Le procès "Auteur contre Lecteur" (point de vue du Lecteur)

Le procès “Auteur contre Lecteur” (point de vue du Lecteur)

dans ART ET CRÉATION

Il y a de ça un mois, un mois et demi, c’est la pause de midi, je suis rentré déjeuner à la maison et suis en train de goûter au plaisir de déguster mon café serré tout en lisant un roman quand la sonnerie du téléphone retentis. D’abord lointain échos, elle devient une sirène hurlant ses décibels et je suis violemment extirper hors de l’océan de mots où mon esprit baignait. A l’autre bout du fil, une voix roque et éraillée, caractéristique du fumeur régulier, s’introduit comme étant celle de l’inspecteur Jacques Barrel de la police criminelle. Barrel m’explique être responsable d’une enquête concernant Maître Gallas. De sa disparition, à vrai dire.

D’emblée, comme pour confirmer le rapport de force inhérent à sa position de gardien de l’ordre, il me précise que je ne suis pas considéré comme suspect, du moins pour l’instant. Pour bien me laisser le temps d’assimiler les informations dévoilées, il marque une pause. Durant cet interstice temporel, je me sens vraiment mal. Encaisser l’idée de la disparition de mon ancien avocat est bien entendu difficile. La perspective d’être éventuellement considéré comme responsable de celle-ci, bien plus encore. Pendant ces quelques secondes qui me semblent être des heures, il n’y a rien que l’agitation de mes pensées et le bruit de sa respiration dans mon oreille. Inquiet, je scanne ma mémoire à la recherche d’un souvenir enfoui quelque part dans les limbes, lequel viendrait attester de mon implication. C’est marrant quand on y pense : chaque fois que la carte de la culpabilité est agitée sous ses yeux, on a tendance à se sentir coupable. Fort heureusement, avant que je n’aie eu le temps de psychoter outre mesure, le policier rompt le silence pour me confesser que l’enquête patine et qu’il aurait besoin de mon témoignage. Soucieux de me montrer coopératif et d’éloigner toutes traces de soupçons à mon encontre, je lui réponds pas de problème, si je peux aider les investigations, je m’y prêterai volontiers.

Barrel m’en dit plus : une semaine auparavant, Maître Gallas s’est volatilisé. Littéralement. Il s’est évaporé sans rien emporter, sans laisser de note ou informer personne de sa décision de partir. Il était heureux en ménage, s’impliquait dans de nombreuses associations de bienfaisance et sa carrière d’avocat avait le vent en poupe, encore plus après qu’il ait obtenu un non-lieu dans le très médiatique procès « Auteur contre Lecteurs ». Ça ne colle pas… A la lumière de ces éléments, conclut l’inspecteur, il ne peut s’agir que d’un acte crapuleux – un enlèvement ou un meurtre. Je lui demande si son équipe a envisagé l’Auteur défait comme suspect. Il me répond que oui, même que c’est le suspect numéro un. Néanmoins, malgré de nombreux interrogatoires, dont certains borderline, il n’a cessé de clamer son innocence et n’a pas laisser filtrer la moindre inflexion. Pour le pousser à l’erreur, ses relevés téléphoniques et ses mails ont été passés au peigne fin. En vain. Une perquisition a même été menée à son domicile, mais, là aussi, ça n’a rien donné. Fallait voir l’état de sa piaule s’exclame Barrel. L’Auteur s’était calfeutré chez lui depuis Dieu sait quand. Ça puait le renfermé. Au sol, le tapis était constellé de tâches de pisse durcie et de sang coagulé. Sur ce même tapis étaient jonchées d’innombrables cadavres de cannettes de bières bon marché et de piles de boîtes de pizzas où se trouvaient mélangés restes de kebabs et de nourriture asiatique. Pour sortir de l’impasse, l’inspecteur Barrel me concède n’avoir d’autre choix que de reprendre les choses au commencement, de remonter le fil des événements bien plus loin qu’il n’aurait voulu avoir à le faire (rapport à la paperasse). Je lui demande de m’excuser une minute, vais à la cuisine me servir un grand verre d’eau glacé, puis je reprends le combiné et lui raconte. Durant la demi-heure qui a suivi, je lui ai narré ma version du procès.

Tout commence un matin d’avril dernier quand quelqu’un sonne à ma porte. Je suis à l’arrière, dans le jardin, en train de m’occuper de mon potager et le nouvel arrivant doit s’y reprendre à plusieurs reprises avant que le ding-dong ne parvienne à mes oreilles. Piqué par la curiosité – car je n’attends personne -, je fais le tour de la maison et vient le retrouver sur le porche. L’intrus prend les traits d’un jeune homme bien apprêté. Il me demande si je suis bien moi, ce que je lui confirme. Après quoi il me tend une enveloppe et m’informe : « Vous êtes assigné à comparaître ». Interloqué, pris de cours et surpris comme jamais face à l’absurdité de ses paroles, je ne peux retenir un rire stupide et lâche un « Quoi ? » suffisamment sonore pour qu’un passant posté à une dizaine de mètres de là se retourne. Ben oui, me dit le gars, une plainte a été déposée à votre encontre, vous devez vous trouver un avocat pour assurer votre défense, vous serez tenu informé des échéances à venir. Puis, il s’en va aussi soudainement qu’il est venu, m’abandonnant sonné et hagard, l’enveloppe pendant mollement au bout de mes doigts. Je l’ouvre, la lis et tombe dans un profond état de perplexité. Il doit s’agir d’une méprise. C’est la seule explication logique et rationnelle. D’ailleurs, ce n’est pas moi à proprement parlé qui suit concerné, plutôt la manifestation de mon hobby. Toute cette histoire n’a vraiment pas de sens ? Je ne fais qu’organiser et animer un club de lecture hebdomadaire comptant une dizaine de membres, et durant lesquels nous échangeons nos coups de cœurs, expériences littéraires et débattons de nos divergences d’interprétations. Comment peut-il être possible que notre amicale soit poursuivie pour l’étrange motif de « Non-assistance instantanée à rédacteur en manque d’inspiration » ?

Le procès "Auteur contre Lecteur" (point de vue du Lecteur)

La première fois que j’ai rencontré Maître Gallas, c’était à son office. Il m’avait été recommandé par un membre du club de lecture dont le frère avait eu recours aux services de l’avocat dans une sombre histoire de vol de cookies. Pour notre premier rendez-vous, sa secrétaire m’a fait entrer dans son bureau et m’a demandé de patienter quelques instants, il n’allait pas tarder. J’en profitais pour poser mon regard ci-et-là. C’était une vaste pièce décorée de façon tape à l’œil avec un manque de goût évident. Les couleurs étaient mal assorties et on eut peine à croire que l’on se trouvait chez un homme de loi. Toutefois, ce qui m’intrigua le plus ne furent ni le cadre abritant une collection de papillons, ni même les étagères où étaient empilés des cadeaux trouvés dans les Happy-Meals, mais un drôle de poster. Accroché aux côtés des traditionnels diplômes, un immense poster semblait toisait le client venu rencontré le locataire des lieux. Éclaire par de petits projecteurs lumineux fixés en bas pour bien le mettre en valeur, il était surmonté d’une inscription en élégantes boucles dorées : Tableau de score de Maître Marc-Antoine Gallas. Le document était scindé en deux colonnes : « Acquittement », à gauche, et « Défaites » à droite. Je ne sais pas si Gallas avait recensé l’ensemble de son historique, toujours est-il que la colonne de gauche descendait très bas quand celle de droite ne comptait que quelques lignes. Au bout de quelques minutes, la porte s’ouvrit et Maître Gallas, avançant à grand pas à ma rencontre, vint m’offrir une franche poignée de main. La quarantaine bien tassée, il était grand – un mètre quatre-vingt-cinq à la louche -, plutôt chétif et son crâne affichait une calvitie bien avancée. Pendant que je lui exposais ma situation, il a écouté tout le long muré dans son silence d’avocat impassible, puis, quand j’en ai eu terminé, il a fendu l’air au-dessus de lui avec son poing serré, s’est fendu d’un sourire et m’a adressé un clin d’œil complice. Il m’a dit qu’il était optimiste comme rarement il ne l’avait été au cours de sa carrière. Ce n’est absolument pas de votre faute, m’a-t-il soutenu, ça s’annonce facile. Ensuite, il m’a informé du montant de ses honoraires et de nouveau, il a souri.

A l’écouter, l’issue du procès apparaissait tellement évidente que j’ai demandé à Maître Gallas si une conciliation était envisageable. Bon gré mal gré, il est entré en contact avec la juge chargée de l’instruction, et une médiation s’est tenue dans le bureau de cette dernière. Hélas, de manière infructueuse. L’Auteur était décidé à aller jusqu’au procès. Borné, il est resté campé sur ses positions, affirmant sans cesse que c’était un passage nécessaire, le seul moyen de créer un précédent pour que jamais plus aucun auteur ne souffre du terrible détachement des lecteurs à lui livrer une opinion en temps réel. Voilà pourquoi on est allé jusqu’au procès, par la faute de son obstination aveugle à vouloir défier l’impossible.
Malgré l’assurance de Gallas, comme c’était ma première fois au tribunal, j’étais nerveux. Pour me rassurer, l’avocat m’a affirmé que dans mon cas, nul besoin de trouver de circonstances atténuantes ou de plaider la folie ou l’ignorance, et encore plus inutile de se décarcasser à dénicher alibis et témoins clés pour conforter les premiers nommés. Communiquer en différer, par e-mail ou via les réseaux sociaux, d’accord, mais instantanément, au moment même de la rédaction d’un texte, ça relève de la science-fiction, c’est tout bonnement impossible. Oui, c’est certain, nous allions l’emporter.

Lors de son ultime plaidoyer, Maître Gallas a dit comme ça : « Mon client est victime de sa situation ». Ensuite, il a pris un air à mi-chemin entre un regard lubrique et le rictus de douleur épousant spontanément la face de quelqu’un dont le petit orteil vient de se heurter à un meuble. Avec ce masque posé sur son visage, il a lancé un regard furtif vers la juge, comme s’il cherchait son assentiment avant d’entamer son speech d’avocat de la défense, puis il s’est tourné vers le coin où sont parqués les jurés, s’est avancé vers eux et s’est posté à une poignée de centimètres du premier rang. Tellement près, qu’ils pouvaient sentir l’haleine mentholée de l’avocat. Là, presque nez à nez avec ce parterre populaire, mon avocat a justifié ses honoraires. Très calmement, il les a fixé un à un, intensément, plongeant ses yeux verts dans les profondeurs de leurs prunelles, comme s’il cherchait à lire en eux. Puis, après plusieurs minutes de tension palpable, presque de malaise, il a lancé: « Mesdames et Messieurs les jurés, mon client (et là, il a fait un geste vague, bras tendu, paume ouverte en ma direction) est la victime collatérale d’un état – sa condition de lecteur -, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement de l’industrie de l’édition. Comment un petit club de lecture pourrait-il être coupable d’un crime aussi fantaisiste que celui qui lui est reproché par l’Auteur ? Face à ces éléments, Madame le juge, des éléments contre lesquels mon client n’a aucune prise et, in extenso, ne peut rien faire, n’a d’autre solution que de s’accommoder de cette situation ».

Après qu’il a eu fini, ce fut au tour de l’Auteur. Il avait fait le choix de se passer d’avocat et de plaider sa cause lui-même. Certainement pas la meilleure de ses inspirations… Mais, après tout, tant mieux. Ce fut un discours incohérent et décousu. L’Auteur semblait être quelqu’un de perturbé, hyperactif et colérique. Pendant son interminable monologue, les jurés n’arrêtaient pas de froncer les sourcils et d’échanger des regards entendus. Deux heures plus tard, l’Auteur en avait enfin fini de son interminable litanie et les jurés se retirèrent pour délibérer. Trois minutes passèrent, et déjà, voilà qu’ils étaient de retour. Leur porte-parole transmis la décision au greffier qui annonça un « non-lieu ». La juge conclut en disant qu’un auteur poursuivant ses lecteurs en justice au seul motif qu’ils ne lui donnent pas leur opinion en temps réel, et bien cet auteur, il devrait être interné chez les fous. A l’écoute du verdict, l’Auteur est devenu tout pâle, accusant le coup en silence, sans rien montrer, même si on pouvait deviner sa contrariété. Après cela, nous sommes sortis de la salle d’audience, j’ai serré la main à Maître Gallas, l’ai remercié pour tout son travail et nous nous sommes quittés. Je ne l’ai plus revu depuis.

Voilà, inspecteur, je vous ai dit tout ce que je savais. J’espère que vous parviendrez à résoudre cette affaire.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernier de ART ET CRÉATION

0 0,00
Retourner là haut