait bien plus encore que toute autre chose. L’emplissait d’une joie unique, que même les mixtures à base de plantes qu’il utilisait pour, disait-il, « communiquer avec les animaux » – le mot n’avait pas encore été inventé, mais le sage avait tout du junkie -, ne parvenaient à lui procurer. A vrai dire, cette passion, il ne l’avait pas choisie. Le talent était inné, voilà tout. Son loisir préféré, celui auquel il s’adonnait de longues heures durant, consistait en la création de… poncifs. Oui, de poncifs. C’est ainsi que chaque troisième mercredi du mois, tandis que le Soleil atteignait la cime de l’arbre-horloge, le sage prenait place à bord de sa barque en bambou et remontait le cours du fleuve direction le nord jusqu’à rejoindre la clairière Merlin, là où se réunissent les membres de l’APP, l’Association des Amoureux du Poncif. Dans cet espace superbement aménagé par Mère Nature, la décoratrice d’extérieure la plus prisée du royaume, quand vint son tour d’énoncer un poncif, le sage dit « Ce qui s’est déjà produit une fois, a de fortes chances de se reproduire ».

Il y a quelques temps, je vous avais narré les funestes péripéties ayant abouties à ma déchirante séparation d’avec iPhone C, mon Smartphone d’alors. Cette fois-ci, le propos de mon malheur ne s’incarne pas dans les traits d’un objet matériel – bien que ce qui m’a été dérobé soit tout aussi précieux. Il s’agit d’une entité arbitraire n’ayant de valeur que celle que l’on veut bien lui accorder. Elle est toutefois indispensable. Dans notre société, tout tourne autour. On ne peut (sur)vivre sans. Certains prétendent qu’en posséder ne fait pas le bonheur. D’autres voix affirment qu’en avoir y contribue fortement. L’argent. Monnaie fiduciaire. Du latin Fiducia. Comme dans confiance. Confiant. Un peu comme moi, juste avant qu’on ne me déleste de mon portefeuille puis, quelques minutes plus tard, d’un grande partie des réserves placées sur mon compte en banque. Voyons voir, comment est-ce arrivé ?

C’était un samedi. J’aime bien les samedis. Tout le monde ne peut qu’aimer les samedis. Le week-end n’est encore qu’une jeune fleur pleine de promesse. Deux jours pour tout oublier. Pour effectuer un reset. Une liberté provisoire loin des tourments d’une semaine passée à prendre racine dans un fauteuil de bureau. A exécuter les ordres comme un automate, à engager d’éternels duels d’eye-contests avec l’écran d’un ordinateur , à ne pouvoir se dégourdir les jambes qu’en allant remplir son verre d’eau ou grâce au trajet menant aux toilettes. Loisirs. Détente. Alcool. La Sainte Trinité. Le triptyque gagnant. Les deux premiers mentionnés peuvent s’accomplir en solitaire ou avec des amis. Pour ce qui est de l’alcool, si vous choisissez de passer du bon temps en compagnie de la seule bouteille, c’est un problème autrement plus grave.

mes chers deboires

Un samedi disais-je. J’avais rempli les cases horaires de ma journée avec du divertissement – réveil tardif, visionnage d’épisodes de série et d’un match de foot. En début de soirée, je rejoignais des amis pour un apéro. Après quoi, s’ils décidaient de sortir quelque part, rien n’y ferait, je rentrerais chez moi. L’ambiance est sympa. Discutions. Quelques bières. Jeux à boire. Verres de vins. Pyramide. Vodka-Redbull. Cercle de feu. Shots de Jägerbomb. Quelqu’un propose de bouger. « Tu viens Quentin ? ». Non. « Si, tu viens ». Ma détermination qui s’étiole. Fondu au noir et me voici parmi un petit groupe éméché se dirigeant vers le métro. Quelqu’un mentionne un bar dansant et dit : « J’y ai étais plusieurs fois, c’est vraiment cool ». Argument massue. Adhésion quasi-totale. Ce sera donc le Bizz’art.

Un poisson dans l’eau. Antinomique. La danse et moi. Pareil à un végétarien face à des plateaux de viandes sur un buffet. S’il s’agissait là d’un matière scolaire et qu’un professeur devait rédiger une appréciation, elle ressemblerait à ceci : « Quentin n’aime pas danser. Il n’a aucun sens du rythme. Ses mouvements sont désastreux. Pourrait-il mettre ne serait-ce qu’une once de bonne volonté ? Davantage de participation attendue pour le prochain trimestre. Avertissement. Quentin doit faire de gros progrès sous peine de redoublement ». Ceci expliquant cela, vous et moi nous sommes déjà rencontrés. Du moins, pas personnellement. Plutôt l’un de mes semblables, honorable membre de la caste des clients qui ne dansent pas ou presque. Ce type accoudé au bar, sirotant une vodka-redbull à douze balles, et qui jette de mornes regards vers la piste de danse où s’amusent ses amis, c’est moi.

C’était donc un samedi. La première partie de soirée avait été fort sympathique. Ensuite, j’avais suivi le cortège de mes amis direction un bar-dansant, le Blizz’art. Une fois sur place, après le quart d’heure de rigueur à « danser » (rajouter encore des guillemets), je m’étais dirigé vers le bar, rassurant îlot de stabilité au milieu de la marée humaine mouvant au gré des ondulations de la musique. Le point de non retour. Les derniers instants passés en compagnie de mon portefeuille. N’apprend-on jamais de ses erreurs  ? « Fais exprès de faire attention », me réprimandaient mes parents chaque fois que je justifiais un dégât par « Mais je n’ai pas fait exprès ». La suite est un enchaînement d’adjectif. Confiant au moment de composer mon code bancaire. Naïf en omettant de placer ma main en visière, opération pourtant élémentaire afin de faire rempart entre vos doigts pianotant sur les touches et les regards de faucon des clients alentours. Dégoûté et dépité quand, quelques instants plus tard, je crois l’avoir fait tomber par terre. Pigeonné, découvrirai-je bientôt.
mes chers deboires

Le fin mot de l’histoire, c’est que j’ai d’abord été persuadé d’avoir perdu mon portefeuille. D’être la seule et unique personne à blâmer. Fautif. Le seul à devoir plaider coupable. Dans un acte militant pro-procrastination, je me suis convaincu qu’appeler le service pour faire opposition à ma carte bancaire pouvait attendre le matin. Oui, mais non. Enfin, ça n’aurait rien changé. Quoi que je fasse. Trois jours passent et je tiens toujours pour acquis qu’aucun élément autre que ma maladresse n’est intervenu dans la disparition de Feuifeuille. Comme ça, dans l’idée de faire un point sur l’état de mes finances, je décide de consulter l’application de ma banque. Devinez quoi ? 800 euros se sont volatilisés. Mon teint passe du pâle habituel au livide en un clin d’œil. J’avais pourtant vérifié le dimanche puis le lundi… Je me souviens alors qu’il faut plusieurs jours avant que les relevés ne tiennent compte des retraits en bornes. Ma première réaction est la colère. « Putain, mais qu’est-ce que tu peux être con ! » Je bouillonne. Un trop-plein de rage. Un volcan en éruption. Je balance le plat de main droite heurter le support bois de mon bureau. Ça fait mal. La douleur décuple mon aigreur. Je ne suis que colère. Idiot ! Je me maudis de ne pas avoir fait opposition dans le quart d’heure. Une demi-heure plus tard, je desserre les poings pour constater qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes entre le moment où j’ai réalisé que ma poche avait été allégée de son contenu et celui où les ravisseurs ont retiré l’argent.

En fin de compte , c’est peut être le même mec compatissant, qui, me voyant plier en deux, les yeux plissés vers la pénombre, occupés à ratisser le sol à baisse altitude afin de traquer le fugitif à l’aide du ridicule faisceau de lumière projeté par l’écran d’un Smartphone, et qui m’a lancé « C’est pas cool, mec. Je suis vraiment désolé pour toi », peut être est-ce ce même connard qui m’a volé. La suite se compose d’une plainte au commissariat, de documents administratifs envoyés à l’assurance de la banque, de doutes, avec en filigrane l’idée que je ne reverrai jamais la couleur de ma thune – ou bien partiellement. Deux mois après l’incident, soulagement, j’étais enfin remboursé. Happy end.

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