Comment parler d’un concert dont on ne se souvient plus ?

dans MUSIQUE

Le Type t’aide à briller en lendemain de soirée : alcool et mondanités pour les nuls.

Toutes les semaines le Type t’irrigue de bons plans. Consciencieusement, dans ton agenda, tu notes les concerts, relèves les immanquables, coches les dates. Tel un ruisseau nourricier, ton webzine préféré creuse un sillon salutaire dans la sécheresse de ton quotidien et dépose l’onguent de son limon sur les craquelures d’une dure semaine de labeur. Mais lorsque vient le vendredi aux doigts de vice, ce nectar, cette aquosité tant désirée, tu l’avales à grandes lampées, tu t’en fais un plein ventre, en tètes jusqu’à la dernière goutte au point que c’est ta panse qui menace cette fois de se lézarder. Puis tu finis invariablement, comme le soleil esquisse de timides clartés dominicales, par tout vomir entre deux voitures, à grands renforts de gémissements gutturaux insupportables pour le badaud levé tôt en quête de l’éternel croissant.

Cela n’est pas en soi un problème. Le problème c’est que lorsque le lundi la plèbe entière parle de cette soirée sold-out à laquelle elle n’a pas pu assister, toi, le seul, l’élu, qui grâce aux tips du Type avais ton ticket d’entrée, tu te contentes d’un vague « c’était gé-nial ». Car en réalité, trop bourré, tu ne te souviens de rien.

N’est-ce pas dommage en effet de te priver des retombées vivifiantes d’une telle soirée sur ton capital sympathie ? De te répandre en allusions évasives quand tu pourrais mordre à pleines dents dans le fruit social, sentir couler sur tes lèvres le jus sucré des mondanités, comme tu retires de sous tes ongles les restes d’une épluchure de pudeur ?

Rassure-toi, en cinq petits points, très librement inspirés des quatre derniers chapitres de Comment parler des livres que l’on a pas lu de Pierre Bayard (qu’il me paraît naturel de n’avoir pas lu), ton serviteur te donne les bons tuyaux pour marier ivresse et succès dans le monde.

Assumer

« – Alors, c’était bien samedi soir ? Il paraît que tu y étais.
– Je ne me souviens de rien, j’étais torché »

Cette position a le mérite de la franchise. Coupant court à tout potentiel malentendu tu joues franc-jeu et poses fermement tes cartes blanches sur la table du souvenir : ta douteuse enveloppe corporelle a passé la soirée de samedi sans toi. L’ignorant ne peut plus feindre d’ignorer, l’ingénu d’ingénier, et le regard lointain que tu jettes sur toute chose a cette noblesse si particulière qu’ont reçue en partage les disciples de la Vérité. Pourtant, alors que tu considérais magnanimement l’ailleurs, ton interlocuteur a levé les yeux au ciel et tourné les talons.

Doux agneau, innocente bête, pauvre petit broutard à l’œil naïf, n’apprendras-tu donc jamais qu’il vaut parfois mieux mentir ? Car te voici maintenant méprisé, triste ivrogne, pochard céleste, pour avoir noyé dans la gnôle la chance que ton ticket t’offrait.

Balancer du cliché

« – Alors, c’était bien samedi soir ? Il paraît que tu y étais.
– Ouais c’était super top, bien groovy »

Pêchu, aérien, énergique, planant, dark, limpide, la pop mielleuse que l’on distille, solaire que l’on écoute les pieds dans l’eau, le rock survitaminé, l’électro lumineuse, le hip-hop mâtiné (d’on ne sait pas quoi, on s’en tape)… Un tel choix embarrasse. Car nul besoin de se souvenir d’un concert pour en parler, il te suffit d’ouvrir un de ces magazines incorruptibles (T’AS COMPRIS L’ALLUSION) et d’y puiser quelques belles expressions ou autres subtils adjectifs à la littérarité bien acquise, puis de les ressortir opportunément avec l’assurance distinguée qui consacre les spécialistes.

Te voilà avantageusement pourvu du mystérieux label de « connaisseur », tu peux aller draguer.

Bluffer

« – Alors c’était bien samedi soir ? Il paraît que tu y étais.
– C’était génial, le chanteur m’a donné la setlist ! »

 Ton âme est une cymbale fragile qui entre en vibration au plus insignifiant des maux de l’Univers ? Ton cœur une pompe funeste qui te paraît puiser dans les profondeurs de la mélancolie ? Tu ne peux voir une plante faner sans l’arroser d’une larme ? Tu es un sensible et as donc de l’imagination : cette solution est faite pour toi. En outre il est fort à parier que tu aimes la liberté, et tu vas être servi, car tout est permis.

Les mensonges attendus et généraux sont idéaux pour se faire la main. Il te sera alors loisible de mentionner la salle bondée, la transe de la foule et le son, assez fort pour que ta poitrine palpite. Mais c’est à l’éloquente évocation de menus détails que se reconnaît le véritable esthète, ce Charlus de l’underground, Patrick Bruel des caves sombres. Et si tu te sens en verve, que ta langue frétille comme une truite dans le bec de quelque pygargue, laisse donc les ailes du verbe t’emporter car il n’y a pas de limite qu’elles ne jouissent d’enfreindre.

Le risque est évident d’avoir à faire à un interlocuteur récalcitrant dont le récit de l’ami, de la copine, du frère, également présents à la soirée, démentirait tes propos. Mais un peu de tact, un habile doigté que tu ne manques pas de posséder, permet de surmonter aisément l’obstacle. A la mention dudit frère tu esquisseras un sourire bienveillant et lâcheras dans un souffle: « ton frère ? Je l’ai croisé, il était complétement saoul. Je serais surpris qu’il ait le moindre souvenir ».

Raconter sa vie

« – Alors, c’était bien samedi soir ? Il paraît que tu y étais.
– On a fait un super apéro chez Truc, y’avait même Machin ! »

 Ce n’est plus du bluff qu’il s’agit ici, parfois en délicatesse avec la moralité comme d’aucuns lecteurs avisés l’auront noté, mais de l’art bien plus noble de l’esquive. Les manuels médiévaux enseignent volontiers l’importance d’un timing millimétré, et qu’une esquive trop grossière, un pas de côté prématuré, se solde immanquablement par l’ablation brutale de quelque membre.

L’habileté, là encore, est cruciale. Et quoi de plus naturel que d’aller la cueillir dans ton champ de narcisses intérieur ? Au moindre danger, à la première suspicion sur ton état d’ébriété, ressors une de ces fleurs de rhétorique égotique savamment choisie et accroche-la à la boutonnière de ton interlocuteur, il en sera ravi. Les développements sur l’apéro, éventuellement le retour de soirée, ou plus surement la difficulté du réveil le lendemain sont généralement appréciés, et noient le poisson avec la bonne humeur d’un pêcheur de trogues au harpon.

Utilise cependant cette botte avec parcimonie : il n’y a pas loin de l’alcoolique notoire au relou qui raconte sa vie.

 Addendum : arrêter de boire

« – Moi j’ai passé une super soirée et je n’ai pas bu un verre.
– Mais tg, t’as une triple entorse de la mâchoire ce matin »

  Les astuces que ton serviteur a mis un point d’honneur à te présenter, si grande est son âme, toute cette collection de parures dont les reflets flatteront l’œil salomonique de l’interlocuteur, ne seront pas sans faire bien des aigris, bien des envieux. Et nombres de voix s’élèveront, tel le grincement de la hyène « preneuse de trucs », pour t’inciter à te défaire de ce trésor de connaissance à leur profit.

Ne les écoute pas. Reste sourd à leurs provocations geignardes. Car à présent ton avenir est dégagé, ton ciel est clair, et se dessinent à l’horizon les quatre lettres d’or d’un antique commandement de vie :

YOLO.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernier de MUSIQUE

0 0,00
Retourner là haut