Benjamin Clementine, Aimé Césaire, Dany Laferrière – Rythme, Retour & Départ

dans MUSIQUE

Voilà plusieurs mois que Le Type porte ces mots en lui. Voilà plusieurs mois qu’il le sait, qu’il le sent, il va en faire quelque chose mais il n’arrivait pas encore à déterminer quoi. Ils résonnent dans sa tête. Il bat la mesure tandis qu’il écrit ces mots. Il aurait pu faire une critique isolée de chacun de ces artistes mais plus ces mots résonnent, plus le rythme l’obsède et plus il les lie tous les trois. Benjamin Clementine, Aimé Césaire et Dany Laferrière. Trois histoires différentes qui ont donné naissance à trois œuvres inspirées par le déracinement, l’exil, l’envie de liberté, la mort et l’accomplissement de soi à travers la séparation. Ils sont partis, ils sont revenus, pour un autre le passé s’étouffe dans une amnésie volontaire. Ce qui a touché le Type dans ces trois œuvres musicales et littéraires, c’est le rythme. Oui, le rythme.

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Le rythme des poèmes d’Aimé Césaire : cette marche dans un pays qu’on avait quitté. Cette marche tortueuse qu’on ne peut s’empêcher de lire à voix haute. Cette marche nostalgique d’un pays qu’on a laissé mais qu’on couve de tendresse parce que c’est lui qui nous a fait, c’est ce qui nous a inspiré, c’est lui qui abrite nos racines. Mais cette marche est aussi tragique parce qu’elle dresse le constat de l’immobilisme qui fait de nous des étrangers à cette terre qui nous a enfantés. On t’en veut de partir mais on te souhaite de trouver mieux si tu le peux. On ne comprend pas ton départ mais on salue la prise de risque. Quitter sa terre c’est adopter une vie éternellement paradoxale entre haine et admiration.

« Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
comme le poing à l’allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang
faites-moi dépositaire de son ressentiment
faites de moi un homme de terminaison
faites de moi un homme d’initiation
faites de moi un homme de recueillement
mais faites aussi de moi un homme d’ensemencement
faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes
voici le temps de se ceindre les reins comme un homme vaillant – »
Cahier d’un retour au pays natal – Aimé Césaire

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Le rythme du roman de Dany Laferrière : c’est une pause à écrire sous un manguier à cramer sous le soleil de midi et observer les habitants qui luttent contre ce temps trop long. C’est une pause parce qu’à Haïti le temps n’a pas vraiment d’heure. Le Haïti de Laferrière vit avec ses morts. Ils sont tout autour de lui. On leur parle. On les nourrit. On a peur qu’ils se réveillent et qu’ils errent dans la nuit. On dit que certains le font. On les appelle les zombies. Le Haïti de Laferrière c’est aussi les chants des femmes de sa famille. Les prières de sa mère, de sa tante, qui prie son retour, prie son séjour, prie pour que où qu’il aille les zombies ne le suivront pas et que cette ville ne le retienne pas. Il y a aussi cette femme sans-abris qui le supplie d’épouser sa fille trop belle pour vivre comme une clocharde. Elle prie pour que sa fille quitte la terre qui l’a enfantée et nourrie en son sein. Elle prie pour que sa fille quitte cette terre où l’on peut naître déjà mort tellement ils sont présents. Le roman de Laferrière c’est l’histoire d’un exil pour la vie, d’un retour inattendu qu’autour on souhaite plutôt court car tout est plus beau ailleurs. C’est aussi un retour au pays pour déceler les mystères du Pays sans chapeau – en Haïti, les morts ne sont pas enterrés avec leur chapeau, dans l’imaginaire commun dans l’au-delà tout le monde a la tête nu.

« (…) Ils sont là tout autour de moi, les morts. Mes morts. Tous ceux qui m’ont accompagné durant ce long voyage. Ils sont là, maintenant, à côté de moi, tout près de cette table bancale qui me sert de bureau, à l’ombre du vieux manguier perclus de maladie qui me protège du redoutable soleil de midi. Ils sont là, je le sais, ils sont tous là à me regarder travailler à ce livre Je sais qu’ils m’observent. Je le sens. (…) Ils se penchent avec curiosité par-dessus mon épaule. Ils se demandent, légèrement inquiets, comment je vais les présenter au monde, ce que je dirais d’eux, eux qui n’ont jamais quitté cette terre désolée, qui sont nés et morts dans même ville, Petit-Goâve, qui n’ont connu que ces montagnes chauves et ces anophèles gorgés de malaria »
Pays sans chapeau – Dany Laferrière

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Le rythme de l’album de Benjamin Clementine : c’est cette voix de velours qui crie, qui chante, qui murmure, qui rit. C’est ce piano qui se soulève et nous frappe en plein cœur. Le Type ne peut écouter Clementine que seul. Parce qu’il ne peut s’empêcher de bouger la tête et d’accompagner la musique avec ses mains. Là d’ailleurs il pianote sur son clavier comme s’il jouait du piano. Clementine fait de ses histoires les tiennes. Il fait de sa revanche ton propre combat. Tu pleures les larmes qu’il se refuse à verser. C’est un Homme aujourd’hui. Il n’y a pas de retour possible car c’est dans sa fuite qu’il est né. Sa terre c’est celle qu’il a choisi d’habiter. Et qui aujourd’hui a fini par l’adopter. « At Least for now » s’écoute comme un conte enregistré parce que c’est trop facile de qualifier de « soul » un noir qui fait du piano-voix. C’est un album littéraire où le pouvoir des mots est porté par des mélodies d’un registre classique. C’est très organique, d’où la sincérité de l’univers de Clementine. Si une comparaison devait vraiment se faire, Le Type penserait plutôt à tout ce qu’il écoute de plus snob : Nina Simone, Patti Smith, Jacque Brel sur fond de Sergueï Rachmaninov. L’histoire de Clementine nous évoque aussi notre interview des Concrete Knives où on nous disait que quoi qu’il arrive, peu importe la technologie et toutes les innovations musicales qu’on pouvait créer, il y aurait toujours un connard pour se ramener et t’émouvoir avec sa voix et sa guitare. Ici en l’occurrence c’est le piano mais le constat est le même et l’opinion unanime. Bienvenue chez toi Benjamin Clementine.

« Before I was born there was a storm
before that storm there was fire
burning everywhere, everywhere
and everything became nothing again
then out of nothing
out of absolutely nothing
I Benjamin, I was born
so that when I become someone one day
I’ll always remember I came from nothing »
Condolence – Benjamin Clementine

Cahier d’un retour en pays natalAimé Césaire – Ed. Présence Africaine / Poésie
Pays sans chapeauDany Laferrière – Ed. Motifs
At Least for nowBenjamin Clementine – Disque Barclay – En tournée dans tout la France le 13 mars au Krakatoa, le 19 mars au Trianon 

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