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Chronique d’un chômeur : départ imminent

dans ART ET CRÉATION

J’envisage ma période d’inactivité comme un voyage en train. Enfin, davantage tel un périple, de ceux débutant dans la confusion d’un “Retard indéterminé”, fierté de la SNCF, et s’achevant dans le soulagement semblable à celui que peut ressentir un prisonnier condamné à perpétuité dont la peine vient d’être révisée à “seulement” douze ans d’incarcération. Dans cette situation, l’aspirant salarié ayant pris place dans le wagon de l’inactivité connaît son point de départ – la fin de ses études -, mais ignore tout de la durée du voyage, et par conséquent, de l’instant où le train arrivera enfin à destination – la signature d’un contrat. Le lieu est bondé. L’air est imprégné d’une odeur fétide de renfermé caractéristique d’une chambre mal ou peu aérée tandis que le sol est jonché de sous-vêtements, d’innombrables cadavres de canettes ainsi que d’une légion d’emballage-cartons de pizzas et autres restes de nourritures asiatiques à emporter. C’est une espèce de taudis, un endroit d’où l’on souhaiterait décamper au plus vite… sans pouvoir le faire.

La vielle dame assise à côté de moi, celle à qui j’ai eu le malheur de répondre quand, sorti de nulle part, elle a lancé : « Les fauteuils sont vraiment très confortables », et qui, sans que je sache vraiment par quelles transitions, en est désormais à narrer les mésaventures de sa petite-fille Sophie, six ans et demi, laquelle traverse actuellement une terrible crise de dent, et bien, cette pie insupportable, c’est ma conscience. Coûte que coûte, j’aimerais la faire taire, mais c’est une bataille perdue d’avance. Comme si j’essayais de changer la couleur de mes cheveux avec la seule force de ma volonté. Pour se manifester, ma conscience collabore avec un sous-traitant : la petite voix dans ma tête. Cette vermine de la pire espèce est pareille à ces entêtants refrains qui s’insinuent sournoisement dans votre esprit et résonnent en boucle, encore et encore. Ce sont mes amis, les membres de ma famille, n’importe qui en fait me demandant « Alors, ça avance tes recherches ? ». Formée selon les méthodes édictées par l’influent Ministère de la Culpabilité, ma conscience déploie ses redoutables et redoutés agents chaque fois que j’ai le malheur de faire autre chose que de traquer l’offre.

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Alors que je regarde l’insipide paysage au-dehors, je réalise que j’ai atteint la barre ô combien symbolique de la demi-année sans emploi. Touché par un instant de sagesse, je réalise que c’est bien vrai tout ce qu’on dit. Que les études, stages et autres expériences bénévoles ou professionnelles sont les meilleurs atouts du jeune diplômé. Car oui, force est de constater que sans l’incontournable baby-foot de la salle détente de mon ancienne école et la sacro-sainte table de ping-pong de mon stage de fin d’étude, mon niveau dans ces deux disciplines ne serait pas celui qu’il est aujourd’hui. Ainsi, si j’ai pu un jour douter de la qualité de mon parcours d’étudiant, je m’en repens, j’avais tort.

A bord du wagon où je suis installé, la vielle dame/ma conscience poursuit sa litanie. Je sais pertinemment que même si je manifeste ostensiblement mon désintérêt en me concentrant sur l’écran de mon smartphone, par exemple, ou en fermant les yeux comme pour dormir, mes pensées ne mettront pas pour autant un terme à leur interminable monologue. La solution au présent problème réside dans le divertissement. S’occuper pour ne plus penser. Faire du sport, lire, regarder des films ou des séries. Visiter des musées, se balader, passer du temps avec ses amis chômeurs. Faire diversion. Gagner quelques argents en travaillant comme manutentionnaire sur des chantiers. Chercher en permanence à dévier le cours de ses pensées.

Tous les dix-huit jours environ, je retourne en pèlerinage à Pôle Emploi. Là-bas, mon conseillé n’a de cesse que de déclamer : « Le pire ennemi du chercheur d’emploi est le dilettantisme. Il vous faut faire preuve de pugnacité, croire en vous, avoir recours à votre réseau. Si vous êtes régulier dans vos recherches, que vous mettez suffisamment d’ardeur dans vos candidatures spontanées, au final, tous vos efforts seront récompensés par l’obtention d’un emploi » – Amen. Ce gars, mon conseillé, dans le train où je suis coincé, il est le contrôleur, la patrouille qui va me reprocher d’avoir oublié ma Carte Jeune, de ne faire le travail qu’à moitié. Il faut dire que c’est un peu vrai. Notamment, quand je tiens une piste, qu’arrive la superbe situation m’ayant vue passer deux ou trois entretiens en une semaine, je me repose sur cet abattage. Face à ses reproches, j’ai beau me défendre, avancer que « C’est par superstition, parce que j’attends des réponses pour bientôt », sous son regard sévère je me sens tel un criminel ayant brisé la liberté conditionnelle sous laquelle il était placé.

Chaque fois que le train freine inopinément pour finir par s’immobiliser en pleine voie, ce sont les périodes de doute. Il va de soi qu’il ne me faut pas compter sur une communication du chef de train, l’incertitude est complète. Juste avant que la machine ne se stoppe, j’ai reçu un appel. A l’autre bout du fil, une voix m’a annoncé qu’on ne m’embaucherait pas pour un poste que je convoitais. Je suis dépité. Que me manque-t-il ? Moi qui pensais avoir fait bonne figure. Aux gens que je croise, je continue de sourire, même en annonçant la mauvaise nouvelle, mais l’écho de cet échec résonne en moi. Chaque entretien que je passe est un arrêt en gare. Vue d’ici, la ville/l’entreprise a l’air sympathique et agréable. J’aimerais y descendre… sans le pouvoir, je suis encore et toujours coincé dans mon fauteuil, avec la vielle peau qui continue à débiter son flot de paroles. La concurrence prend les traits de ce malotru, assis quelques rangs plus loin, côté couloir, et qui hurle dans son téléphone comme si son interlocuteur était atteint de surdité quasi-totale. Ou bien de cette personne assise à votre place côté fenêtre et qui refuse d’en bouger, quand bien même votre billet vous rend légitime à vous y installer. Ce connard-ci ou celui au téléphone, ce sont eux qui ont obtenu les jobs que vous visiez…

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Le voyage commence à me peser. Les nuits sont longues. Je suis prisonnier du wagon et l’obscurité n’offre aucune échappatoire. Regarder par la fenêtre, c’est faire face à cet être triste et démuni que me renvoie mon reflet. En période nocturne, la voix dans ma tête est plus loquace que jamais. Persister à fixer la fenêtre augmente le risque de croiser le regard d’un autre passager, d’y lire un jugement silencieux dans ses yeux. Encore un reflet : on ne voit dans le regard d’autrui jamais plus que l’idée que l’on se fait de soi-même. Je réalise qu’aujourd’hui est un anniversaire : il y a de ça un an jour pour jour, je débarquais à Paris. En moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire, trois cent soixante-cinq jours ont passé tandis que le stagiaire d’alors s’est mué en un jeune chômeur de six mois. Les gens répètent à souhait « On ne sait jamais ce que la vie vous réserve ». Aujourd’hui, après m’être levé à une horaire dont le seul souvenir me fait bâiller, j’ai rallié le point de rendez-vous où exercer mes talents d’intérimaire manutentionnaire. Une fois sur place…, je découvrais avec effroi et tremblement la mission du jour : acheminer des panneaux en bois (lourds et volumineux, cela va de soi) par la voie terrestre redoutée de tous dans ce milieu de galériens, les escaliers. Dix étages à gravir – répéter le processus jusqu’à épuisement… des stocks.

Un indicateur fiable pour connaître la gravité de votre situation, c’est ce que disent les gens après que vous leur ayez communiqué la durée de votre période d’inactivité. Avec six mois au compteur, je m’en sors plutôt bien. Il y a le sobre optimisme : « Ne t’en fais pas, tu vas finir par trouver ». Les propos rassurants : « Ne t’inquiète pas, cela ne fait pas si longtemps que ça que tu recherches ». Ou bien encore le comparateur : « Moi, j’y suis resté un an ». Si les deux premiers feedbacks sont plutôt positifs (même si le mot est inapproprié à la situation), cette dernière réaction a tout de l’effrayante perspective, du rappel suggérant que ce n’est peut être encore que le commencement. Néanmoins, cette troisième réponse, même si elle ne le manifeste pas de façon évidente, détient une once d’espoir. Ma pire crainte est d’atteindre la Zone de l’onomatopée “Ah”. Comme dans « Ah oui, quand même, ça commence à faire ». Et votre interlocuteur de tenter un sourire confiant et de lâcher sans conviction « Mais tu trouveras… Tu trouveras bientôt, c’est… C’est certain ».

Ce que j’ai fini par faire. Trouver un emploi. C’est finalement arrivé ! La réponse devait me parvenir début juillet. Quinze jours passent et toujours rien. J’ai beau être aux aguets, prêt à me jeter sur mon téléphone dès la première sonnerie, rien. Désireux de savoir, je décide de prendre les devants et de relancer. Pas de réponse. Sonneries puis répondeur. Quand j’en parle à mes amis, même s’ils se veulent positifs, je sais bien que sous ce vernis tout artificiel, ils pensent : « C’est mort, ils t’auraient appelé si c’était bon ». Ce que je ne suis pas loin de songer également. Finalement, la semaine suivante, je reçois l’appel tant attendu et la voix m’annonce que je suis pris en CDD. Adieu chômage, porte toi bien. Merci pour ta compagnie. En espérant toutefois ne plus jamais te revoir. Ou alors, le moins longtemps possible.

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