A VOIR OU A REVOIR #4 : SIN NOMBRE

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Réalisé par Cary Joji Fukunaga, Sin Nombre est un film américano-mexicain sorti au cinéma en 2009. Le cinéaste américain, qui a d’ailleurs passé une partie des ses études à Grenoble, s’est depuis essayé à d’autres genres avec l’adaptation du roman Jane Eyre (2011); avec Michael Fassbender et Mia Wasikowska), ou la saison 1 de la série policière True Detective (HBO, 2014).

Son prochain film, Beasts of No Nation (2015), vient d’être racheté par Netflix. Il narre l’histoire d’un enfant soldat en Afrique (Idris Elba est de la partie, dans le rôle d’un commandant). Le géant de la VOD devrait diffuser le film d’ici la fin d’année.

SIN NOMBRE

Deux jeunes d’Amérique centrale, deux vies éloignées qui pourtant se croisent et se lient. D’un côté, il y a Willy dit « Casper » au Mexique, appartenant au terrible gang de la Mara Salvatrucha. De l’autre côté au Honduras, Sayra projette de quitter le pays avec son père. Tous les deux rêvent de liberté et d’une échappatoire à leur condition.

Bande-Annonce (Attention SPOILERS)

UN RÉALISME PROCHE DU DOCUMENTAIRE

Pour ceux qui se questionneraient sur la signification du titre, les « sin nombre » (ou « sans nom ») désignent ces clandestins tentant par tous les moyens d’entrer aux Etats-Unis.

Le film se rapproche d’un documentaire par son traitement hyperréaliste, mais aussi par la mise en scène très brute, laissant peu de place à la suggestion. Le fait de filmer caméra à l’épaule immerge le spectateur dans ces quartiers pauvres et insécuritaires. L’utilisation de plans rapprochés vient justement exprimer cet étouffement et danger constant. Filmé au Mexique avec des acteurs professionnels, nous avons pourtant l’impression d’être véritablement plongés au sein du gang.

UNE INCURSION DANS LA VIOLENCE

L’histoire prend place dans la région de Tapachula au Mexique. Nous pénétrons à l’intérieur du gang de la Mara Salvatrucha au travers du personnage de Casper. Il incarne en quelque sorte le tuteur de son jeune ami Smiley. Dans l’introduction du film, on s’identifie à ce dernier et on découvre en même temps que lui l’organisation criminelle et les codes qui la régissent. Bien que l’on soit averti de la brutalité qui y règne, les paroles et regards échangées sont chargés d’une mise en garde. Les actes dont nous devenons témoins, au même titre que Smiley, nous font pendre conscience du danger et du caractère irréversible de l’engagement.

« Maintenant, tu feras partie d’une famille de milliers de frères. Où que tu ailles, il y aura quelqu’un pour te protéger »

Cette phrase du chef local Lil Mago à Smiley est à double sens. D’une part, elle illustre très bien l’étendue du gang qui ne se limite pas aux frontières terrestres. D’autre part, elle induit que la Mara est là pour toujours. En d’autres termes, il est impossible de faire marche-arrière pour en sortir, sinon l’organisation saura retrouver ses brebis égarées.

La violence est omniprésente, presque banalisée. La scène de l’exécution sommaire dans l’arrière-cour du « QG » en est l’exemple parfait. L’imposant et menaçant chef fournit l’arme à feu artisanale et se charge de superviser le bon déroulement de l’exécution. Il apparaît placide, son bébé dans les bras (ce qui dénote avec l’ambiance sordide). La violence ne s’arrête pas à un acte physique, elle devient aussi morale. Au-delà de ce règlement de compte et du meurtre, l’animosité entre les gangs va jusqu’au déshonneur le plus complet. On ne vous en dit pas plus, on vous laisse découvrir cette scène marquante et pleine de sens.

MS-13 : UN ENSEMBLE DE CODES ET DE VALEURS

La Mara Salvatrucha (se traduisant par « les fourmis gardiennes du Salvador ») est née dans les années 1980 à Los Angeles, fondée par des immigrants salvadoriens, suite à la guerre civile dans leur pays.  L’autre appellation connue du gang est MS-13, renvoyant à la 13ème lettre de l’alphabet le « m ». Aujourd’hui, le gang serait présent sur 33 états des Etats-Unis, mais aussi et surtout en Amérique centrale. Diverses estimations sont données quant aux nombres de membres. Très récemment, ce chiffre était estimé à 30 000 (8 000 au Salvador, 7 000 au Honduras et 5 000 au Guatemala).

Sin Nombre nous montre bien l’environnement propice à la criminalité. Les habitants vivent dans des conditions sociales et économiques précaires. Qui plus est, aucune force de police n’est montrée à l’écran, ce qui érige le gang comme seul organe imposant ses lois. L’unique scène où la police est vraiment présente est lors du passage de la frontière entre le Mexique et le Guatemala. Au lieu d’offrir une sécurité et de maintenir l’ordre, elle racket les immigrants illégaux et les renvoie dans leur pays.

On ne peut évidemment pas parler du MS-13 en éludant leur principal signe distinctif : les tatouages. Le visage, le dos, les mains…rien n’est épargné. De la scène d’ouverture au final, ces symboles s’affichent à l’écran. Ils représentent la plupart du temps la fierté d’appartenance et un relatif accomplissement. Le chef parle même de tuer pour « gagner ses lettres ». Ils prennent la forme du nom du gang, d’un signe de cornes fait avec une main (représentant leur salut), d’une larme au coin de l’œil (un meurtre commis) ou encore une étoile (un meurtre de policier).

A la base de tout groupe social il y a des valeurs communes et un désir d’appartenance. Ici, les membres de la Mara partagent des origines ethniques et sociales communes et sont issus de régions défavorisées où le danger est omniprésent. En plus de donner des repères, le groupe offre une identité et une fierté à ses membres, mais aussi une protection face aux autres gangs.

Le film dépeint également l’organisation interne et sa force de frappe. De multiples armes lui servent à défendre son territoire mais aussi à piller les clandestins traversant le pays. La Mara instaure la peur et génère ses ressources financières.

La gestuelle est elle aussi particulière. Les membres font fréquemment le signe des cornes à l’aide de leurs mains afin de saluer mais aussi pour se recueillir.

L’acteur interprétant Smiley s’est entraîné afin de maîtriser les codes : « Pour ce rôle, j’ai dû apprendre les signes du langage jomi du gang Mara Salvatrucha. J’ai appris à marcher, à bouger et à parler comme eux».

La violence est donc au centre de ce gang. Dès les premières scènes, le jeune mexicain doit subir un rituel d’entrée, lequel consiste à être roué de coups pendant 13 secondes.

« Ce qui est pour la Mara est pour la Mara »

Une autre règle est imposée dans le gang : le partage des richesses, même les plus immatérielles comme les relations amoureuses. Elle tient une place centrale dans l’histoire de Sin Nombre. Casper le sait bien et tente de cacher l’existence de sa copine au reste du groupe. Cette protection symbolise le fait de se créer un autre monde, et de s’éloigner de celui du gang, qu’il ne semble plus supporter.

PROXIMITÉ ENTRE LA RELIGION ET LA MORT

« Rentrer dans le gang est libre. Le problème c’est d’en sortir »

Il existe un lien perceptible entre les notions de la vie et de la mort, mais aussi les thèmes de la religion et de la rédemption.

Durant la 2ème partie du film, les deux histoires en parallèle s’assemblent lors de la fuite de Casper et Sayra, à la suite d’un événement que nous ne révélerons pas dans cet article. Ils sont alors pourchassés par la Mara et ont pour objectif de passer la frontière américaine, signe de la liberté, de l’espoir et de la vie.

A l’inverse de la découverte du gang, le cadrage s’élargit. Cary Fukunaga utilise des plans moyens et plans d’ensemble avec les personnages face-caméra au milieu de plus grands espaces. Il y a davantage de lignes de fuites dans l’image et les décors (les rues, le train longiligne…). Cet effet exprime l’évasion mais aussi la perte de repères des personnages. Ils sont livrés à eux-mêmes, plus vulnérable à la menace pouvant surgir à tout moment. Grâce à ce choix artistique, cela procure un catalyseur à l’histoire et insuffle du rythme.

A plusieurs reprises la religion se lie à la mort. Elle se montre impuissante face à la fatalité. L’élément déclencheur de la fuite est un drame prenant place dans un cimetière. La vie et la mort sont juxtaposés, et le joug du destin s’abat inopinément. Dans une scène se déroulant sur le train, on aperçoit un christ rédempteur dominant le flanc d’une colline en arrière-plan. Quelques kilomètres plus loin, les fruits jetés par les habitants aux clandestins du train se transforment en jet de pierres. Suite aux pleurs de Sayra dans une chapelle, un dernier drame survient, comme si le destin avait décidé de s’acharner.

Casper tente de racheter son âme pour se faire pardonner de la mort qu’il a semé. Lui sait que la Mara le traquera toujours et fait son possible pour sauver la vie de Sayra. Ce sentiment naît au long du film chez lui. La scène d’ouverture le montre en train de fixer un paysage d’automne arborant un mur. Il y a ici une connotation avec les feuilles mortes et la désillusion. Lors de sa fuite, Casper qualifie même sa vie d’inutile.

La scène finale, représentant un jeune du gang se faisant tatouer les lettres MS sur les lèvres, met en lumière l’inéluctabilité du crime. Cela souligne le cycle perpétuel de la violence inhérente, perpétuelle et arbitraire. Sin Nombre est une course-poursuite haletante qui vous absorbe au cœur des gangs.

Note : 8/10

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DANS LE MÊME GENRE

La Vida Loca (Christian Poveda, 2008)…pour une vision de l’intérieur du gang de la Mara 18 avec ce documentaire choc. Après 4 ans dans le quotidien du gang Salvadorien, le réalisateur Algérien y a d’ailleurs laissé sa vie, assassiné dans sa voiture en rentrant d’une journée de tournage.

La Cité de Dieu (Fernando Meirelles, 2002)…pour une plongée dans les ruelles de Rio de Janeiro, à travers un film saga dépeignant avec violence et justesse la dure réalité des gangs des rues.

Apocalytpo (Mel Gibson, 2006)…pour la chasse à l’homme en terre d’Amérique centrale

@sebastienuguen

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