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Chronique d’un chômeur : l’APEC

dans ART ET CRÉATION

Le meilleur moyen pour ne pas trouver un emploi, la stratégie la plus efficace pour parvenir à l’inertie, ça restera toujours de ne pas envoyer de candidature. Cette parfaite inaction, sur une échelle de 1 à 10, c’est un 1. Entendons bien que je ne parle pas de mon cas personnel. Et je vous respecte suffisamment pour ne pas user de la ruse éculée du « j’ai un ami qui… ». Passons. Certains aspirants salariés, comme pour signifier – à eux-mêmes ? à leurs parents ? – leur motivation à s’envoler vers des cieux plus rémunérateurs et désireux de recevoir conseils et encadrement se tournent vers un organisme susceptible de leur apporter ce qu’ils recherchent : l’APEC. Abattre ce joker, le simple fait d’entrer en contact avec l’Association Pour l’Emploi des Cadres amène directement à 3 sur 10. L’APEC, comme son acronyme le suggère, est une association proposant des services à destination d’une seule et unique caste professionnelle : les cadres. Jeunes diplômés ou vieux routards des open-space, ingénieur, journaliste ou spécialiste en marketing digital, tous les Bac +5 sont les bienvenus en son sein.

Tel un mariage célébré à Las Vegas par un Elvis asiatique dans le rôle de l’officier de Dieu, mon idylle avec l’APEC fut brève. Courte mais intense. Elle débuta aux premiers jours de février pour s’achever sous la pluie de mars. Je venais de fêter sans grande cérémonie mon premier mois plein d’inactivité et, bien que toujours optimiste, mon enthousiasme commençait à s’étioler. Les aiguilles de l’horloge mouvant inexorablement destination la déprime, je me devais de réagir sous peine de m’en aller rejoindre la garnison du spécimen de chômeur la plus répandue : l’être blasé et aigri que tout un chacun tend à devenir tandis que les jours s’égrènent. Quand je n’écumais pas le Net pour débusquer les annonces, je meublais mon volume temporel disponible à lire, regarder des séries, aller au cinéma et faire du sport (dont la piscine). Non pas que ces occupations soient désagréables. Bien au contraire. Néanmoins, aussi surprenant que cela puisse paraître, au bout de quelques semaines de ce régime, on accuse quelque peu le coup. Voilà donc pourquoi j’ai pris contact avec l’APEC. A l’image de ces couples battant de l’aile qui, dans un dernier sursaut, pour sauver ce qui peut encore l’être, se tournent vers un conseiller conjugal, j’espérais que l’APEC allait m’aider à trouver les clés pour combler mes faiblesses. Au bout de la ligne téléphonique, une secrétaire me proposa de prendre part à un atelier collectif. J’acceptais et, une quinzaine de jours plus tard, me rendais au centre APEC le plus proche de chez moi. Accompagné de stylos et de surligneurs, muni d’un calepin et porté par un état d’esprit me soufflant que ça allait être long, très long, je prenais place dans l’une des chaises installées autour de la table en U de la salle Dublin, une partie de moi-même jubilant : ma note venait de grimper à 4 sur 10.

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Illustration signée Victor Plantey

Une conseillère, tailleur sévère de RH, la trentaine et une frange, entama son animation par énoncer que contrairement à nombre de ses anciennes camarades de formation, elle avait opté de travailler dans le privé. La raison ? Imparable : les salaires y sont supérieurs. Elle aurait pu se passer de ce commentaire mais s’auto-mousser ne fait jamais de mal qu’aux autres. Après cet inutile préambule, elle imposa un tour de table où bafouillis-bafouillant, chacun des dix jeunes cadres potentiellement dynamiques se présenta en respectant le chemin de fer « qui je suis ? », « d’où je viens ? », « qu’est-ce que j’ai fait », « où je vais ? ». Ceci effectué, ses yeux se vêtirent d’une lueur menaçante tandis qu’elle ôtait le bouchon d’un feutre noir, se tournait vers le tableau blanc fixé au mur derrière elle et y inscrivait deux mots qu’elle barra ensuite. Elle se décala et nous découvrîmes les termes à ne jamais employer, je dis bien jamais, sous aucune circonstance, que ce soit dans le CV, la lettre de motivation ou en entretien : « stage » et « je recherche ». Le premier est l’incarnation d’une expérience professionnelle en peau de chagrin. Le second traduit le désespoir et la détresse. Cette mise au point rentrée dans toutes les têtes, elle nous mit de nouveau à contribution afin de déterminer les erreurs commises par un jeune diplômé lors d’un entretien ainsi que les atouts de ces derniers. Si la colonne négative ne recensa rien d’inédit (récite son CV, manque d’expérience, pas assez préparé, a du mal à transmettre sa motivation, méconnaît les codes et la réalité de l’entreprise), la partie points forts n’apporta que du réconfort à mon vague à l‘âme : a un regard nouveau (n’est pas encore formaté), apprend rapidement, est moins résistant au changement, est moins cher, plus mobile et souple (a peu d’attaches), dispose des dernières connaissances. Quatre heures sans pause plus tard, nous étions revenus sur les savoir-faire (je + verbe d’action), savoir (je connais…) et savoir-être (je suis + adjectif) et avions évoqué la lettre de motivation et sa complémentarité avec le CV. Contrairement à mes craintes initiales, l’atelier était passé en un clin d’œil (bon, d’accord, pas aussi vite que ça, mais quand même). Elle conclut la séance en notant dans son carnet une salve de rendez-vous individuels. Le mien serait dans deux semaines. Un tel investissement ne pouvait que m’élever à 5 sur 10.

Je ne le savais pas encore mais ce rendez-vous individuel allait être mon ultime contact avec l’APEC. Lors de celui-ci, je demandais à ma conseillère son point de vue sur mon CV et ma lettre de motivation puis nous discutâmes de ce que je pensais être mes qualités et défauts. Au bout de ce tête-à-tête de quarante-cinq minutes, nous convenions de nous revoir dix jours plus tard. Elle me donna un certain nombre de devoirs à faire, dont celui de réaliser une liste d’entreprises où candidater spontanément. Grossière erreur… Ce n’est pas moi qui candidate spontanément, ce sont les entreprises et leurs chasseurs de têtes qui viennent me chercher. Non ? Mon élan mégalomane ne fait pas crédible ? D’accord. La veille du rendez-vous, les portes du monde des songes restaient désespérément closes, me refusant l’accès des bras de Morphée. Mon réveil indiquait 1h30 puis 3h du matin. Mon estomac était assailli de vagues d’acide, manifestations de ma culpabilité à ne pas avoir établi la liste que je devais montrer dans quelques heures. Bien sûr, vous allez me dire, non sans raison, que tout ce temps passé à tourner en rond dans mon lit ou immobile à fixer le plafond, aurait été plus que suffisant pour faire mes devoirs… Vers 5h, je parvenais finalement à m’endormir, conscient qu’il me serait difficile de me lever pour être au centre APEC à 8h30. Ça ne manqua pas : je me réveillais vers midi. Au moment de paix et de bonheur qui suit chaque retour à la vie éveillée, succéda l’horreur alors que je me souvenais avoir séché mon rendez-vous. Le bon sens me soufflait de téléphoner à l’APEC, de m’excuser platement, inventer une ou plusieurs excuses si nécessaire, et de demander, s’il-vous-plaît, un nouveau rendez-vous. Je n’en fis rien. Piteux, je visualisais mon curseur s’abaisser à 3 sur 10.

Quelques jours plus tard, un e-mail parvint dans ma boite mail. C’était un courriel de relance signé de ma conseillère. Elle s’étonnait de ne pas avoir de nouvelles de ma part et me demandait si je souhaitais poursuivre l’accompagnement. Vous vous en doutez, je n’ai pas donné suite. Au contraire, j’ai préféré me convaincre avoir obtenu de l’APEC tout ce que je pouvais espérer. Oui, se voiler la face est aisé, à la portée du premier imbécile venu…
Un dernier mot concernant le baromètre de la recherche d’emploi. Pour obtenir une notation de 7, 8 ou 9, c’est fonction du nombre de candidatures spontanées que vous envoyez chaque jour. Quant à ceux qui atteignent 10, ils ne font plus partie de la congrégation. Pour eux, l’inactivité est de l’histoire ancienne. Toute la communauté des chômeurs tient à les féliciter et leur souhaite réussite et prospérité. S’ils ont obtenu la note maximale, c’est qu’ils ont trouvé un emploi.

Crédit illustration : Victor Plantey
http://victorplantey.tumblr.com/

1 Comment

  1. bonjour,
    Je souriais…car,
    votre expérience ressemble à la mienne sauf, que la personne de l’atelier (elle commença l’atelier par dire qu’il -c’était un homme- était formidable, que sa chef n’arrêtait pas de lui dire..blablabla) avait oublié sa clé usb et qu’elle nous a lu textuellement son cours puis n’a pas voulu m’écouter dès que je lui ai parlé de quelque chose sorti de “son cours” . Et je n’étais pas à l’APEC mais simplement à Pole emploi (vous savez cette boîte pour les personnes sans avenir !).

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