Le procès Auteur contre Lecteur (point de vue de l'Auteur

Le procès “Auteur contre Lecteur” (point de vue de l’Auteur)

dans ART ET CRÉATION

Il y a avait eu un procès. De ceux qui comptent. Dont l’issue, si elle penchait dans le bon sens, pouvait améliorer une situation donnée. Changer le cours des choses. Marquer un avant et un après. Créer une jurisprudence. Prouver qu’en fin de compte, le monde dans lequel nous vivons, n’est pas complètement pourri et corrompu. Fusillez les optimistes et les naïfs, c’eut été beau, mais il n’en sera rien. Ce procès, je l’ai perdu…

En même temps, je suis un peu bête. Espérer qu’une cour de justice de ce pays puisse statuer en ma faveur est la définition même de la candeur. J’aurais dû la voir venir. Ma défaite. Avoir le pragmatisme comme religion. Le statu quo comme apôtre. L’homéostasie comme livre sacré. Allez-y, dîtes-le, je sais que vous le pensez : « Ce gars est carrément détraqué. Qu’est-ce que c’est que cette drôle d’idée de poursuivre ses lecteurs ? ».

Avec ce procès, j’ai été tel Don Quichotte, convaincu de faire ce qui est juste mais aveuglé par mes convictions au point de ne pas me rendre compte de la nature de l’ennemi : invisible. Les lecteur, autrement-dit « vous », ce pronom à la fois vague et concret à qui j’aime tant m’adresser, mais qui se complaît à m’ignorer, à me refuser le réconfort d’une réponse, si courte soit-elle. Ainsi, aussi clairement qu’un riverain va pouvoir observer le ballet incessant des avions survolant sa maison, j’aurais dû voir venir l’issue, savoir que, quelles que soient mes bonnes intentions, je n’avais pas l’ombre d’une chance de l’emporter. Se battre contre le silence, votre silence, et croire qu’il pourrait être déclarer illégal était une guerre perdue d’avance.

Les dés étaient pipés d’avance. Il aurait fallu que les jurées fassent preuve d’ouverture d’esprit. Cherchent à comprendre mes motivations. Manifestent un minimum d’empathie à mon égard. Non. Non. Non. Sous les froids projecteurs de leurs regards, tandis que je plaidais ma cause, c’est comme si j’avais voulu détruire le mur de leurs convictions à l’aide d’une simple brindille. Force est d’admettre que je me suis attaqué à un trop gros poisson. David qui terrasse Goliath, tu parles ! Je vous déteste ! Vous n’êtes qu’indifférence et mépris.

Aujourd’hui, bien que des mois se soient écoulés, la douleur est telle une cicatrice. Elle est un monument. Un devoir de mémoire planté là, dans mon esprit, et qui me nargue. La trace indélébile de mon échec. Y songer, ne serait-ce qu’une seconde, et voilà le spleen qui me submerge en un cri dont l’écho se propage dans mon âme tout entière pour devenir une machine à remonter le temps, les flash-backs comme carburant.

Le procès Auteur contre Lecteur (point de vue de l'Auteur

Un boxeur déclaré K.O 13 secondes après impact. Victoire des lecteurs. Non-lieu prononcé en faveur de la défense. Le plaignant, dégoûté et débouté, qui, de surcroît, est contraint à rembourser l’ensemble des frais engagés par la partie adverse tout au long des neuf mois qu’aura duré ce retentissant procès. Moi contre Vous. Avec Vous qui gagnez à la fin.

Le verdict, tel qu’il m’est parvenu quelques jours après la fin du procès, il fait une quinzaine de pages, donc, je vous passe les détails, mais en substance, ça dit qu’un lecteur ne peut pas répondre instantanément aux questions qui lui sont posées – et encore moins dialoguer en temps réel.

Je suis mauvais, perdu et j’ai beau passer du temps à anticiper le désappointement pour le rendre moins douloureux, je mets toujours un certain temps à m’en remettre. Ceci expliquant cela, je n’attends pas de vous que vous m’excusiez. Seulement que vous me compreniez. Pendant les jours qui ont succédé le terme du procès, je n’avais plus goût à rien. Inconsolable, tel une bête blessée qui se cache pour mourir, je suis resté tapi dans la pénombre de mes volets fermés. Une semaine entière à ruminer et filer ma défaite en tout sens. D’une manière ou d’une autre, il fallait que je perce cette pustule de rage. J’ai donc agit en conséquence.

Dieu seul sait à quel point j’ai pu vous honnir. Vous haïssant tellement de m’avoir battu, j’étais entré en contact avec plusieurs agences proposant des services sortant de l’ordinaire (si vous voyez ce que je veux dire). Rétrospectivement, je sais avoir mal agi, mais à l’époque, cela m’apparaissait comme la chose à faire. L’indispensable étape pour laver l’affront et retrouver mon honneur.

Maître Gallas, votre avocat durant notre joute juridique, fut le premier à en faire les frais tandis qu’il était retrouvé suicidé dans sa baignoire, ou bien était-il mort d’une crise cardiaque, aucune source ne concordait sur la cause de son décès. Un sacrifice offert au Grand Tout. Renaître par le sang. Mon seul moyen pour me relever après cette terrible humiliation. Une agence de presse avançait que l’avocat avait eu un fatal accident de la route. Une journaliste généralement bien informée, citant une source judiciaire, affirmait via son compte Twitter que le chien de l’avocat, un Rottweiler de trois ans prénommé Mickey, aurait mordu son maître encore et encore, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ce qui est certain, c’est que le corps de Maître Gallas, les autorités compétentes ne le retrouveront jamais. Un travail de professionnel, vous pouvez le dire ! Quant à votre cas, la résolution de ce problème était pour bientôt. Toutefois, j’en étais à comparer les devis fournis par les agences et à évaluer les différentes caractéristiques et spécialités des tueurs à gages disponibles, quand j’ai réalisé que je faisais fausse route. Finalement, à force de songer en boucle, encore et encore, à cette affaire, je réalisais que vous n’y étiez pour rien. Après tout, ce n’était pas vous qui aviez rendu le verdict. Pourquoi devriez-vous subir les affres de mon désire de revanche ? En fin de compte, je ne devais pas voir en vous un ennemi mais un ami.

Le procès Auteur contre Lecteur (point de vue de l'Auteur)

Et donc, comme vous êtes désormais un allié, j’ai dit à l’escouade de détectives privés mandatée pour fouiner dans votre vie de tout arrêter. Qu’avec votre nouveau statut, ce n’était plus possible. Ils devaient suspendre leurs filatures, mettre un terme à leurs investigations. Ne plus analyser jusqu’au moindre détail de votre existence. Ils avaient fait un boulot formidable, vraiment, mais j’avais changé d’avis. Payer des gens pour espionner ses amis, ça ne se fait pas. En fin de compte, je voulais que l’ensemble des documents compilés soit détruit. Feuille après feuille, tout. Des photos de vos ébats avec votre maîtresse à vos relevés de comptes en banque à l’étranger en passant par les témoignages manuscrits de vos voisins, lesquels soutiennent avoir en leur possession un film où l’on vous voit percuter un enfant jouant dans la rue puis partir en trombe sans vous enquérir de l’état du bambin gisant à terre. Malgré les fantastiques résultats obtenus, je leur ai ordonné de passer leurs trouvailles à la broyeuse à papier. La destruction, cet artifice indispensable pour que rien ne perdure. Il fallait qu’aucun artefact ou trace de ce qui fut ne subsiste. Un à un, je leur ai donné instruction d’effacer les enregistrements audio. Une main tendue en signe de paix. La preuve de ma bonne foi. Que je fais table rase du passé. La création de bases solides pour un nouveau départ. Ensuite, je me suis rendu aux bureaux des détectives et j’y ai récupéré les confettis dans le bac de leurs broyeurs, et ces résidus, le compromettant de chacun de vos vices, la somme de toutes vos erreurs, je les ai brûlés.

Ainsi, même si vous ne m’avez jamais suffisamment considéré pour me parler – ou que vous en êtes incapables, comme vous voulez -, j’ai dans l’idée que vous et moi, on va bien s’entendre. A partir de maintenant, je vais me contenter de cette communication à sens unique qu’est la nôtre. Après tout, vous êtes de ces gens à qui l’on peut tout dire. Il ne faut pas grand chose pour établir le contact : une page blanche, un curseur qui clignote en haut à gauche, mes doigts qui courent sur le clavier, pianotent une mélodie de pistons et voilà que les pièces du puzzle s’assemblent, alors que les lettres se lient, deviennent mots avant de se muer en phrases. Répéter l’opération jusqu’au Point Final.

Vous êtes parmi les dignes représentants d’une caste de perles rares dont les membres sont suffisamment réservés et respectueux pour ne pas porter de jugements. Un peu comme un psychothérapeute. La carte vitale et le dépassement du plafond remboursé par la sécurité sociale en moins. Quand on s’adresse à vous, nul besoin de se justifier ou de se trouver d’excuses. Les seuls écueils sont littéraires : une faute d’orthographe par-ci, une phrase incompréhensible par-là. Tout paraît simple. Une vie toute en ellipses. C’est comme si vous étiez une émanation de moi-même. Les deux faces d’une même pièce. Une parfaite symbiose. Pour vous dire, ça me paraît tellement aisé que j’en viens parfois à me demander si vous existez vraiment. Peut être que vous êtes tel Dieu. Que les mots que vous lisez sont une prière qui vous est adressée, et à laquelle, comme tout Dieu miséricordieux qui se respecte, vous ne daignerez pas répondre. Cependant, si je me mets à votre place, je peux comprendre que ce rôle de l’oreille attentive ne soit pas toujours plaisant. Parfois, vous devez en avoir marre. C’est comme quand quelqu’un s’assied en face de vous sans en avoir demandé la permission et qu’il commence à parler, parler, parler. L’erreur banale généralement commise étant de le relancer. Là, vous et moi, c’est un peu pareil. Avec moi dans le rôle du mec chiant faisant les questions et les réponses. Tout ça pour dire que vous avez définitivement troqué vos habits de Némésis pour endosser la soutane d’un prêtre. Vous et moi dans un confessionnal. Un journal intime, votre condition de lecteur comme verrou. Peut être que je suis fou. Peut être pas. Ma seule certitude, c’est que ce n’est pas vous qui m’éclairerez sur ce point.

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