1995-2015 : Culture Kids

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1995. L’année où sortait “Paris sous les bombes” de NTM ou le premier album studio des Foo Fighters. Mais c’est aussi l’année où, en France, le peuple reprit le pouvoir et connut un de ses derniers grands mouvements sociaux, contre le “plan Juppé”. Mais c’est aussi l’année où Fred Perry nous a quitté, nous rappelant qu’il n’était pas seulement une marque de vêtements, ou encore Eazy-E emporté par le SIDA. Au cinéma c’était la sortie de “La Haine” mais pas seulement…

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Tu as sans doute remarqué mais ces derniers temps, il y a un certain engouement vis-à-vis du mythique « La Haine » de Mathieu Kassovitz. Du coup, tout le monde surfe sur l’emballement autour de ce film qui a marqué les esprits. D’une station de radio (tu sais celle qui en se débarrassant du « le » de son blaze s’est également débarrassée du semblant d’exigence culturelle qu’il lui restait) qui fait une semaine spéciale « La Haine » à un célèbre magazine culturelle (tu sais celui qui porte le même nom que ce film de Guy Ritchie) qui consacre un dossier spécial « La Haine » en passant par les chaines de télévision qui rediffusent toutes le film de Kasso. Même un grand quotidien, du nom du célèbre personnage de Beaumarchais, hyper street comme chacun sait, en parle. Je pense qu’on a tous fini par comprendre que le chef d’œuvre de Mathieu Kassovitz fête ses vingt ans cette année. Mais ne me prête pas de mauvaises intentions, je ne crache pas sur cette reconnaissance amplement méritée. J’ai moi même été touché par la justesse et l’esthétisme de ce film. Un film qui dépeint une jeunesse désœuvrée, minée par ses idéaux et ses principes dans une société qui ne leur offre aucun espoir. Une œuvre librement inspiré par « Do the right thing » (Spike Lee, 1989), d’après les confessions de Kasso, où le terrain de jeu des protagonistes n’est plus Chanteloup-les-Vignes mais New York.

New York. Cela me rappelle qu’il y a vingt ans également, Larry Clark y posait ses caméras pour tourner « Kids ». Un film dont on semble injustement moins fêter l’anniversaire. Pourtant, ça n’est pas faute d’avoir marqué toute une génération et de posséder une influence culturelle considérable. Le genre de film qui dérange le bourgeois, aveuglé par la certitude que le monde tourne au même rythme que son petit confort. Et malheureusement, ce sont les gosses de bourges, très loin des kids de Clark, qui vont pouvoir porter les fringues, aux prix exorbitant, dessinées par Supreme en hommage à son chef-d’œuvre. Une grosse récupération marketing tu me diras. C’est sûr mais ça aurait pu être pire encore. Aucune marque ne représente mieux la culture skate des nineties, si chère à l’univers clarkien, que Supreme. Qui de mieux d’ailleurs que Larry Clark pour parler de jeunes qui se défoncent à la kéta, se tapent des filles pré-pubères, grandissent dans les années sida et laissent pour mort un mec après l’avoir défoncé à coups de planche de skate ? Personne, car c’est le seul dont la jeunesse a toujours été l’objet de ses œuvres, de « Tulsa » à « The Smell of Us ». Lors d’une interview, il confessait avoir grandi dans « l’Amérique profonde où tout n’est qu’hypocrisie. L’Amérique qui se croit blanche et lisse, sans sexe, ni drogue, ni inceste, ni racisme, ni folie ». Il est ainsi parti à la « traque du cul, de la drogue […] cette vérité qui mêle innocence et destruction ». Récemment sur France Inter, il déclarait avoir toujours voulu faire comprendre à la jeunesse que « quoi qu’elle fasse il y aurait toujours un prix à payer ». Le prix dans « Kids » est celui d’une dure réalité. Les années SIDA qui rongèrent une génération de jeunes qui voulaient vivre libre mais s’enfermaient dans l’inéluctabilité d’une fin tragique.

Leo Fitzpatrick (Telly) et Justin Pierce (Casper) dans "Kids"
Leo Fitzpatrick (Telly) et Justin Pierce (Casper) dans “Kids”

« Kids » ça commence par une scène aussi dérangeante qu’hypnotisante. Tu te souviens ce gros plan sur le personnage de Telly et une jeune fille, dix ans à tout casser, se roulant une grosse pelle à moitié à poil. Puis, scène suivante, Telly (Leo Fitzpatrick) réussit évidemment à duper la naïveté de cette jeune fille et lui prend son innocence avant de s’enfuir. Putain c’est dégueu quand même. Oui mais c’est la réalité. Tu me demanderas mais comment il peut baiser une fille qui n’a pas (ou à peine) l’âge d’avoir ses règles ? J’en sais rien chacun ses goûts au final. Et à cette époque coucher qu’avec des pucelles c’était vu par la jeunesse comme le sexe sans risque. Puis il y a toujours pire dans l’œuvre de Larry Clark, ce père qui veut violer son fils durant son sommeil par exemple (« Ken Park », 2002). De toute façon si tu veux voir un monde onirique tu peux toujours aller mater un Wes Anderson. Moi je me suis surtout demandé quels parents étaient assez fous pour autoriser leur fille, encore enfant, à se faire prendre devant la caméra de Larry Clark ? Au final je ne suis pas dupe, un gros bifton a certainement été suffisant à acheter leur fille. Quel monde. Mais c’est Larry tout ça et je l’adore, pas toi ?

« Kids » c’était aussi Harmony Korine au scénario. L’anecdote dit qu’à l’époque, âgé seulement de dix-neuf ans, il avait fait la rencontre de Larry Clark alors qu’il skatait avec sa bande de potes. Il est vite devenu le pont entre Larry et le milieu du skateboard qu’il connaissait parfaitement, en témoigne son amitié avec le célèbre skateur Mark Gonzales, The Gonz. Harmony deviendra par la suite un de ces grands du cinéma indépendant américain, en étant au scénario de « Ken Park » ou en réalisant « Gummo » symbole de ce cinéma novateur et d’avant-garde jamais présent dans les festivals sponsorisés par des grandes banques ou les marques de cosmétiques. Et à la production de « Kids », il y avait un autre dieu du cinéma indé, Gus Van Sant. Grand admirateur du travail de Larry Clark, il le poussera à réaliser ce premier film. Il adoubera également par la suite le travail d’Harmony Korine. Tu la trouves pas folle cette fiche technique quand même ?

« Kids » c’étai aussi les débuts de Chloë Sevigny (Jennie). Sublime et incroyablement juste dans le rôle de l’ado séropositive qui erre avec son chagrin à la recherche de celui qui l’a contaminé. Qu’est-ce qu’on a dû être nombreux à avoir été immédiatement séduits par ses parfaites imperfections. Tu te rappelles dans « Kids », son côté fragile, sa coupe à la garçonne et son visage frêle et angélique qui cachaient, dans sa vraie vie, une adolescence de tous les excès possibles et imaginables. Puis, elle est devenue cette fille que les magazines de mode branchés s’arrachaient, devenant très vite une égérie de ce New York arty et underground. Et évidemment elle a eu droit à son scandale. C’était en 2003, quand le public cannois la découvrait à l’écran pratiquant une fellation (non simulée) sur Vincent Gallo lors de la projection de l’excellent « The Brown Bunny ». Mais là encore, elle était à sa manière magnifique, définissant à nouveau la beauté. Mais la beauté du East Village pas celui insipide et stéréotypé de Hollywood.

Rosario Dawson et Chloë Sevigny sur le tournage de "Kids"
Rosario Dawson (Ruby) et Chloë Sevigny (Jennie) sur le tournage de “Kids”

« Kids » c’était aussi les débuts d’un autre futur grand du cinéma, Leo Fitzpatrick (Telly). Si proche de son personnage lui-même étant réellement un de ces kids trainant son ennui sur sa board. Mais « Kids » c’est aussi des destins tragiques. Le suicide, cinq ans après la sortie du film, de Justin Pierce (Casper) et la mort par overdose de Harold Hunter (Harold) en 2006. C’est aussi un tas de références culturelles. Le film « Video Dayz » de Spike Jonze, certainement la vidéo de skate la plus mythique, qui apparaît dans une des scènes du film, la soirée au « NASA » un club new-yorkais célèbre ou encore une BO extraordinaire qui navigue entre John Coltrane et les Beastie Boys.

« Kids » c’est l’histoire d’une Amérique malade qui pensait voir dans les années yuppies la réussite d’une société qui restait aveugle face au revers de la médaille. Un revers qui présentait une jeunesse avançant sans repères, abandonnée dans cette recherche de la jouissance instantanée que la société ultra-libérale avait instaurée comme une norme. Et si la société ne voit pas sa jeunesse dériver c’est parce que, pire encore que de ne pas la regarder, elle ne l’écoute pas. Les parents non plus d’ailleurs qui sont totalement absents dans « Kids ». Mais pourtant les deux se targuent de connaître ses aspirations et pensent pouvoir décider en son nom ce qui est bon pour elle.

« Kids » c’est donc tout cela à la fois et plus encore. Un film au budget de prolétaire mais devenu culte. Un film d’une utilité sociale intemporelle, rien n’ayant vraiment changé en vingt ans. Larry Clark a ce génie de faire un cinéma qui retranscrit le réel, dans ce qu’il a de plus dur, pour nous pousser à nous interroger sur notre responsabilité collective. Évidemment qu’il joue sur le registre de la provocation. Évidemment qu’il a eu droit à ses nombreux scandales. Mais sans cela il ne serait pas ce qu’il est. « Kids » c’est aussi une œuvre artistique à l’influence culturelle considérable. Au New York des eighties de Keith Haring et Jean-Michel Basquiat succédait celui de Larry Clark. Celui des nineties et sa culture skate avec l’ouverture du shop Supreme sur Lafayette street, l’émergence d’une génération d’artistes avec Harmony Korine ou Chloë Sevigny souvent considérée comme la « muse du cinéma indépendant » ou encore l’affirmation d’un certain cinéma social et attaché à une culture underground. Larry Clark voulait faire “un film qui se déroulerait, à la manière d’un documentaire, sur vingt-quatre heures, comme La Dolce Vita”. Et comme dans le film de Fellini, selon lui, à la fin de Kids “l’aube lave le jour précédent”. Pourtant au réveil la réalité n’est pas forcément belle. Les deux dernières scènes sont équivoques. Larry nous emmène dans les rues de New York peuplées de loques camées et alcoolisées et de types à moitié fous. Baise, drogue … il ne condamne rien à juste titre. Il faut juste savoir agir avec mesure. Enfin, la phrase de Casper qui ferme le film, a certainement été dans ta bouche plus d’une fois “merde qu’est-ce qui s’est passé ?”. Elle résume bien l’esprit de la jeunesse que Larry Clark a voulu montrer. Mais quand on la prononce il est déjà trop tard. Trop tard parce que la société n’a pas daigné donner la parole à ses jeunes et à discuter car enfermée dans un puritanisme destructeur. Et elle s’en accommode. Mais la jeunesse est également coupable si elle reste passive et ne se lève pas pour réclamer ce qui lui est dû.

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