La bordelaise du mois #03 – Dame Laura du bar Le Chalet

dans DIVAGATIONS LOCALES

Reprise de notre série « le bordelais du mois », avec en l’occurrence une bordelaise ; Dame Laura.  Une véritable institution à Bordeaux, à l’image du bar qu’elle tient depuis un gros bout de temps place Fernand Lafargue. Entretien façon pièce de théâtre avec une bordelaise qui a du vécu et des choses à raconter.

Le bar du chalet tient sa majestueuse façade depuis 42 ans au 81 rue du Pas Saint Georges. Rien n’a bougé, tout est resté dans son jus. La prière du chien et la pendule cygne en ardoise bretonne sont tous deux suspendus à une tapisserie hors d’âge, tout comme le temps qui ne semble pas avoir de prise sur ce bar et ses habitants.

Ici pas de chichi, tout l’alcool est à 2 euros. L’unique gargote à servir le whisky-coca dans des flûtes à champagnes. Le secret le mieux gardé de vos cuites nocturnes.

Si dans votre pèlerinage éthylique vous traînez du côté de la place Fernand Lafargue, si vous vous arrêtez devant l’antre de l’incroyable Dame Laura, passez lui rendre hommage pour un verre ou dix et surtout n’oubliez pas de régler vos consommations.

Ouverture Rideau.
La commande non enregistrée par le magnéto l’est par la tenancière.
S’ensuit une percolation sous haute pression.

On entend le café couler.
Les paroles suivent le flot d’arabica.
Deux tasses se posent sur le comptoir de formica.
Écoutons le récit de Madame Laura.

Scène 1 : Dame Laura

Madame Laura : Je suis né en Espagne, j’ai vécu en Suisse, dans les Landes puis à Bordeaux où je tiens ce bar depuis 42 ans. Jusqu’à quand… Ça je n’en sais rien.
J’habite à Parempuyre, la campagne, j’y passe mes weekends, c’est agréable quand il fait beau mais l’hiver beaucoup moins. La semaine je reste ici ; autrefois quand mon mari était à la maison je rentrais le soir, je fermais plus tôt… Maintenant qu’il est décédé je reste ici la semaine.

Scène 2 : Nos amis les bêtes.

La belle Caline
La belle Caline

Madame Laura : J’aime les animaux. J’ai toujours eu des chiens. Quand je me suis installé ici il y avait un chat mais il s’ennuyait tout seul, alors il s’est fait adopté par quelqu’un, des voisins.
J’ai eu beaucoup de chiens, un boxer, un teckel « Lordi » (en montrant un des nombreux cadres qui ornent le bar, ndlr) qui se promenait dans tout Bordeaux, les flics le connaissait, ils me prévenaient « Votre chien est à la victoire »… Aujourd’hui j’ai Caline. C’est un cocker, elle est proche de moi, elle ne va guère plus loin que le palier. C’est un chien abandonné, la SPA l’a retrouvé sur la route, elle a peur que je fasse de même. Je prenais mes chiens à la SPA.

Scène 3 : Ricard, Blanquette et pêche en mer

Madame Laura : Ici on vend de la bière, des boissons, et on parle, ça fait plaisir. On me demande un Ricard, un whisky mais jamais de marque. Le soir ceux qui boivent à l’intérieur le font dans des verres en verre. Les gobelets en plastique c’est pour l’extérieur sinon ils partent avec les verres, ne me les ramènent pas donc j’en manque, c’est embêtant.
Avant quand mon mari s’occupait du bistrot je tenais un restaurant à l’étage, on y servait des daubes, blanquette de veau, pot au feu, paella. Les policiers venaient manger ici depuis la rue du cerf-volant.
Il y avait des voitures tout autour de la place, à l’emplacement de l’Apollo il y avait un marchand de filet, des pécheurs venaient de plusieurs départements pour se ravitailler.
Ce bar existait depuis longtemps lorsque je l’ai repris, nul ne sait ce qui existait ici avant. Ça se perd dans les âges.

Deux personnes entrent dans le bar, visiblement l’un d’eux est un habitué du lieu, une conversation s’entame entre dame Laura et les deux personnes.

Rideau

Scène 4 : C’était pas mon jour.
Le rideau s’ouvre sur le théâtre de la vie, deux personnages passent d’une scène, celle de la rue, à l’autre, celle du Chalet.
L’homme, d’âge mûr, porte un costume décontracté, jean et chemise, il est accompagné d’une femme, le même âge, élégante.

L’homme : Messieurs Dames. Voici ma sœur (présentant la femme qui l’accompagne, ndlr).

Madame Laura : Ce n’est pas votre sœur, elle est beaucoup plus belle que vous et beaucoup plus jeune.

L’homme : Ça va mal finir madame Laura encore une fois.

Madame Laura : Mais non, vous êtes beau

L’homme : Beau le matin et beau le soir. Allez un galopin !

Un galopin dame Laura !
Un galopin dame Laura !

La dame : Tu as vu la finale de Rugby ?

L’homme : c’était décevant, un combat d’avant. J’ai regardé le match de foot avant. Même pas la peine, ils me sortaient par les trous de nez. Ce n’était pas mon jour.
Vous encaissez mademoiselle ?

Madame Laura : J’encaisse, je vais y compter.

Scène 5 : J’ai une page facebook.

Madame Laura : Je le connais depuis dix ans, un habitué. Les habitués passent ici tous les jours, des Capucins parfois. Enfin… il y a George, il est connu dans Bordeaux. Il se tient très droit, très élégant, veston, cravate, quand il voit des policiers il leur fait signe de passer. 82 ans.
On croise aussi des étudiants, ils sont très agréables, très corrects, ils ont fait un article sur moi dans leur gazette. ils exagèrent, ils flattent. J’ai même un page Facebook paraît-il. Certains ont fait des études longues, sont partis loin et m’écrivent du Japon. Des gens de passages aussi, je ne sais pas pourquoi ils viennent mais ils décident de rentrer, de s’arrêter …. Des gens de passage, depuis longtemps. Des célébrités peut-être.

Scène 6 : Le drame.

Madame Laura : L’année dernière un homme de 40 ans m’a agressé. Au moment de fermer, au lieu de sortir il est resté, a fermé le rideau et m’a demandé la caisse. J’ai refusé, il m’a flanqué un coup de poing, s’il avait frappé un peu plus haut il me crevait l’œil. Il m’a battu par terre, j’ai cru qu’il allait me tuer. Je n’ai rien cédé, il est parti, j’ai crié et le patron d’en face, un sportif l’a attrapé et livré à la police. 4 ans de prison à Mont de Marsan.
Juste une fois en 40 ans.

Scène 7 : Le bistrot français.

L’homme : J’aime bien les petits bistrots de quartier il y en a très peu, de moins en moins. C’est plus que des grands bars avec terrasses où c’est moins conviviale, moins marrant. Là on est au comptoir, on parle avec les uns, les autres et dix minutes après on se connaît tous !

Madame Laura : c’est la convivialité. A Paris ils redemandent des petits bars pour retrouver cette simplicité. Ils en ont marre des grands trucs luxueux.

Ici vous n’êtes jamais seul.
Rideau.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

Article et interview réalisée en collaboration avec Alexandre Pache, chanteur et bête de scène des Zizi Rider.

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernier de DIVAGATIONS LOCALES

0 0,00
Retourner là haut