La critique du cinéma : entre crise et mutation (partie 2/2)

dans ÉVÉNEMENTS

Cet article s’appuie sur la conférence du 12/03/2015, organisée par l’Acrimed, en présence de Michel Ciment et Alex Masson. Cependant, les idées émises n’engagent que Le Type et laissent la porte ouverte à toute réflexion constructive et au dialogue.

EXCEPTION FRANÇAISE

« Aujourd’hui en France , il y aurait 1 million de spectateurs potentiels pour le cinéma d’auteur »

D’un point de vue historique, c’est bien connu qu’en France la vision du cinéma est plus « auteuriste ». Le cinéma d’auteur tient toujours une place importante dans notre patrimoine et son public reste présent. Si l’on se compare au reste du monde comme outre-Atlantique, le public français résiste davantage à l’intrusion du commercial dans le milieu culturel.

Ce constat s’illustre par exemple avec les succès de Timbuktu (au dessus du million d’entrées) ou encore Winter Sleep (350 000 entrées), bien que ces deux films aient bénéficié d’un coup de projecteur grâce aux festivals et récompenses. Selon Michel Ciment, on pourrait considérer qu’en France aujourd’hui, il y aurait 1 million de spectateurs potentiels pour le cinéma d’auteur. Ces chiffres démontrent qu’il subsiste une communauté et une audience demandeuse d’un contenu culturel indépendant,  prenant des risques, et offrant des axes de réflexion.

FAIRE CONFIANCE AU LECTORAT

Face à une crise toute relative de la critique cinéma, il est primordial de redéfinir son rôle primaire. Il est de donner un avis, d’ouvrir des champs de réflexion, d’axer sa ligne éditoriale en effectuant des choix et des compromis et non pas de tout traiter au risque de rien apporter de concret.

L’important aujourd’hui est de ne pas s’engouffrer dans un panurgisme et la frilosité, mais de proposer de nouvelles choses, d’avoir du cran et d’intéresser les gens. Il faut faire confiance aux spectateurs et au lectorat plutôt que de lui servir de la soupe prête à être consommée.

Revue lancée en 2012, proposant une offre différente (tonalité, ligne éditoriale…). So Film peut être considérée comme un exemple de renouvellement parmi d’autres de la presse ciné, produisant de longs entretiens/portraits, des dossiers/enquêtes, du storytelling, des critiques de films (pas uniquement axées sur les « grosses » sorties du mois)…

Mensuel de Mars avec en Une et en interview « exclusive », Shaun le mouton (personnage fictif d’un film d’animation) et vendu au prix de 3.90€. Peut-on parler ici de vrai travail journalistique ? Ou plutôt d’un mépris et d’une déconsidération du lectorat ?

DAVID VS GOLIATH : BLOGS AMATEURS FACE AUX MÉDIAS DOMINANTS

Comme évoqué en début d’article, internet a nettement modifié la relation entre le cinéma et son public et par conséquent le secteur de la critique ciné. Ce public peut désormais visionner les films en amont ou au moment de leur sortie. Les professionnels des médias ne détiennent plus cet avantage. En parallèle, de plus en plus de blogs et journalistes amateurs font leur apparition et constituent une concurrence supplémentaire pour les professionnels.

L’intérêt grandissant des lecteurs pour ces médias démontre en un sens la confiance gagnée par ceux-ci mais aussi une offre professionnelle qui ne correspond plus à ce qu’ils attendent. Bien sûr ces plateformes sont gratuites et certes elles sont faciles d’accès. Cependant, cela montre un sentiment de réciprocité et de sincérité. On en vient même à se fier davantage à ce que des spectateurs lambda, se situant au même niveau que nous, rédigent sur des films. Sans doute car ces médias sont indépendants et mettent en écrit des choses plus osées, plus honnêtes et parfois aussi plus constructives que dans la presse pro. Le prix à payer pour ces rédacteurs est justement qu’ils n’en perçoivent pas ou trop peu. La majorité d’entre eux ne gagnent pas de contrepartie financière et font uniquement cela par passion. Il n’y a pas de pression économique exercée par  un quelconque partenaire, distributeur ou major venant interférer avec la liberté de parole.

PRESSION & DÉPENDANCE ECONOMIQUE

Au sein des médias dominants, nous nous situons dans une situation de marketing et de concurrence accrue. Le système est un cercle vicieux dans lequel la presse généraliste cherche l’exclusivité, à vendre et à gagner des lecteurs acheteurs. Ces médias influents sont conviés à faire des reportages, des interviews, à franchir les portes des plateaux de tournages. En contrepartie, ils produisent ces types d’articles dans leur prochain numéro. Si vous refusez, il est fort probable que vous ne fassiez plus partie de leur liste de contacts au prochain coup.

Comment est-il envisageable de sortir une critique nuancée ou négative après avoir été gentiment soigneusement sélectionné et invité aux frais de la production ? Vous l’aurez deviné, cela en vient à faire de la promotion suggérée, une publicité implicite à travers votre revue/média qui va être consultée par des millions de personnes.

Résultat ? Ces quelques médias écrivent les mêmes papiers stériles et sans profondeur sur un film qu’ils n’ont pas encore vu. Imaginez l’exemple aujourd’hui, si ces médias sont contactés pour se déplacer sur le tournage du prochain Star Wars. On pourrait très bien les mettre en concurrence en leur demandant ce qu’ils seraient prêts à faire dans cet échange donnant-donnant : une couverture, un long dossier, un exemplaire dédié…qui dit mieux ?

Comment résister ? Tout simplement décliner l’offre s’il n’y a pas d’autre raison que l‘exclusivité. Michel Ciment raconte à ce propos que Positif a été contacté pour venir rencontrer l’équipe du film Birdman (Inarritu). L’objectif de cette invitation était d’écrire une critique sur le film avant même d’en voir les images. L’offre a été déclinée. Le mensuel a par la suite vu et aimé le film et a recontacté difficilement le distributeur afin de faire un article dessus, accompagné d’une interview.

Et les indépendants dans l’histoire ? Cinéastes et distributeurs indépendants sont ceux-là même qui ont besoin d’une presse pour exister et soutenir leur sortie en salles ; une presse qui ne s’intéresse pas à eux en premier lieu ou qui ne peut pas se permettre d’en faire leur Une ou de les mettre en avant. Ils doivent donc batailler pour pouvoir subsister et rencontrer leur public.

EN DÉFINITIVE

Nous pouvons nous demander quel est le plus important quant à la presse ciné. Est-il plus important d’avoir un contenu informatif avec si possible des exclusivités (photos, vidéos…) dont raffolerait a priori le grand public, ou un avis plus subjectif et tranché traitant d’une palette plus réduite d’œuvres ?

Pouvons-nous donner une réponse à la question qui conviendrait à tout le monde, ou n’est-il pas justement nécessaire de préserver ces différentes manières d’aborder le cinéma afin de répondre aux différentes attentes ?

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