La critique du cinéma : entre crise et mutation (partie 1/2)

dans ÉVÉNEMENTS

Michel Ciment est écrivain et critique de cinéma depuis plus de cinquante ans. Il dirige la revue Positif et a contribué à de nombreuses autres publications. Il a publié plusieurs livres d’entretiens avec des cinéastes (Elia Kazan, Francesco Rosi, Joseph Losey, Stanley Kubrick, John Boorman, Jane Campion…). Il produit et anime l’émission « Projection privée » sur France Culture et participe régulièrement au « Masque et la Plume » sur France Inter. Il est président d’honneur de la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI) et du Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC).

Alex Masson est journaliste cinéma depuis plus de vingt ans (Radio Nova, Première,  Les Inrockuptibles, Brazil…). Consultez également l’entretien d’Alex Masson paru dans les Fiches du Cinéma, intitulé « La crise de la critique & du cinéma ».

L’objectif de ce débat était d’avoir un état des lieux vu de l’intérieur sur le rapport entre critique ciné et promotion ainsi que d’échanger sur l’avenir du secteur, inquiétant ou non, suivant les points de vue. Par promotion, nous entendons le fait de faire une publicité indirecte et/ou implicite d’une production cinématographique à travers un contenu médiatique (article, reportage/enquête, interview…).

Nous constatons aujourd’hui un tiraillement relatif entre information et communication, entre liberté d’expression et besoin économique de la part des médias. Ce constat s’applique en particulier dans les médias dominants. Cet écart tend à s’intensifier en raison de la fébrilité économique croissante des supports médiatiques, d’un public plus versatile que jamais et du besoin de joindre une production de contenu (plus ou moins libre) à son public. Quelques points ont été abordés au cours de cet échange et sont relatés brièvement ci-dessous : Comment se porte la critique ciné dans la presse papier, à la TV ou sur internet ? Ces médias sont-ils vraiment indépendants ? Quelle est la confusion grandissante entre le cinéma et la communication/marketing ?

CRISE DE LA PRESSE PAPIER

« On a demandé au journaliste d’écrire un article sur le thème « les baskets au cinéma », car la revue incorporait un porte-clés en forme de basket fournit par un annonceur »

Afin de situer plus précisément le sujet du débat, la conférence traitait des médias dominants. Par dominants, nous parlons des gros mensuels de type Première, Studio Ciné Live

  • Un constat net et inquiétant : cette presse accuse une baisse des ventes papier de 90% en 20 ans.
  • Le danger de la puissance d’Internet. Le spectateur peut voir autant et même plus de films que la critique professionnelle. Ce développement de l’information et la facilité grandissante à pouvoir y accéder (pas forcément légalement) ont créé un détachement et une perte d’intérêt du lectorat pour les critiques au format papier.
  • Appauvrissement de la critique. A vouloir être trop généralistes, les médias cherchent à tout traiter afin de toucher un public plus large. On en vient à lire des articles sur toutes les sorties hebdomadaires, parfois même réduites à leur paroxysme : la longueur d’un tweet agrémenté de quelques étoiles. Un des dommages collatéraux est d’affaiblir davantage la visibilité des films indépendants, qui pour certains sortent déjà dans un anonymat relatif.
  • Interférence du partenariat et d’un point de vue de général des intérêts économiques avec le choix de la ligne éditoriale. Alex Masson a justement évoqué une anecdote à ce sujet qui lui est arrivée personnellement : lors de la rédaction d’un numéro, on lui a demandé un article sur le thème des baskets au cinéma. La raison étant qu’un partenaire/annonceur était présent sur un numéro et qu’un porte-clés en forme de basket y était tout bonnement incorporé.

INDÉPENDANCE D’UNE REVUE

Michel Ciment a tout d’abord rappelé le rôle important et commun de la critique et des festivals (Alex Masson y travaillant principalement aujourd’hui) : leurs missions sont de découvrir et promouvoir des œuvres. Sans leur intervention, certaines œuvres resteraient confidentielles, moins connues du public.

« Les médias dominants ambitionnent surtout de ne pas perdre de lecteurs, de toucher une audience
la plus large possible »

Il évoque ensuite la situation de la revue Positif qu’il dirige. Celle-ci n’a perdu que 0.4% d’acheteurs sur la dernière année en comparaison à une moyenne de 20% pour la presse ciné plus généraliste, bien que n’ayant pas un lectorat aussi grand. Selon l’écrivain et critique, plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène de fidélisation ou à l’inverse d’érosion de ventes :

  • Les revues généralistes pensent en termes de ventes et donnent une importance mineure à la qualité éditoriale.
  • Il y aurait un décalage vis-à-vis du cinéma entre les spectateurs et la presse ciné, ou plutôt consommateurs et presse ciné.
  • Comme évoqué précédemment, les médias dominants ambitionnent surtout de ne pas perdre de lecteurs, de toucher une audience la plus large possible quitte à ne pas traiter de sujets clivants.

LA PLACE DE LA CRITIQUE A LA TV

 « Aujourd’hui, le spectateur est prescripteur d’audience plutôt que de contenu ».

Alex Masson énonce un triste mais réel constat : les chaînes de télévision (en premier lieu le service public) sont tributaires d’une notion d’audience avec comme indice le spectateur. Aujourd’hui, ce dernier est prescripteur d’audience plutôt que de contenu. Les enjeux économiques sont au cœur du système, qui est promotionnel et non plus de réflexion.

Quelle est concrètement la situation de la critique ciné à la télévision ? Certes elle existe toujours, mais fait son apparition dans des programmes courts et à des heures tardives. Bien que des émissions constructives soient présentes à la radio (comme Projection privée sur France Culture), les intérêts économiques ne laissent pas la place à une offre similaire sur le petit écran.

Peut-on dire que la liberté de parole est plus grande à la radio qu’à la télévision ? Je vous laisse vous faire votre opinion sur ce point. Le critique (cinéma ou pour d’autres formes d’art) est par définition un “gêneur”. Le vrai critique est indépendant et par conséquent peut déplaire. On peut en effet se demander s’il serait envisageable de dire ce qu’on pense vraiment d’un film sur une chaîne TV si celle-ci entretien un rapport économique direct ou non avec ce film (partenaire ou média en quête de contenu exclusif à diffuser). Imaginez un journaliste/critique d’une chaîne recevant un acteur ou parlant d’un film qu’elle a coproduit et exprimant la moindre remarque négative (même si celle-ci est justifiée). Ou peut-être préférez-vous ingurgiter les sempiternelles et consensuelles redites « ce film nous a beaucoup ému », « Notre coup de cœur de l’année », «On a adoré et on conseille vivement aux spectateurs de se rendre dans les salles »…

Il serait donc grand temps de ne pas sous-estimer le public et ses attentes, en lui faisant davantage confiance et osant lui proposer des programmes constructifs, didactiques et de réflexion.

EXEMPLE D’UNE DÉRIVE MARKETING : L’ÉVOLUTION DES AFFICHES DE FILMS

Une nouvelle tendance a fait récemment son apparition dans la communication faite par les distributeurs ciné : l’utilisation de tweets sur les affiches de films.

THE RAID : « Un film d’action à tomber raide mort »

THE RAID (2011) : « Un film d’action à tomber raide mort »

Nos étoiles contraires (2014) : « Ma vie ce film est une dinguerie »
Nos étoiles contraires (2014) : « Ma vie ce film est une dinguerie »

L’idée pourrait paraître saugrenue ou laisser dubitatif mais elle est pourtant bien réelle. A l’image des deux affiches ci-dessus, certains distributeurs ont choisi non pas de citer des médias professionnels (célèbre pratique appelée tagligne ou quote) mais plutôt des spectateurs lambda. En effet, les posters arborent des tweets écrits par ces derniers sur des films qu’ils n’ont probablement même pas encore vu (pour rappel, l’affiche sert de promotion pour un film qui n’est pas encore sorti au cinéma).

L’intérêt ? Avoir un visuel plus accrocheur auprès de la jeune cible du film, qui serait donc plus influencée par des commentaires de gens anonymes sur les réseaux sociaux, que part la presse professionnelle. L’utilisation classique des taglines, qui atteint souvent des dérives, est ici outrepassée dans les limites de son épuration et de sa stigmatisation. Alex Masson évoqua justement une anecdote au sujet de ces dérives, alors qu’il travaillait à Tracks mais également pour un autre média plus connu. Au moment de la conception de l’affiche du film, on utilisa une partie de sa critique dans une tagline, mais on lui demanda s’il était possible de signer avec l’autre média (plus vendeur) pour lequel il travaillait.

L’ambition de la communication est surtout de frapper fort et vite. Il faut capter le public potentiel prospect et l’attirer dans les salles obscures. Comme le dit le dicton : « la fin justifie les moyens ».

Non pas que je me considère comme un vieux réfractaire/conservateur au vue de mon jeune âge, mais en voyant cela on est en droit de s’inquiéter sur les prochaines évolutions en termes de communication de la part des distributeurs : remplacer une affiche par un visuel instagram ? Avec un  snapchat accompagné d’un smiley ? Une bande-annonce par un vine ? …

« C’est le plus grand film que j’ai vu
depuis la semaine dernière »

Un autre constat évoqué par Michel Ciment est qu’il existe quelques fois un faussé entre certaines critiques dithyrambiques et la réalité des entrées salles. Les critiques vont de plus en plus dans ce sens, cherchant à employer des superlatifs et autres adjectifs élogieux dans un but similaire aux taglines, frapper fort et attirer les regards. Cette observation concerne principalement des auteurs connus, réputés, et sortant apparemment des chefs œuvres les uns à la suite des autres.

On peut prendre l’exemple de Goddard et de son film Adieux au langage (2014) : prix du jury ex-æquo avec Mommy (Dolan)… et réalisant 33200 entrées au box office. S’il on compare avec le film québécois, celui-ci a comptabilisé 564 000 entrées. Ce faussé cause une perte de crédibilité des médias ciné. Une phrase du cinéaste Claude Chabrol, rappelée par Michel Ciment, pourrait résumer cette forme d’engouement excessif : « C’est le plus grand film que j’ai vu depuis la semaine dernière ». Cette tendance existe également chez certains critiques utilisant volontairement un ton provocateur et cherchant à faire parler d’eux en créant de la controverse. Cela est symptomatique de la course à l’audience. On pousse au clic et le film devient dispensable.

(Découvrez la suite de cet article mercredi 01/04)

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