Chronique d’un chômeur : la piscine

dans ART ET CRÉATION

C’est un lieu où vont ceux qui n’ont rien de mieux à faire. Munis de leur carte d’identité, ils affluent par dizaines. Hommes, femmes, jeunes ou vieux, leur heure est venue. Le temps d’une parenthèse heureuse, ces étrangers vont s’immerger dans un autre monde. Un univers bien différent de leur quotidien, cette quête perpétuelle dont l’aboutissement serait d’évoluer vers une nouvelle forme d’asservissement. Quelques-uns sans doute, au moment de pénétrer dans cette antre municipale, culpabiliseront de s’être éloignés ainsi de leurs devoirs. Comme hantés par l’idée de gaspiller leur temps, ils regretteront de s’être détournés du droit chemin, celui menant au succès, pour s’autoriser un moment de détente. Jugés victimes et coupables à la fois par une société bien sévère, ils vont accéder à un nouvel environnement où ils vont pouvoir se changer les idées. Chacun d’entre eux, en plus de sa carte d’identité, aura amené un document autrement plus précieux dans l’état actuel des choses : une attestation de libre-accès. Grâce à ce bout de papier estampillé du sigle de l’établissement où vont les mercenaires disponibles, l’entrée dans le bâtiment leur sera gratuite.

chronique chomeur piscine
Illustration signée Victor Plantey

Tous les pèlerins présents, malgré leurs différences physiques, sont semblables. On peut voir la même détresse dans leurs yeux. Au fond, ils partagent les mêmes craintes concernant l’avenir. Tels des esclaves se rêvant métèques, ils aspirent à autre chose que cette condition qui est la leur. Ils aimeraient chasser loin, très loin, toute trace d’incertitude. Les uns envers les autres, ces galériens aux crédits temporels illimités ne ressentent que sympathie, empathie et pitié. Ils savent que de n’être rien de plus que l’incarnation de ses propres échecs n’est pas un sentiment très agréable. De même que de prendre la vie côté honte, frustration et colère. Depuis quelques jours, des semaines ou des mois, les prospecteurs, qui viennent ici profiter du créneau alloué, vivent la même actualité. Entre 11h30 et 13h30, cet espace rectangulaire constitué de centaines de milliers de carreaux est une échappatoire, une fuite. Mais rassurez-vous, on n’est pas au pays de Wilfried le Castor où tout le monde aime tout le monde. Tout ce que j’ai écrit plus tôt, ça ne dure que quelques secondes. Une fois rentré dans la piscine et que celle-ci s’est transformée en reproduction aquatique du périphérique parisien un vendredi 17h, le naturel reprend le dessus et je me mets à détester, sinon maudire, tous ces chômeurs de merde ayant eut la même bonne idée de venir faire des longueurs à cette heure-ci…

Crédit illustration : Victor Plantey
http://victorplantey.tumblr.com/

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